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Greenpeace : une inquisition écologique ?

28 octobre 2008

Je réponds ici à un internaute choqué par l’opération commando de la “Brigade climatique “non violente” de Greenpeace” dont les membres, “après enquête”, ont sanctionné une cinquantaine de commerces du centre ville de Perpignan jugés “coupables” de laisser leurs enseignes lumineuses allumées. Cet internaute reproche donc aux militants écologistes de se substituer à la police. Ma réponse :
Daniel Ciccia,
Les militants de Greenpeace n’essaient pas de se substituer aux forces de police ni de constituer je ne sais quelle milice, ils tentent seulement d’attirer l’attention du public, comme ils le font depuis trente ans, sur certains gaspillages ou sur la destruction de notre environnement. Je sais bien qu’il y a des radicaux dans leur rang, mais cela ne doit pas faire condamner des méthodes qui restent non violentes et dont le but est d’informer. Les pays anglo-saxons ont institué depuis longtemps des “lanceurs d’alerte”, sans que l’on considère ces derniers comme des pseudo-flics verts. Ce sont ce genre de militants, il faut le rappeler, qui attirent fort heureusement l’attention du public sur des scandales comme celui des PCB ou la raréfaction des réserves halieutiques.
Vous êtes bien sévère avec Greenpeace. L’association a sans doute des défauts, mais elle ne cherche nullement a se placer au-dessus de l’Etat ou à se substituer à lui d’une quelconque manière. Je connais un peu cette ONG pour la soutenir depuis près de dix ans, bien qu’elle se situe dans une mouvance altermondialiste dont je ne partage pas la philosophie, comme vous l’aurez sans doute compris. Mais, à l’instar des questions sociales, j’estime que certains combats doivent transcender les querelles idéologiques.
Je vous assure que vous vous trompez sur le compte de Greenpeace, peut-être parce que vous n’avez pas une vue assez large de la question, ce qui est normal, on ne peut connaître tous les domaines.
Je vous ai donné un exemple, hier. En voici un autre aujourd’hui : depuis des années, des associations comme Greenpeace, les Amis de la terre, le WWF, luttent pour la préservation des forêts primaires du globe et des populations qui y vivent. C’est grâce au lobbying international de ces ONG qu’a progressé la certification du bois FSC, assurant la protection de ce biotope essentiel pour la biodiversité et la lutte contre le réchauffement climatique. C’est aussi parce que les ONG ont harcelé la communauté européenne depuis des années, et que la présidence française s’est montrée très volontariste dans ce domaine, que des mesures ont été prises au plan communautaire. On pourrait dire la même chose pour la protection des espèces marines. Or, l’Etat, qu’il soit français, espagnol ou allemand, ne se souciait pas de ces questions-là, parce qu’il ne s’y intéressait pas, et qu’il était souvent lui-même partie prenante dans la surexploitation des ressources et la dégradation de l’environnement (l’affaire du désarmement des navires de la marine en Inde, les liens du pouvoir politique avec la FNSEA, sont quelques exemples parmi bien d’autres). Si nous avions écouté un peu plus les militants écologistes, les industriels de l’automobile auraient peut-être un peu mieux anticipé certains effets de la crise actuelle, plutôt que de miser sur des véhicules très consommateurs en énergie et dont le public se détourne aujourd’hui : résultat de cette gestion de profit à court terme, des ouvriers se retrouvent sur le carreau. Je ne dis pas qu’il s’agit de la seule cause de la crise actuelle qui a des origines multiples (financières, variété de la gamme industrielle, productivité, etc), mais je me souviens très bien des ricanements avec lesquels on accueillait les écologistes, il y a quelques années, quand ils parlaient de voitures “propres”. Autre exemple : Si nous avions écouté un peu plus les associations, les différents ministres de l’Agriculture et de la pêche auraient assuré la reconversion d’un certain nombre de pêcheurs français, qui vivent aujourd’hui un drame humain, plutôt que de se contenter de faire du lobbying à Bruxelles pour des raisons clientélistes et catégorielles (l’actuel ministre, qui avait officié sous Chirac, s’est reconverti bien tardivement à la gestion “durable”).
Voyez encore les résultats du Grenelle de l’environnement : c’est parce que, pour la première fois, les ONG se sont concertées avec les représentants de l’Etat qu’un grand train de réformes est mis en place. Vous remarquerez aussi que c’est le seul sujet qui a donné lieu à un consensus à l’Assemblée nationale.

Voir tous les militants écologistes comme de dangereux gauchistes et de petits commissaires du peuple en herbe, est une vision un peu réductrice (je ne dis pas que c’est la vôtre). Nous devons apprendre à travailler ensemble. La vitalité des associations ne marque pas toujours la faillite de l’Etat de droit, elle sanctionne aussi ses limites naturelles.

30 octobre 2008
Daniel Ciccia,
Merci pour votre lien. Je connais bien tout cela. J’ai même écrit un article dans lequel je me prononce contre le principe de la désobéissance civile que j’estime dangereux (dans un contexte démocratique, cela s’entend). Mais, ce que je veux vous dire, c’est que cette réalité n’est pas tout le combat d’une grande association internationale. Car alors, se limiter à une caricature, même si elle a un fond de vérité, c’est faire exactement la même chose que de peindre la droite française comme un groupement dont le seul but serait d’enrichir les riches, les grandes entreprises, etc. Je crois qu’il faut aborder cette question avec beaucoup de nuances et essayer de voir plus en détail quelle a été l’oeuvre de chacun.

Force est de constater qu’il n’y pas encore si longtemps, la plupart des gens de droite ne comprenaient rien à l’écologie qu’ils méprisaient et considéraient seulement comme une gentille utopie émanant de babas-cool désoeuvrés, caricature opportune qui servait parfois l’intérêt de certains élus. Aujourd’hui, la planète entière s’en préoccupe, contrainte et forcée, et c’est tant mieux.

Pour autant, si l’on énumère les actes de désobéissance civile de Greenpeace, il n’y a pas de quoi fouetter un chat : faire des ronds de Zodiac dans les zones interdites du Pacifique, s’attacher à la tour Eiffel ou à une voie ferrée…
Je vous rappelle à ce propos que ce n’est pas Greenpeace qui a été jusqu’à commettre un assassinat, mais l’Etat français, le gouvernement de Laurent Fabius et de Charles Hernu, présidé par François Mitterrand (un photographe portugais tué lorsque le navire de l’ONG a été coulé par les barbouzes français). Le plus tragicomique c’est que, pendant la dernière campagne présidentielle, l’ONG tirant à boulets rouges sur Nicolas Sarkozy et évoquant la tradition pro-nucléaire des présidents français, n’avait mis dans sa liste que des présidents… de droite. C’est dire jusqu’où va la mauvaise foi idéologique, mauvaise foi que j’ai aussitôt épinglée dans un autre article à cette époque.
Tout ça pour dire, et redire, qu’il faut dépasser certaines faiblesses bien réelles pour se concentrer sur les qualités d’une grande association. Savez-vous par exemple qu’au Brésil les militants de Greenpeace risquent leur vie tous les jours et que depuis des années, les locaux de l’association ont été transformés en un véritable blockhaus ? Quitte à ce que vous me trouviez un peu idéaliste, je considère que ce combat-là est courageux et valeureux parce qu’il prépare réellement l’avenir de nos enfants. Si dans trente ans, il existe encore quelques lambeaux de forêts primaires, nous le devrons certes à la bonne volonté des Etats, aux accords internationaux, mais nous le devrons aussi aux militants de terrain qui auront su alerter l’opinion, faire des dossiers très fouillés, conseiller les hommes politiques, enfin tout ce travail dont vous ne parlez pas et que l’activisme un peu spectaculaire dissimule peut-être aux yeux du grand public.

Dernière chose, et pardon d’être aussi long, mais si le gouvernement de Nicolas Sarkozy avait fait preuve de la même fermeture d’esprit que le parti des Verts, s’il s’était limité à dédaigner les écologistes comme des adversaires qu’il se serait contenté de caricaturer, il n’y aurait pas eu de Grenelle de l’environnement, ni de consensus comme celui dont je vous parlais l’autre jour.

Commentaire posté en digression de l’article Une affaire d’Etat à la cour d’appel de Paris de Philippe Bilger

Écologie et société : pour une vision globale

L’avancée incontestable du Grenelle de l’environnement, la mise en place de projets parfois ambitieux, mais aussi l’apparition prévisible des premières contradictions au sein de notre société, permettent aujourd’hui de poursuivre le débat sur la croissance.

L’opposition entre une vision exclusivement productiviste de l’économie et la nécessité de préserver notre biotope se pose non seulement en France, mais dans tout le reste du monde. Ce sera l’une des questions majeures de ce début de XXIème siècle.
Si les mentalités ont sensiblement évolué depuis plus d’un an, nous sommes toujours à la recherche d’une troisième voie et nous tâtonnons pour savoir comment donner corps à ce changement crucial de paradigme.
Tension sociale et contradictions de l’action publique
Grâce à l’impulsion donnée par les ONG, à l’ébauche d’une mobilisation internationale mais aussi à l’accélération des dérèglements climatiques, nous acceptons progressivement et très partiellement de remettre en cause notre modèle de société. Il est assez révélateur que, lors de sa dernière conférence de presse, le président de la République se soit prononcé en faveur d’une croissance qualitative et non plus seulement quantitative (1) .
Dès la fin du Grenelle cependant, l’incompatibilité entre les deux systèmes – l’ancien que nous n’avons pas encore délaissé et le nouveau qui reste à l’état de projet et suscite de multiples controverses – cette incompatibilité est devenue criante. Nous pourrions citer quelques exemples : projet de l’autoroute A65 entre Langon et Pau, contournement ouest de Strasbourg, infrastructures envisagées dans l’estuaire de la Gironde, port méthanier dans la région du Havre, condamnation lourde de l’association Kokopelli qui tente de préserver la diversité végétale, etc. Tous ces événements nous invitent à repenser l’aménagement du territoire, la politique des transports en milieu rural, l’économie locale et la pérennité des emplois, la préservation des espèces menacées et des milieux fragiles. La récente publication du rapport Attali pose à son tour la question de la cohérence de l’action publique. Non pas que l’ensemble de ce projet soit en contradiction avec les engagements du Grenelle. Mais, sans entrer ici dans le détail des 316 articles, l’absence de transversalité et surtout l’éparpillement des mesures ne militent pas en faveur d’une vision globale. Dès avant les élections présidentielles, les associations de protection de l’environnement avaient demandé que la dimension écologique ne soit plus seulement une préoccupation parmi d’autres de l’action publique, mais qu’elle en devienne le coeur. La création d’un grand Ministère de l’écologie et du développement durable (MEDAD), puis les négociations du Grenelle, ont constitué des étapes essentielles de ce processus. Pour autant, nous sommes encore loin d’avoir repensé notre organisation sociale.
Le débat se révèle d’ailleurs très passionné. En matière d’OGM, la décision prise par Nicolas Sarkozy d’activer la clause de sauvegarde a suscité la réaction violente du président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, alors que le projet de loi sera examiné demain par le Sénat sur le rapport de Jean Bizet, dans un sens plutôt favorable aux semenciers ; certains agriculteurs, proches de la FNSEA, ont même prôné la « désobéissance civile » dont leur adversaire, José Bové avait lui-même usé et abusé. Il y a peu de temps encore, le refus opposé par le président de la République au projet minier de la montagne de Kaw en Guyane a suscité une réaction très vive du patronat. Selon Adrien Aubin, président du Medef local, c’est “le non du mépris” et, d’après la FEDOMG (Fédération des opérateurs miniers guyanais), c’est un “non inacceptable”. Cette tension, qui dépasse largement les clivages politiques, présage de la vivacité des échanges parlementaires. La peur exprimée par certains députés d’être dessaisis de leur prérogatives au profit de collèges d’experts montre à quel point la nouvelle gouvernance est difficile à élaborer. Au sein de la société française, les parlementaires eux-mêmes ne sont pas à l’abri d’un conservatisme de type corporatiste.
Ces tensions, ces oppositions frontales, ces contradictions pratiques, n’ont cependant rien de surprenant si l’on songe que nous entamons probablement un changement radical de civilisation. Nous devons en effet tout repenser : notre rapport à l’espace, notre tissu social, le lien que nous entretenons entre le bien-être matériel et la « qualité de la vie » – une notion relative et particulièrement complexe. Dans ce cadre, le débat est non seulement nécessaire, il est même indispensable. Définir une action globale ne signifie pas qu’il faille ériger un système totalisant ou totalitaire.
Les bienfaits de l’émulation
Au niveau méthodologique, il faut inventer un moyen terme entre l’émulation et la régulation, ou plutôt un équilibre subtil entre l’incitation et l’édiction de règles. Le fait de pouvoir concilier la liberté individuelle et la préservation du biotope sera l’un des défis des années à venir. L’émulation joue déjà un rôle majeur dans la réorientation de l’économie mondiale. Un exemple parmi d’autres. La mise en place du protocole REACH par l’Union européenne a conduit des sociétés américaines à adopter les mêmes normes chimiques pour se mettre au niveau du marché.
Emulation mais aussi collaboration. Des partenariats écologiques se multiplient depuis quelques années : protocole récemment signé entre Paris et Pékin pour la mise en place sur le territoire chinois de constructions HQE (haute qualité environnementale), action de l’Institut international d’ingénierie de l’eau (2iE) siégeant au Mali, ou encore « service d’accès en ligne pour la recherche sur l’environnement » (OARE), partenariat international, lancé par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) (2) . Malgré toutes ces initiatives, les pays développés doivent encore réaliser un effort substantiel de transfert de technologies en direction des pays émergents et surtout des pays en voie de développement.
Un peu partout dans le monde, on assiste à une véritable surenchère en matière environnementale, surenchère dont les causes sont multiples : renchérissement des matières premières, notamment des hydrocarbures, désastres climatiques, engagement éthique, etc. ; la volonté des Emirats arabes unis de créer une ville écologique, véritable laboratoire pour les énergies renouvelables, est l’un des exemples les plus récents de cette tendance.
Une voie intermédiaire : la fiscalité
L’idée de fiscaliser la question, c’est-à-dire de prendre en compte le coût écologique des produits, fait aussi son chemin. Elle est incontournable si l’on veut concrétiser la rupture et encourager de nouvelles attitudes de consommation. Incitatif, l’argument financier peut aussi prendre la forme d’une sanction pénale. En France, le procès de l’Erika consacre le principe essentiel de “préjudice écologique”. Pour la première fois, l’écosystème n’a plus seulement une valeur en fonction de sa rentabilité, c’est-à-dire de son utilité immédiate pour l’homme.
En matière de réorientation économique et fiscale, je prendrai deux exemples très différents pour illustrer la possibilité d’allier développement et protection de la nature, par le biais d’investissements croisés. En Espagne, plus de 150 000 arbres fruitiers, couvrant une surface de 230 ha, ont été plantés par le FAPAS (Fonds de protection des animaux sauvages) afin de nourrir les ours de la région. L’opération, qui a coûté plus d’un million d’euros, a été financée par l’entreprise Parc éolien de Belmonte SA. en contrepartie de l’autorisation donné par le gouvernement des Asturies d’établir dans la Sierra de Begega un parc éolien de 46 aérogénérateurs. Ainsi, non seulement la protection de l’ours se voit-elle favorisée, mais la collectivité bénéficie encore d’énergies renouvelables et d’un nouveau puits de carbone. A une toute autre échelle, au Costa Rica, pays de l’excellence écologique, la fiscalité est investie dans le reboisement de la forêt. En 2007, le Costa Rica a ainsi planté plus de cinq millions d’arbres (c’est la plantation par habitant la plus importante au monde). Dès 1996, le pays avait décidé de taxer les combustibles fossiles et d’allouer 3,5% de l’argent recueilli au Fond National pour le Financement de la Foresterie. Nous pourrions citer encore bien des cas où des ONG et des institutions internationales, tentent de concilier la préservation de l’identité locale, la lutte contre la pauvreté et la protection de l’environnement.
L’idée d’une mesure mondiale progresse en matière de fiscalité écologique. Le dernier rapport du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) préconise ainsi la mise en place d’une taxe carbone au niveau global. L’un des enjeux de la réforme sera d’établir cette fiscalité sans pénaliser pour autant la protection sociale et la vitalité des entreprises.
La réglementation
L’émulation, la réorganisation économique et l’incitation fiscale ne peuvent toutefois résoudre toutes les difficultés, tant en matière de lutte contre les Gaz à effet de serre, qu’en matière de préservation de la biodiversité.
Comme toute action publique, la mise en oeuvre d’une politique environnementale est dépendante d’un certain nombre de paramètres socio-économiques, géographiques, politiques, démographiques et culturels. Évoquons à nouveau la déforestation. Celle-ci est souvent liée à l’extension de l’élevage, de l’industrie papetière ou de l’exploitation d’agrocarburants de première génération ; elle représente l’un des facteurs les plus importants d’émissions de gaz à effet de serre. Or le modèle du Costa Rica est pour l’heure difficilement exportable dans d’autres régions du globe, comme le Brésil où, suivant Greenpeace, la destruction de la forêt amazonienne a enregistré une nouvelle augmentation à la fin de l’année 2007. Des études américaines laissent d’ailleurs craindre une baisse des précipitation sur l’Amazonie, ce qui aggraverait encore le phénomène. De même, en Afrique, la nécessité de préserver l’environnement se heurte à de multiples obstacles, comme la pauvreté, la guerre civile et la corruption.
Si des reboisements importants sont effectués en Asie (Chine, Vietnam), et bien que la nature ait une capacité d’adaptation étonnante, ces forêts nouvelles, constituées d’essences en nombre très limité, ne peuvent remplacer l’extrême richesse biologique des forêts primaires dont la destruction se poursuit, comme dans le Bassin du Congo, en Tasmanie, en Birmanie ou en Indonésie. Ce dernier pays constitue l’exemple type du développement mal pensé. La culture du palmier à huile entraîne une dégradation majeure et irréversible du biotope. En échange d’un profit rapide, la biodiversité et les cultures des peuples autochtones sont éradiquées. L’idée formulée lors de la conférence de Bali visant à subventionner la conservation des forêts indonésiennes – de leur attribuer ainsi un prix écologique, est intéressante, mais pourrait se transformer en arme à double tranchant.
En Europe, l’édiction de règles strictes est tout autant indispensable. L’exemple des quotas de pêches est très éloquent sur ce point. L’incitation seule, comme les accommodements obtenus sous la pression des lobbies, se sont révélés incapables d’enrayer la raréfaction alarmante des réserves halieutiques. Les quotas eux-mêmes parviennent difficilement à juguler l’hémorragie.
Au plan mondial, l’un des problèmes majeurs auxquels nous sommes confrontés est celui de la lutte contre l’exploitation illégale des ressources, contrebande facilitée par la corruption, la pauvreté, la désorganisation des autorités locales ou encore les mauvaises habitudes de consommation des pays riches : essences rares des forêts primaires, orpaillage clandestin destructeur comme en Guyane, commerce d’espèces animales en voie d’extinction, consommation de viande de brousse facilitée par la déforestation, disparition du thon rouge de Méditerranée pêché sous pavillon de complaisance libyen, navires-usines ratissant la côte occidentale de l’Afrique ou les abysses, etc.
Dans le domaine de l’érosion de la biodiversité, nous devons prendre en compte la conjugaison des facteurs aggravants : à l’exploitation légale des ressources, dont le poids est déjà trop lourd pour la planète, s’ajoute donc le pillage illégal, mais aussi les conséquences de la dérégulation climatique, conséquences difficiles à mesurer et quasiment impossible à prévoir (3) .
Si les caractéristiques géopolitiques, économiques et sociales jouent un rôle déterminant dans la protection de l’environnement, il ne faut pas sous-estimer cependant l’impact de la volonté politique. Il est très intéressant de noter à ce sujet que des pays comme la Colombie ou le Costa-Rica possèdent un excellent “indice de performance écologique” (4) .
La prise de conscience de l’opinion publique et le volontarisme des décideurs constituent donc un élément majeur de la « rupture ». Sans doute, un changement de société ne se décrète-t-il pas dans un bureau. La communauté internationale évitera certainement de reproduire les erreurs idéologiques du siècle précédent. Pour autant la diffusion d’hypothèse et de projets, la définition de grandes orientations, d’une « politique de civilisation », pour reprendre l’expression d’Edgar Morin, contribuent probablement à la recherche d’une solution. Comme toute création humaine, l’économie est à la fois le fruit d’un rapport de force subtile et d’une convention. Il ne s’agit donc pas d’imposer un système, mais d’accompagner l’action d’une réflexion aussi malléable et évolutive que possible. Ainsi pourrions-nous distinguer quelques principes fondamentaux à partir desquels pourrait se greffer cette nouvelle approche.
Vers un nouvel humanisme
Pour sortir de la contradiction entre croissance et décroissance, entre l’idée d’un progrès linéaire et la nécessité de préserver notre biotope, il est indispensable de définir des priorités au sein d’une vision globale. Le nouveau modèle devrait inclure comme critères incontournables les trois facteurs suivants :
1. La répartition plus équitable des richesses et le respect des droits de l’homme.
2. La préservation de la diversité biologique et du milieu naturel.
3. La prise en compte de la souffrance animale.
J’insiste sur la solidarité de ces trois éléments et le caractère global de l’action à mener. Il n’y aura pas de véritables solutions au plan environnemental sans justice sociale ni respect du vivant.
D’une manière générale, la politique de civilisation devrait avoir comme ligne directrice : la satisfaction des besoins fondamentaux d’une part (eau, alimentation, santé, logement…), la liberté et le respect de la diversité de l’autre. Car une fois que l’être humain a satisfait ses besoins vitaux, la diversité (biologique et culturelle) constitue la clé de son épanouissement.
Premier point : moraliser l’économie . Ce n’est pas à l’éthique de s’adapter à l’économie et à la finance, mais à celles-ci d’intégrer un projet éthique, respectueux des hommes et de l’ensemble du vivant. L’idée d’un commerce biologiquement et socialement équitable doit devenir un impératif des échanges mondiaux. Ce n’est pas une utopie, mais un nouveau droit à construire de manière contractuelle. La crise des « subprimes » aux Etats-Unis qui a jeté des familles entières à la rue, les scandales de Bhopal, il y a vingt-quatre ans et, plus récemment, ceux de l’Erika ou du Probo Koala – c’est-à-dire des scandales dus à l’absence de règles éthiques internationales strictes – ne devraient plus se reproduire. Il en va de même de l’exploitation de travailleurs-esclaves dans la collecte du diamant en Afrique de l’Ouest ou dans la fabrication de produits à bas coût en Chine (textile) ou en Brésil (canne à sucre, maïs OGM). Il est donc indispensable d’intégrer un coût social et écologique dans toute transaction commerciale (5) .
Deuxième point : l’éducation et l’information constituent les deux voies royales de la “rupture” écologique. Elles seront bien entendu protéiformes, respectueuses de la liberté individuelle, comme de la diversité sociale et culturelle. L’éducation et l’information seront surtout porteuses d’une vision globale, permettant de relier l’individu à la diversité du vivant et du milieu naturel.
Enfin, comme l’ont déjà écrit d’illustres humanistes (Albert Schweitzer, Romain Gary, Théodore Monod), notre degré de civilisation dépendra aussi du respect que nous saurons témoigner à l’animal. Dans ce domaine, nous avons beaucoup à apprendre des autres philosophies, religions, ou cultures, comme l’hindouisme, le bouddhisme, l’animisme… La pensée occidentale elle-même est une source de réflexion très riche. Mais notre système matérialiste et productiviste actuel nous a trop souvent déconnectés du vivant et conduits à réifier l’animal. Cette vision utilitariste est une voie sans issue. Elle constitue un appauvrissement sur le plan éthique et spirituel ainsi qu’un désastre en matière de santé publique.
Pour donner une impulsion au changement de société, il faut accroître la coopération internationale et l’harmonisation des règles éthiques du commerce.
La création de l’ONUE, probabilité ou utopie ?
Dans ce cadre, l’élargissement et la réforme de l’OMC ne pourrait constituer qu’une étape pour ne pas dire un pis-aller. Il faudrait parallèlement mettre en place une nouvelle organisation internationale. Dès 2003, des associations comme Agir pour l’environnement, des responsables politiques, tel l’ancien président de la République française, Jacques Chirac, ont invité la communauté mondiale à créer une Organisation des nations unies pour l’environnement (ONUE). Le 2 et le 3 février 2007, une conférence pour une gouvernance écologique mondiale s’est tenue à Paris. Le groupe des Amis de l’ONUE, créé à cette occasion, s’est lui-même réuni à Agadir au mois d’avril suivant. Le projet prenait forme et le 5 février, à Genève, le ministre des Affaires Etrangères, Bernard Kouchner, appelait à la création d’une organisation mondiale, tout en soulignant l’éparpillement et les limites des institutions existantes, tant sur le plan politique que financier. Il faut rappeler qu’il existe aujourd’hui près de 500 traités et accords internationaux relatifs à l’environnement dont 300 ont un caractère régional (6) . Il y a quelques jours enfin, Nicolas Sarkozy reprenait l’idée d’une ONUE, lors du passage du prix Nobel Al Gore à l’Elysée.
Pour autant, cette organisation ne devrait pas se limiter aux questions environnementales, mais intégrer la dimension globale que j’ai évoquée. Reste à savoir quelles seront ses prérogatives exactes. Consultative dans un premier temps, elle devrait jouir d’un pouvoir de décision et d’une capacité d’intervention rapide. Inutile de détailler ici les innombrables difficultés pratiques d’un tel projet. Nous pourrions commencer modestement par coordonner et centraliser les institutions internationales déjà existantes, comme l’a suggéré le ministre des Affaires étrangères. Dans un second temps, chaque Etat renoncerait à une part infime de sa souveraineté (en exiger davantage dans le contexte géopolitique probable des cinq ou dix années à venir relèverait de l’utopie) ; il serait peut-être alors possible d’instaurer une entité similaire à celle de l’union européenne dont la souplesse permet de concilier à la fois le principe d’une indépendance nationale relative et celui d’une communauté de nations active. Au niveau des prérogatives, cet organe se trouverait ainsi à mi-chemin entre l’actuelle Organisation des nations unies et l’Union européenne.
Cette idée ne semble pas contredire l’analyse de l’historien et philosophe Marcel Gauchet, suivant lequel les Etats-nation resteront les principaux médiateurs de la mondialisation ; même si, pour ma part, j’estime que la contrainte croissante du dérèglement climatique entraînera une plus grande dilution des entités nationales au profit d’une structure internationale (le philosophe ne prend pas en compte le paramètre écologique). De plus en plus, la communauté internationale sera en effet amenée à mettre en place une gestion de crise pour faire face aux accidents climatiques (accueil des réfugiés, anticipation de certaines catastrophes comme la sécheresse dans le Sud de l’Afrique et de l’Asie, laquelle nécessite d’ores et déjà des investissements lourds…).
Ce qui nous manque le plus, ce ne sont pas des commissions, ce ne sont pas des organisations, ce qui nous manque c’est une volonté collective et surtout une vision d’ensemble susceptible de déboucher sur une action globale.
(1) Chacun sait que le président de la République s’est inspiré en partie des thèses développées par Edgard Morin. Celui-ci déclarait lors d’un entretien avec Anne Rapin en 1997 :« Cette dégradation de la qualité par rapport à la quantité est la marque de notre crise de civilisation car nous vivons dans un monde dominé par une logique technique, économique et scientifique. N’est réel que ce qui est quantifiable, tout ce qui ne l’est pas est évacué, de la pensée politique en particulier. Or, malheureusement, ni l’amour, ni la souffrance, ni le plaisir, ni l’enthousiasme, ni la poésie n’entrent dans la quantification ».
(2) L’objectif du programme OARE est de permette aux pays en voie de développement d’accéder gratuitement à l’une des plus importantes collections de littérature scientifique sur l’environnement.
(3) Le ralentissement, voire l’interruption du Gulf Stream constituant l’un des scénarii catastrophes évoqués par les scientifiques depuis plus de dix ans. Par ailleurs, les récifs coralliens sont déjà menacés de disparition, notamment dans les Caraïbes, en raison du réchauffement climatique, des ouragans et de l’activité humaine (rapport de l’Unesco à paraître).
(4) Selon “l’indice de performance écologique”, les Etats-Unis sont 39e, tandis que la Chine arrive à la 105e place et l’Inde à la 120ème«. La Suisse occupe la première, la France, la dixième. Challenge du 23-1-2008, d’après le forum de Davos.
(5) L’idée d’un commerce équitable progresse. Pour prendre un exemple récent, l’entreprise mondiale de confiserie Cadbury a annoncé la mise en place du Partenariat pour le cacao, en collaboration avec le Programme des Nations Unies pour le Développement, le Gouvernement ghanéen et divers partenaires, afin d’assurer des moyens de subsistance durables à un million de cultivateurs de cacao au Ghana, en Inde, en Indonésie et dans les Caraïbes. Mais ce projet n’évoque pas la question environnementale. D’une manière générale, il n’est pas toujours facile de faire la part entre la volonté réelle de réforme et la communication d’entreprise.
(6) Voir le discours de Bernard Kouchner du 5 juillet 2007.
Autres liens : Sur les OGM et le jugement rendus contre Kokopelli, voir l’excellent article de Corinne Lepage ainsi que des informations sur le rapport du sénateur de la Manche Jean Bizet (commission économique et sociale du sénat). Le projet de loi sera examiné à partir de demain par le Sénat. Sur le partenariat international, le site de l’INRA PACA. Pour la fiscalité verte se reporter entre autres à l’article de Kate Galbraith, dans The Economist, traduit dans le numéro spécial de Courrier international, “Le Monde en 2008”, p. 66. Et ibid. p. 46 le très intéressant sujet de Peter Collins, sur le problème de la déforestation dans la région Asie-Pacifique. Si vous cherchez des informations sur la politique du Costa Rica voir les sites de caradisac et de novethic. Quant à la menace de famine dans le sud de l’Afrique et de l’Asie voir la dépêche AFP du 1er février de Jean-Louis Santini. Pour l’appel de Nicolas Sarkozy à la création d’une ONUE : dépêche AFP du 29 janvier, toujours sur Yahoo.

Les difficultés de la pêche européenne

Commentaire écrit en réaction de l’artile de Madame Corinne Lepage Les marins pêcheurs victimes des temps modernes.

Lundi 26 mai 2008

Je partage pleinement votre analyse au sujet de la situation des pêcheries et des ressources halieutiques. Cela fait longtemps déjà que nous réclamons un véritable plan de reconversion dans ce domaine, car il serait bien inutile, et même dangereux, de chercher à reculer encore l’échéance. Vous prenez les autres pays européens en exemple. Vous savez, cependant que la situation est loin d’y être toujours idyllique. Le dépassement systématique des quotas, la pêche illégale du thon, effectuée notamment sous pavillon de complaisance libyen constituant quelques exemples des difficultés auxquelles les Etats membres sont confrontés, lorsqu’ils ne cautionnent pas ouvertement eux-mêmes les transgressions comme ce fut le cas récemment de la Pologne. Il me semble que la France fournit un effort de surveillance relativement important dans ce domaine, quoique celui-ci demeure plus qu’insuffisant pour enrayer le pillage. On oppose en outre les faibles quantités allouées aux pêcheurs de la Communauté comparées à la surpêche de pays comme la Russie. Plutôt que d’en faire un argument visant à réévaluer les quotas à la hausse, comme le font les pêcheurs, nous serions bien mieux avisés d’élaborer une véritable protection de la ressource au niveau international. Par ailleurs, tout en comprenant le désarroi des professionnels de la mer, j’avoue avoir été assez choqué par cet énième pillage de supermarchés. Pourquoi le vol caractérisé et la dégradation des biens seraient-ils tolérés pour les pêcheurs ou les agriculteurs et condamnés pour le reste de la population ? Evitons d’en revenir au pur clientélisme de type chiraquien. Enfin, je reconnais bien, dans le texte que vous citez, l’approche assez superficielle du philosophe Michel Serres. En effet, la réalité est un peu plus complexe que l’image d’Epinal du bon paysan ou du bon marin, préservant la nature, opposé au citadin qui n’y connaît rien. Des citadins sont parfois bien plus en avance sur la plan de la protection animale et de la défense générale de l’environnement que certains professionnels pêcheurs ou paysans. L’agriculteur industriel breton connaît peut-être les saisons, mais il ne se préoccupe pas toujours du taux de nitrate présents dans les sols et dans les cours d’eau. Il existe autant de différence entre lui et l’un de ses collègues engagé dans l’agriculture biologique qu’entre un citadin pollueur et un militant écologiste.

Lundi 28 juillet 2008

J’ai discuté hier avec un marin pêcheur breton. Je comprends le désarroi de cet homme. Il exerce l’un des métiers les plus difficiles qui soit et la situation de la pêche française est plus que déprimante. Pour autant, le dialogue a été difficile. Lorsque j’ai évoqué la raréfaction de la « ressource » halieutique, j’ai été confronté à une sorte de déni : les scientifiques disent n’importe quoi, la technique embarquée prouve que les poissons sont bien là, etc. Bien sûr, cet homme était très remonté contre le président de la République, les promesses d’aides n’étaient pas tenues. Il dénonçait aussi la pêche espagnole, un sujet récurrent, comme dans le domaine agricole. J’ai évoqué la question des navires usines affrétés par la grande distribution (Carrefour, etc.), qui ratissent les fonds, mais ce sujet n’avait pas l’air de l’inspirer. J’aurais pu aussi évoquer l’impulsion donnée jadis par l’Europe pour s’équiper et moderniser les flottes à une époque où l’on pensait – où plutôt l’on feignait de croire – que la ressource était inépuisable et qu’il n’y avait qu’à l’exploiter. En somme, il serait bien vain de désigner tel ou tel coupable, tous les intervenants ayant une part de responsabilité dans cette situation dramatique. Il est certain que, pendant des années, les responsables politiques n’ont pas adressé un message clair en direction de ce groupe professionnel, c’est le moins que l’on puisse dire. Le lobbying effectué dans les couloirs de Bruxelles par tous les ministres de le pêche français, quel que soit leur sensibilité politique, a conforté la vision que l’Europe exagérait ses alarmes et fixait des quotas trop importants, alors que dans le même temps, les associations écologistes telles Greenpeace ou le WWF, martelaient que les données de Bruxelles étaient largement sous-estimées. Force est de constater aujourd’hui que leurs alertes étaient fondées. Le manque de courage politique est toujours source de drames et ce sont des gens souvent modestes qui paient aujourd’hui le prix d’années d’incurie. Il faut donc aider les pêcheurs à se reconvertir, peut-être équilibrer les quotas alloués à certains pays et faire pression sur les Etats qui n’appartiennent pas à l’UE, un chantier particulièrement difficile à mettre en oeuvre. Protéger les océans de manière drastique est tout simplement une question de survie. On a beaucoup glosé sur l’Union pour la Méditerranée, mais si elle pouvait seulement atteindre son objectif environnemental, c’est-à-dire freiner l’agonie de ses écosystèmes, elle aura atteint un objectif majeur. Ce type de partenariat, extra-communautaire constituera peut-être, dans l’avenir, une réponse parmi d’autres au défi environnemental.

Agrocarburants et protection des forêts primaires

Deux nouvelles ont particulièrement attiré mon attention ces jours-ci :

“Biocarburants” : une menace pour l’alimentation
La première est la déclaration faite par Peter Brabeck, le PDG du groupe Nestlé. Dans une interview accordée au journal NZZ am Sonntag, il a ainsi averti que le recours accru aux matières premières alimentaires pour la production de biocarburants mettait en péril l’approvisionnement de la population mondiale. “Si l’on veut couvrir 20% du besoin croissant en produits pétroliers avec des biocarburants, comme cela est prévu, ajoute M. Brabeck, il n’y aura plus rien à manger”. Les constat est limpide. “Accorder d’énormes subventions pour les produire est inacceptable moralement et irresponsable”, a encore remarqué le dirigeant du groupe suisse, estimant que les millions de tonnes de maïs consacrées aux biocarburants sont autant de denrées en moins pour le secteur alimentaire. Cette exploitation entraîne la hausse du prix du maïs, du soja et du blé, alors que les terres cultivables et les réserves d’eau se raréfient de manière alarmante. Peter Brabeck a ainsi rappelé que pour produire un litre de bioéthanol, 4.000 litres d’eau sont nécessaires.
Depuis bien longtemps, les écologistes attirent l’attention du public sur les conséquences néfastes de la production intensive d’agrocarburants de première génération, tant sur l’approvisionnement alimentaire de la population mondiale que sur le climat. Si la déclaration de M. Brabeck ne nous apprend rien, elle n’en est pas moins utile dans la mesure où elle contribue à la prise de conscience de la communauté internationale. On peut toutefois s’interroger sur la sincérité d’un tel discours, lorsqu’on sait que des multinationales comme Unilever, Nestlé ou Procter & Gamble, sont responsables de l’augmentation effrénée de la demande en huile de palme pour les secteurs de l’alimentation, des cosmétiques et des biocarburants. En d’autres termes, ces sociétés contribuent largement à la déforestation, c’est-à-dire à l’une des causes majeures du dérèglement climatique et de la destruction des écosystèmes. Je rappelle que la forêt primaire abrite près de 80 % de la biodiversité des terres émergées de la planète et qu’elle continue d’être surexploitée au Brésil, en Indonésie ou dans le Bassin du Congo.
Les agrocarburants de seconde ou de troisième génération constitueront probablement une solution pour lutter contre les émissions de CO2 dans l’atmosphère. Mais, la encore, nous sommes pris par le temps. La rapidité et l’ampleur des destructions nécessitent le ralentissement et, à terme, l’arrêt de productions essentiellement spéculatives qui, loin d’enrayer le réchauffement climatique, ne font au contraire que l’accentuer.
Protection de la forêt du Congo
La seconde information concerne la protection de la forêt du Congo. Dans le cadre de la Journée mondiale des forêts, célébrée le 21 mars dernier, M. Jossépé Topa, forestier principal pour la gestion Afrique de la Banque mondiale, a annoncé que l’institution financera la préservation des forêts congolaises d’ici la fin de l’année 2008. Ces forêts, a-t-il rappelé constituent la deuxième réserve de biodiversité après l’Amazonie et servent d’habitat aux populations autochtones. Or elles sont surexploitées. “(la Banque mondiale) va faire en sorte que les forêts congolaises soient soustraites à l’arbitre (sic) individuel des personnes, des sociétés, des clans, ou d’autres intérêts particuliers (…) De façon simple, nous allons mettre à disposition des financements accessibles directement aux populations pour intensifier l’agriculture, améliorer la disponibilité d’eau potable dans les villages…(et) protéger les forêts, en les exploitant pour des buts économiques et de conservation. ” (1).
Cette déclaration de bonne intention sera-t-elle suivie d’effet ? Seule une politique volontariste, soutenue par des réformes profondes et des moyens substantiels permettra de passer d’une économie fondée sur le pillage des ressources à une exploitation respectueuse de l’environnement. Jusqu’à présent, nous le savons, les fonds de la Banque mondiale ont été ouvertement détournés en RDC et la corruption à grande échelle y est un secret de polichinelle. Un observateur du monde économique remarquait ainsi en novembre 2007, lors du passage à Kinshasa de l’ancien président de la Banque mondial (qui sera démissioné le mois suivant pour népotisme) : « Paul Wolfowitz a promis de visiter un centre de réhabilitation d’anciens soldats. Ira-t-il faire un tour du côté de l’avenue de l’Université, dont la réfection nous a coûté un million de dollars du kilomètre et qui est aujourd’hui redevenue impraticable ? ».(2).
Autre nouvelle engageante. Les Etats-Unis ont décidé de consacrer 30 millions de dollars à la protection de la biodiversité et du développement du tourisme dans la forêt d’Epulu, en Ituri, dans la province orientale. “En visite officielle en République démocratique du Congo, l’administrateur de l’Agence américaine de développement (USAID), Marie Henrietta Holsman Fore a confirmé le financement de ce programme. ” Nous nous engageons à créer des opportunités d’affaires et à promouvoir la protection de la biodiversité et la promotion du tourisme dans la région d’Epulu qui fait partie de la grande forêt du Bassin du Congo “, a -t-elle déclaré.
“Elle a souligné que pour l’année 2008 en cours, l’assistance des Etats-Unis en République démocratique du Congo va dépasser le montant de 100 millions de dollars américains. Cet argent sera orienté vers les secteurs de l’éducation, de la santé, de la lutte contre le vih/sida et de la protection de l’environnement (…) » (3).
La forêt d’Epulu, où vivent les pygmées nomades Mbuti et des fermiers bantous, est le refuge des okapis, une espèce endémique de la RDC. “En 1996, leur nombre était estimé entre 3 900 et 6 350, sur une population totale de 10 000 à 20 000 individus”. La réserve à faune d’Epulu est également “le sanctuaire de nombreuses autres espèces animales exotiques tels les éléphants de forêt, les cobs, le paon du Congo et 13 espèces de primates anthropoïdes diurnes”. Elle abrite enfin le Centre de conservation et de recherche d’Epulu, fondé en 1928 par l’anthropologue américain, Patrick Putnam, comme station de capture pour les zoos américains et européens.
Or ce biotope, à la fois riche et fragile, est particulièrement menacé : “La réserve de la faune à okapis figure sur la liste du Patrimoine mondial en danger. La plus (grande) menace encourue est celle de la déforestation, causée par des sociétés agroforestières et par l’agriculture sur brûlis, ainsi que la chasse pour la vente de viande de gibier. L’autre danger qui touche la réserve c’est l’exploitation de l’or qui détruit l’environnement.
“En effet, alors que les pygmées Mbuti et les peuples bantous respectent la forêt et la faune sauvage, les immigrants, eux n’ont pas cette culture et se livrent sans ménagement à la destruction abusive de la forêt. L’absence de l’autorité de l’Etat durant plusieurs années dans cette partie du pays a également fait augmenter le braconnage et la destruction de la forêt” .
(1). Radio Okapi, 21 mars 2008.
(2). Voir l’article du Figaro de novembre 2007.
(3). Luc-Roger Mbala Bemba, L’Observateur, 21 mars 2008, qui reprend lui-même le texte de l’encyclopédie Wikipédia pour ce qui concerne la réserve d’Epulu.
Lundi 24 mars 2008

L’Humanité contre la Biodiversité

Réaction à l’article de Maître Eolas : José Bové ou le libre plus tout à fait malgré lui
Maître,
Vous écrivez, en réponse à un commentaire :
“Sans vouloir vous effrayer outre mesure, l’histoire de l’humanité c’est la lutte contre la biodiversité. Je veux que dans ce champ ne pousse plus que du blé. Tant pis pour les orties et le chiendent. En échange, mes enfants ne mourront pas de faim. J’en ai marre que les loups me bouffent la moitié de mes moutons. Exit le loup. En échange, mes enfants ne mourront pas de faim. La variole, c’est très surfait. Je vais inventer un vaccin qui m’en protègera. Exit le pox virus de la variole. En échange, mes enfants ne mourront pas de la variole. A chaque fois, c’est la biodiversité qui s’en prend dans les dents. L’hygiène relève du génocide de la biodiversité. Faut-il cesser de se laver ?”
Ce passage, comme bien d’autres, montre que vous êtes davantage doué pour le bon mot mâtiné de cynisme que pour la biologie. Le fait d’agiter des épouvantails, comme vous le faites, relève en effet de la caricature (le grand méchant loup, le virus de la variole, etc.). La diversité d’un biotope est souvent un atout pour le vivant, homme compris, plus qu’une menace. Elle présente de nombreux avantages notamment pour la pharmacopée, l’alimentation humaine (les éléments nutritifs des sols, la variété alimentaire) ; sans oublier une meilleure résistance des espèces, qui interagissent dans un milieu donné, à un bouleversement climatique, etc. Nous redécouvrons aujourd’hui que le chiendent que l’on arrache, les vers de terre qu’on extermine, ont des vertus en matière agricole et permettent de remplacer certains intrants chimiques de synthèse souvent dangereux pour la biodiversité dont l’homme, je vous le rappelle, fait partie. La variété des insectes pollinisateurs permet davantage a nos chers enfants de se nourrir (de se gaver dans le cas de l’Occident) que les maigres prélèvements du grand méchant loup ne mettaient jadis en péril leur survie pour reprendre votre exemple. Et la diminution de ces insectes dans le monde entier est en effet très préoccupante. Je pense que vous avez aussi entendu parler de la diminution catastrophique des réserves halieutiques dans toutes les mers du globe. Par ailleurs, ce sont les monocultures (agrocarburants, maïs OGM ou pas), qui menacent aujourd’hui l’alimentation humaine et les réserves d’eau de la planète, et non pas la biodiversité. Enfin, il n’est pas absurde de prendre en compte la souffrance animale – comme c’est mon cas – et de considérer que la crise la vache folle n’est pas seulement un scandale pour la santé humaine. Le vivant ne se résume, ni à moi, ni à vous, ni à même à l’espèce humaine. J’ajoute que la biodiversité a une conséquence sur le bien-être de nos semblables. On pourra vivre sans doute facilement dans un monde d’où le tigre ou le gorille des montagnes auront disparu, plus difficilement en revanche si nous mettons en péril les abeilles. Mais quelle perte pour notre culture, notre poésie, notre intelligence affective. Qu’est-ce que l’Inde sans son emblème, le tigre ? La Nouvelle Zélande sans le kiwi, la Chine sans le panda ?
Vous écrivez encore Maître avec votre verve facétieuse inimitable :
“Vous savez, depuis ma naissance, on m’annonce ma mort imminente et programmée, de préférence par les puissances de l’argent, et ceux qui les dénoncent sont là pour me protéger. Ce qui est visiblement efficace car je suis toujours en vie. Ca doit être grâce à eux. En vrac, j’aurais dû me prendre une bombe atomique sur la figure (lancée par les Russes, mais à cause des américains, bien sûr), mourir de froid dans un hiver nucléaire ou causé par la pollution (à l’époque, elle n’avait pas d’effet de serre), d’un cancer causé par le téflon de mes poêles à frire, par les radiations de ma télé, de mon micro onde, de mon radio réveil, du boeuf aux hormones (américain, bien sûr, j’attends depuis 25 ans l’hécatombe outre atlantique d’une seconde à l’autre), de la vache folle anglaise (ha non, pas un cancer, c’était creutzfeldt jakob). Aujourd’hui, on m’assure que du maïs veut ma mort parce qu’une multinationale alimentaire pense que tuer ses clients est le plus court chemin vers la fortune. Bref, en attendant de mourir, je choisis de rire un bon coup, et José Bové est une inépuisable source d’hilarité”.
Tout cela est très drôle en effet comme le sont les milliers de morts russes sacrifiés pour éteindre le réacteur de Tchernobyl, comme la progression vertigineuse des taux de cancers dans les pays développés ou dans les zones des pays émergents où nous jetons nos poubelles chimiques, drôle comme les personnes dont la vie et la santé ont été ruinées par l’ingestion de PCB (Rhône, Somme), comme les agriculteurs victimes d’avoir utilisé trop de pesticides, drôle comme nos cours d’eau pollués, drôle comme les cancéreux de l’amiante, substance dont nous connaissions depuis des décennies les dangers mortels, drôle comme la mort dans la souffrance de millions d’animaux que nous avons rendus cannibales et entassés de manière abjecte. On entend toujours le ricanement des sots sur les bords de la tombe.
(Maître Eolas) confond en effet la notion de nature hostile à l’homme et celle de biodiversité ; j’ai réagis, non pas pour confirmer cette confusion, mais au contraire pour souligner que la diversité biologique pouvait être aussi une chance, qu’elle ne se limitait pas à une menace. Je ne partage ni cette vision anthropocentriste, ni ce sentiment de toute puissance, ni ce mépris railleur affiché pour ceux qui manifestent plus de circonspection à l’égard de nos méthodes d’exploitation (…) Dans son second commentaire, l’avocat poursuit ses railleries assez sordides et ses amalgames sur le thème du: moi, avocat parisien et mes enfants, n’avons pas été touchés par différentes catastrophes annoncées par de mauvais plaisants écolos (nucléaire, alimentation aux hormones, vaches folles,…), donc elles n’existent pas. Les irradiés des différents essais nucléaires, les “amiantés”, les contaminés du Probo Koala, de Seveso, de Tchernobyl et d’ailleurs ont dû rêver leur souffrance et peut-être même leur mort.
Un autre intervenant “Maître Yogi” écrit :
“Par ailleurs, pourquoi porterais-je toute la misère du monde sur mes épaules, dans un état de componction absolue dans lequel vous semblez vous complaire ? Vous me faites penser à ce qu’on me disait quand j’étais gamin, à savoir de finir le contenu de mon assiette “parce qu’il faut penser à ceux qui meurent de faim”. Désolé, mais de finir mon assiette, cela n’a jamais donné plus à manger à un petit africain”.
Touchante réminiscence, mais conclusion un peu simple. Qui diable vous demande de porter toute la misère du monde sur vos frêles épaules ? Entre ce rôle de géant Atlas qu’on ne vous demande pas et l’indifférence narquoise affiché par notre hôte, il existe de justes milieux. Je l’ai dit, je ne suis pas le défenseur de José Bové – dont je ne partage nullement les idées politiques – je réagis seulement aux satires un peu faciles de Maître Eolas. A la caricature du complot des multinationales des uns répond celle de l’écolo gauchiste hanté par l’Apocalypse des autres. Sans me “complaire dans la componction absolue”, je dis qu’il ne faut pas ridiculiser par ce biais le principe de précaution, que c’est une avancée majeure, que nous avons en effet une responsabilité énorme dans la dégradation de notre environnement (et dans celui des autres).
Enfin, je n’occulte en aucun cas “l’ensemble des bénéfices tirés des progrès scientifiques” je dis seulement que – plutôt que de nous lancer dans des querelles idéologiques à travers une action très théâtrale – nous devrions réfléchir à une troisième voie, une voie qui nous permette de sortir du dilemme traditionnel croissance/décroissance.
(…) Si j’ai répondu un peu vivement aux railleries (j’allais dire de Maître Folas, notaire) – de Maître Eolas, c’est que depuis de trop nombreuses années on prend un peu à la légère les alarmes des associations écologistes. On se fixe bien trop d’ailleurs sur la question des OGM (…). Eolas réagit en juriste souligne un de ses confrères ; il réclame des preuves. Mais pendant combien de temps, pendant combien d’années encore faudra-t-il s’évertuer à en donner pour avoir l’illusion de convaincre les éternels sceptiques ? Je me souviens de l’époque, pas si lointaine, où on niait le réchauffement climatique et le temps de convaincre tous les saint Thomas de la place nous avons perdu dix ans. Puis il a fallu les convaincre que ce dérèglement avait aussi une cause anthropique – et là encore la partie n’est pas encore gagnée, malgré les conclusions du GIEC et de ses 500 scientifiques. Attention à ce que la demande constante de preuves ne devienne pas l’éternel alibi de l’inaction.
Réponse à un internaute qui pose la question du clivage entre notre désir de nature et notre attitude, souvent peu respectueuse, à l’égard de l’environnement :
Je ne vous ai pas répondu sur le clivage que vous évoquez et qui vous fascine. Je crois moi aussi que cette opposition entre une nature vierge et une nature qui serait domptée (pervertie par l’homme) est largement artificielle et répond le plus souvent à une vision idéalisée. Elle a presque toujours existé : mythe de l’Age d’or, gentillesses bucoliques à la mode du XVIIIème siècle, en passant par les visions eschatologiques de certains fondamentalistes de l’écologie moderne. Le jardin perdu renvoie le plus souvent à celui de l’enfance, à ce paradis en effet à jamais perdu. Il n’en reste pas moins qu’une contradiction existe entre notre besoin de nature et notre mode de vie ; cette opposition constitue peut-être même pour nos contemporains une stimulation comme tout conflit psychique à titre individuel ou toute débat systémique au niveau social. Je crois même que nous sommes à la croisées des chemins. Comment nous positionner entre ces deux exigences apparemment contradictoires ? Depuis un siècle et demi l’humanité a connu l’un des plus grand bouleversement de son histoire, et celui-ci s’est encore accéléré depuis 1945. Après cette date, la reconstruction mais aussi la logique d’une croissance poussée à l’extrême nous a conduits à une véritable déconnection de notre milieu naturel (point besoin, pour le constater, de faire appel à une nature idéalisée). Pour la première fois depuis son apparition sur terre, non seulement l’homme contribue largement a modifier le climat de la planète mais il met aussi en question sa propre survie (« Inconscience » a raison d’évoquer la baisse de fertilité masculine à ce propos, un phénomène parmi bien d’autres). Cette menace de disparition n’est pas un délire d’écologiste fanatique c’est un constat établi par des hommes comme l’astrophysicien Hubert Reeves, l’anthropologue Claude Lévi-Strauss ou le philosophe René Girard. Nous cherchons donc un nouvel équilibre. Mais nous devons faire vite afin – je ne dis même pas d’anticiper – mais seulement d’accompagner les changements brutaux et irréversibles. N’oublions pas que l’exode urbain (pour rural), qui s’accentue dans le monde entier, contribue à pérenniser cette déconnection (mégapoles de plus de dix ou quinze millions d’habitants). Il faudra donc se résoudre d’une façon ou d’une autre à d’inévitables sacrifices.
Un autre internaute m’écrit :
“@ Laurent Dingli
“une voie qui nous permette de sortir du dilemme traditionnel croissance/décroissance.”
Il n’y a de dilemne que pour quelques illuminés : jusqu’à présent et de manière absolument constante, la croissance s’est toujours traduite par une augmentation de l’espérance de vie et de la santé des populations”.
Ma réponse :
Alors je me revendique fièrement comme un illuminé et j’espère éclairer un peu vos ténèbres. Arrêtez de tout ramener béatement à la longévité du troupeau d’ultra-consommateurs occientaux repus que nous sommes. Il n’y a pas que les pays développés et leur longévité qui compte ! Toujours ce Moi, moi et encore moi… de même que la longévité des vieillards européens ou des consommateurs chinois et américain au prix de l’épuisement des ressources de la planète me paraît constituer un choix discutable (vous le récuserez évidemment). Bref ! chacun son choix de société. J’ai choisi l’illumination.
(…) Je n’ai jamais écrit que les pays développés ou émergents n’avaient pas droit à la croissance, mais tout simplement que cela ne sera pas possible suivant notre modèle de société actuelle. Que cela vous déplaise ou non à votre tour, le Chinois ou l’Indien ne pourra pas gaspiller autant de ressources que nous – et il faut s’en féliciter. Je sais bien que cela bouscule votre dogme (les écologistes comme moi ne sont pas les seuls à en avoir), mais c’est ainsi. A titre d’exemple, en 2006, la Chine a publié 41 milliards de journaux, 3 milliards de périodiques et 6, 2 milliards d’exemplaires de livres. Même en recyclant dix fois le papier, il n’y a pas suffisamment de forêts sur la terre pour subvenir aux seuls besoins de ce grand pays comme l’ont indiqué des études américaines. Ne me faites donc pas dire ce que je n’ai pas dit. Evidemment que ces pays doivent accéder à un mode de vie acceptable, mais ils le feront suivant la troisième voie dont j’ai parlé. Ce n’est pas un délire d’illuminés, c’est un simple constat. Cesser de croire naïvement que le génie de l’homme peut tout résoudre. J’ai beaucoup d’admiration pour ses capacités mais j’aime aussi l’humilité. Avez-vous entendu dire que nous n’avions cette année que trois mois de réserves de céréales dans le monde entier ? Cette information vous a-t-elle seulement intrigué, inquiété, interpellé ? Apparemment pas. Vous êtes-vous par ailleurs demandé si notre mode de vie d’ultra consommateurs avait une incidence sur d’autres régions du globe ? Je sais que la mode est à la non culpabilisation après une phase d’excès inverse. Mais – caricature ou pas – il y a une réalité : quand un européen, un américain ou un asiatique roule en 4×4, prend constamment l’avion, se gave de viande ou de sushis, joue au golf ou utilise comme moi internet – cela a une incidence directe sur notre sort commun. Si nous sommes tous confrontés au dérèglement climatique, nous avons plus de moyens de défense qu’un paysan du Bangladesh. Ceux-là n’ont pas eu le temps d’aller dans l’école moderne dont vous parlez ou d’acheter le frigo de nos rêves et certains n’en auront peut-être jamais l’occasion si nous continuons ainsi. Le régime hydrologique de l’Asie s’est déjà considérablement modifié menaçant de sécheresse et, à terme, de famine une des régions les plus peuplées du globe. Même les poissons de l’Antarctique sont bourrés de PCB. Réveillez-vous !
(…) Internet remplacera le papier ? Sans doute. Mais qui règlera le problème d’Internet lui-même. Suivant une récente étude britannique les réseaux émettent davantage de GES que tout le trafic aérien du monde. Quand vous écrivez que nous avons trois mois de stock de céréales grâce aux pesticides et aux OGM, vous ne vous interrogez pas davantage sur la cause de cette carence alarmante. Les menaces sont pourtant connues : dérégulation climatique due en partie aux activités humaines, déforestation effectuée pour des raisons essentiellement spéculatives (commerce de l’huile de palme et autres agrocarburants) ou alimentaire, surpêche, exploitation pétrolière et minière souvent anarchique, etc. autant d’activités qui – loin d’aider les populations pérennisent cette fuite en avant et ce pillage totalement irresponsable des ressources.
(…) L’exploitation de l’huile de palme en Indonésie, qui est en train de détruire les derniers lambeaux de forêt primaire, ne sert pas au développement durable, mais contribue à augmenter l’effet de serre, à rendre les inondations plus catastrophiques et à éroder la biodiversité.
(…) Je partage l’avis d’une intervenante sur la précaution avec laquelle il faut considérer les différentes études, quelle que soit notre approche. Nous attendons depuis longtemps la mise en place d’organismes d’expertise fiables et indépendants. Plusieurs pays dont l’Angleterre ont par ailleurs institutionnalisé le système des “lanceurs d’alerte”, En France ou en Europe, ce sont ces “illuminés” – pour reprendre le terme agressif et méprisant d’un internaute – qui ont ainsi alerté l’opinion et les pouvoirs publics sur le scandale des organochlorés ou de l’amiante (dont certaines études relativisaient ou niaient les dangers pour la santé) : Je rappellerai seulement que les effets cancérigènes de l’amiante (comme du tabac) étaient connus des médecins allemands dans les années trente. Les Américains ont mis vingt ans pour prendre en compte ces données et la France près de cinquante. On voit, à travers ce seul exemple, que la “preuve” scientifique ne suffit pas et qu’il faut vaincre certaines inerties ou positions positivistes béates.
Vendredi 4 janvier 2008

Luc Ferry ou de la surdité philosophique

Ces textes sont extraits de mes interventions sur le forum de L’Alliance pour la planète, site des associations écologistes engagées dans le Grenelle de l’environnement.
16 novembre 2007 :
Contrairement à vous je ne rejoins Luc Ferry sur presque rien de ce qu’il a écrit dans le Figaro. Cela fait des années déjà que le philosophe brode sur le même thème de l’écologie apocalyptique. Non seulement, il n’y a rien de très nouveau, mais son raisonnement est très pauvre. L’historien-chroniqueur Jacques Marseille avait réuni la même somme de pieuses sottises dans le Point, comme j’ai eu l’honneur de vous l’indiquer ici. Une évidence tout d’abord : l’écologie, comme toute les disciplines humaines, possède ses fanatiques. Plus encore que d’autres même, son approche favorise un délire de type millénariste et apocalyptique. Ces mouvements, de type paranoïaque, ont toujours trouvé un écho dans les sociétés humaines et il suffit de lire certaines références citées de ce forum pour s’en convaincre. Une fois ce constat établi – et répété à l’infini dans le cas de Luc Ferry (…) – l’analyse me paraît totalement erronée. Tout d’abord il est faux de dire, avec mépris, que les inquiétudes en matière écologique sont davantage le fait des “people” que des scientifiques. Luc Ferry devrait lire les dernières conclusions du GIEC, connu pour sa modération, et qui sont pourtant alarmistes. N’est-ce pas d’ailleurs démagogique et même assez simpliste de dénoncer comme le fait Luc Ferry “une logique médiatique, où les people, animateurs télé, vedettes de cinéma, de la chanson ou de la politique, relèguent les scientifiques et les économistes sérieux au fond du fond du panier”. J’ignore si les centaines de scientifiques de toutes les nationalités qui composent le GIEC sont de droite ou de gauche, ce dont je suis sûr en revanche, c’est que ce ne sont ni des “people”, ni des idéologues apeurés par l’Apocalypse. Au passage, la charge contre l’animateur télé (comprendre Nicolas Hulot), sans le citer nommément, n’est ni très juste ni très courageuse ; mais elle est assez dans la manière du “philosophe” Luc Ferry. Mépris aussi et ignorance pour la longue expérience et le travail des grandes associations internationales comme les Amis de la Terre, Greenpeace ou le WWF. J’ai moi-même critiqué le sectarisme de certains de leur représentants, mais, pour être juste il faut rendre hommage à l’énorme activité déployée sur le terrain par leurs militants depuis des décennies. Les membres de Greenpeace Brésil, qui risquent leur vie chaque jour, et dont le siège est un véritable blockhaus, ces militants qui se battent pour freiner la délirante destruction de la forêt primaire et la disparition des cultures de leurs habitants, ces militants méritent notre admiration. Et peut-être que, de l’endroit où ils sont, la réalité leur semble à juste titre plus apocalyptique que dans un salon parisien où dissertent doctement quelques philosophes. Je ne dis pas cela pour dévaluer le débat ; mais entendre Luc Ferry parler de démagogie fait un peu trop songer à l’histoire du pompier incendiaire. Quant à la « grande peur planétaire » que les militants déclinent en une multitude de rubriques », c’est, à bien des égards une caricature. Encore une fois, il existe en effet des fanatiques, et nous lisons ici même leurs obsessions tous les jours. Mais la peur – quand elle ne tourne pas au délire et à la panique – est souvent une sage conseillère. Elle a même toujours été pour les animaux comme pour les primates un peu développés que nous sommes, un gage de survie. Dans la même logique, l’angoisse – quand elle ne dévore pas l’individu – joue un rôle d’alarme et de défense essentiel, tant sur la plan psychique que physiologique. Ici, la peur est plus que fondée. Quand la biodiversité enregistre la pire érosion connue depuis des centaines de milliers d’années, quand nous accélérons les changements climatiques jusqu’à en faire même une véritable « dérégulation », quand se pose désormais des problèmes de ressources alimentaires de base, je crois qu’un sentiment de peur est non seulement légitime, mais qu’il est même salutaire. Les hommes qui nous ont alertés depuis longtemps sur cette catastrophe annoncée n’étaient et ne sont toujours pas des « people » ou des gauchistes fanatisés, mais des scientifiques et des intellectuels comme l’ethnologue Claude Lévi-Strauss, l’astrophysicien Hubert Reeves, le biologiste Théodore Monod, la primatologue Jane Goodall. Luc Ferry se gausse allègrement du mythe de Frankenstein et de l’apprenti-sorcier dont les écologistes radicaux seraient obsédés. Sans doute, existe-t-il des persécutés de profession, mais ce « mythe » repose aussi sur une réalité. Quand l’homme fait manger des vaches à d’autres vaches, quand il leur fait un trou caoutchouté dans la panse pour malaxer leur estomac et augmenter encore les profits, quand il manipule des poissons et les modifie génétiquement, comme en Californie, pour les rendre fluorescents, quand il veut produire en série des chats hypoallergéniques ou crée des fermes pour exploiter industriellement les derniers tigres, il joue non seulement à l’apprenti sorcier, mais aussi et surtout au criminel expérimenté. Luc Ferry écrit encore : « Ce qui inquiète, pourtant, plus encore que les pollutions de l’air ou de l’eau – qui ne nous empêchent pas d’avoir quasiment doublé nos espérances de vie en un siècle ! – c’est celle de l’atmosphère intellectuelle et morale dans laquelle la réflexion semble aujourd’hui prendre place ». Pour ma part, c’est exactement l’inverse qui me préoccupe, c’est la qualité de l’air et de l’eau, car je n’accorde pas une importance si décisive à notre espérance de vie ni même au caractère prioritaire de l’atmosphère morale et intellectuelle des sociétés développées. Sans doute certains ne songent-ils, ici même, qu’à multiplier les interdits et à régler son compte au capitalisme, l’écologie leur offrant la revanche inespérée dont l’échec récent de leur utopie meurtrière les avaient frustrés. Mais s’en remettre, comme Luc Ferry et d’autres, à la liberté d’entreprendre en feignant de croire que nous pourrons faire l’économie de certaines interdictions – c’est-à-dire de sacrifices – est tout aussi démagogique et tout aussi irresponsable que le discours des extrémistes de gauche, qu’à juste titre d’ailleurs il condamne. Contrairement à Luc Ferry ou à Jacques Marseille, je crois que le Grenelle a une légitimité scientifique et républicaine. Contrairement à lui, je crois que nous devons avoir peur du moment que cette peur ne tourne à une panique désespérante et stérile. Contrairement à lui enfin, ma confiance dans l’homme n’est pas suffisante ni assez naïve pour croire que sa bonne volonté saura remédier à ce qui est justement le triste résultat de son aveuglement.
17 novembre 2007 :
Je voudrais par ailleurs revenir d’un mot sur le caractère incontournable de l’interdiction, lorsque celle-ci ne devient pas une fin en soi, une manière détournée de restreindre les libertés individuelles. J’ai souvent parlé ici de la disparition de ce qu’on appelle en jargonnant les “ressources halieutiques”, c’est-à-dire les différentes espèces de poisson. Non seulement les interdits, dans ce cas, sont indispensables, mais souvent ils ne suffisent même pas à enrayer le pillage des fonds marins. Prenons seulement l’exemple du thon rouge qui fait l’objet d’un vaste commerce spéculatif à destination, entre autres, du marché asiatique. Malgré les multiples alertes lancées depuis des années par les scientifiques et les grandes associations comme Greenpeace et le WWF, l’Union européenne a attendu le niveau d’alerte pour intervenir énergiquement et interdire (jusqu’en décembre) toute pêche du thon rouge. Or, même avec cette interdiction totale, le pillage se poursuit, sous la forme de l’exploitation illégale, des zones de non droit et du commerce des fermes méditerranéennes. La preuve a été faite que, pour détourner les quotas européens, des armateurs provençaux vont poursuivre leur activité sous pavillon de complaisance libyen. Voici du concret. Que préconise donc le philosophe et ancien ministre Luc Ferry pour arrêter ce désastre ? Ou bien il s’en remet au sens de la responsabilité de l’être humain – ce qui me paraît constituer une dangereuse naïveté – ou alors il considère la perte de biodiversité comme un élément mineur. Mais alors il faudra qu’il s’en explique un jour avec ses enfants.
20 novembre 2007 :
L’échec de ce forum illustre bien l’absence de culture du dialogue dans notre pays. Je parle d’un véritable dialogue, pas de crispations idéologiques, d’anathèmes, de monologues. Ce qui aurait pu devenir un medium d’échanges et de débats sur une question majeure, l’environnement, n’a débouché que sur une étroite discussion (…) entre quatre ou cinq personnes. La cause ? Le désintérêt des promoteurs du forum eux-mêmes – les membres de l’Alliance pour la planète – la confiscation de l’espace public par des internautes qui se contentent de déverser leur petite rage anti-gouvernementale, sans rien proposer de concret. Sans doute est-ce un peu caricatural, mais je vois trop souvent, encadrant une masse indifférente, des intellectuels méprisants qui taxent le Grenelle “d’arnaque” ou remettent en cause le principe de précaution (Attali, Ferry, Allègre, Marseille.), une extrême gauche fossilisée dans sa haine, une opposition démocratique sous perfusion et dont la mauvaise foi n’a d’équivalent que la lâcheté, un pouvoir qui refuse obstinément de s’interroger sur certaines options majeures comme le nucléaire. Mais au-delà de tout cela, il y a surtout un profonde incapacité à sortir de soi-même, inhérente sans doute à l’être humain. La société est pour beaucoup un agrégat de multiples petits électrons « libres » qui suivent leur courses, comme jadis des mules dont la tête était bardée d’oeillères. Les uns nous servent la sempiternelle lutte des oppresseurs et des opprimés, niant l’extrême complexité du monde et du psychisme humain. Les autres sont confits de leurs certitudes et ne voient la réalité que par le prisme de leur indécrottable anthropocentrisme et de leur scientisme. Entre ces minorités agissantes et omniprésentes, il existe bien des gens de bonne volonté, mais ce sont rarement ceux-là qui se font entendre. Le pire serait un « dialogue » entre le petit procureur jacobin, Karl Zéro, et le minet philosophe, Luc Ferry. A Dieu ne plaise.

Le Grenelle de l’environnement à l’Assemblée nationale

Mercredi 3 octobre. Jean-Louis Borloo se présente au micro de l’Assemblée Nationale, avec son air sympathique de Gavroche un peu vieilli, ses cheveux en bataille, et cette lueur de sincérité, de générosité et de bonhomie si caractéristiques. Son discours n’est pas exempt d’émotion. Mais on sent qu’il tient fermement la bride ; il ne veut pas trop déplaire aux uns, ni effrayer exagérément les autres, c’est-à-dire ceux de son propre camp. L’exercice, ma foi, est assez bien réussi. Derrière son aspect bohème, l’homme est rompu à la politique. Et c’est un bourreau de travail.

Jean-Louis Borloo, beaucoup l’ont senti depuis un moment, s’est vraiment « converti » à l’écologie et mesure sans doute pleinement aujourd’hui l’ampleur des dégâts que nous avons causés à notre environnement. Oui, « converti », car il y a bien, dans la prise de conscience écologique, une forme de révélation religieuse. Cette dernière, il est vrai, doit s’accompagner d’une approche rationnelle, celle qui permet de faire la différence entre la lucidité et le fanatisme. Mais cette part de foi dont je parle, se confond avec l’émotion qu’elle véhicule. Je veux dire que, dans notre façon de comprendre enfin que cette terre ne nous appartient pas, mais que nous lui appartenons, dans cette vision que la richesse inouïe du vivant n’a d’équivalent que sa fragilité, il y a véritablement un engagement total. Ne répétons pas les antiennes des extrémistes, ceux qui séparent le bon grain de l’ivraie, ceux qui placent les clairvoyants d’un côté, et les hommes des ténèbres de l’autre. La vie est rarement ainsi, si ce n’est dans leur esprit cloisonné. Peu importe alors que l’on soit un ancien adepte ou un nouveau converti. On évoque, parfois avec raison, l’engagement tardif de certains et je me souviens du temps, pas si lointain, où, lorsque nous parlions de la responsabilité humaine dans le réchauffement climatique ou de l’érosion de la biodiversité, on nous traitait de rabat-joie, d’illuminés, de sectateurs de l’Apocalypse. encore des références religieuses. Bien sûr, il est agaçant de voir tous ces écolos de la vingt-cinquième heure, ces militants autoproclamés, et ces pieux bavards dont la physionomie ravalée sent bon la peinture fraîche, il est horripilant de les voir jouer des coudes et se pousser devant les caméras pour s’attribuer la bonne conscience au goût du jour. Mais qu’importe ! Tout cela est si tristement humain.. Et si banal. L’important aujourd’hui n’est-il pas d’agir, plutôt que de solder quelque comptes dérisoires ? De toute façon, Jean-Louis Borloo, le co-fondateur de Génération écologie, n’est pas un opportuniste, nul ne peut en douter.

Alors qu’il s’apprête à entamer son homélie, la caméra saisit l’air studieux et attentif de Madame la Secrétaire d’Etat, la charmante Nathalie Kosciusko-Morizet. Bel alliage de timidité et de volonté, de pudeur et d’efficacité, elle observe son ministre monter en chaire. La diagonale de son regard s’élève vers lui ; et si on ne savait rien de ces deux là, on pourrait se méprendre, croire qu’une jeune disciple admire son mentor. Mais nous savons déjà que, tous les jours, l’élève fait en réalité elle-même la classe au maître, l’informant de tous les dossiers et lui communiquant probablement son enthousiasme. Elle aussi lutte discrètement contre la fatigue. Elle a été partout, a tout lu, tout étudié, tout écouté, sans préjugé, sans l’arrogance ou l’agressivité auxquelles nous avaient tant habitué les vieux briscards de la politique, un peu trop sûrs qu’ils étaient de leur prébende et de leur interminable longévité. Ceux-là, on finissait presque par les identifier aux affreux barbons coiffés de chapeau noir que l’on voyait perchés comme une nuée de corbeaux sur la terrasse du Kremlin, les jours maussades de grandes parades. Ceux-là, les impénitents du pouvoir, me font songer au joli mot qu’avait eu Mirabeau pour évoquer la longueur du règne de Frédéric II : « On en était fatigué jusqu’à la haine ». Place aux jeunes, donc ! Aux jeunes d’esprit, il va sans dire, car peu importe l’âge véritable. Sous ses airs de petite fille sage, Nathalie Kosciusko-Morizet manifeste cette fougue, cet allant, qui, mêlés à une pointe de nervosité, lui donne une sorte de parenté factice avec le ministre. Kosciusko-Morizet, c’est de l’action sans effets de manche ni mascarades. Hosannah ! Après le temps morne de la Chiraquie, cette époque souvent funeste où les titulaires de l’environnement étaient de faux symboles ou alors des soldats Ryan qu’on aurait abandonnés au casse-pipe, en rase campagne, la Chiraquie qui allait de la supercherie d’une Roselyne Bachelot à l’amertume rentrée d’un écologiste convaincu tel que Serge Lepeltier, en passant par Nelly Olin qui – il faut lui reconnaître cela – a évolué au cours de son ministère. la Chiraquie, donc, n’aura été pour l’essentiel, qu’une suite de promesses non tenues. C’était la nudité d’une fausse vertu drapée d’une charte et d’un flot de belles paroles. La Chiraquie, le lobbysme et l’intérêt catégoriel tout puissant, les basses manoeuvres et les calculs à courte vue triomphant trop souvent de l’urgence (1). Si elle ne manque pas d’intérêt, si elle constitue même une étape essentielle, sa charte me fait parfois songer à toutes ces pétitions dont se contentent certaines bonnes âmes pour sauver les hommes en détresse ou les espèces en voie d’extinction. Le gorille, l’orang-outan et le tigre disparaîtront sous un monceau de papier, le papier fait avec les arbres des forêts où ces animaux ont déjà, ou presque, cessé de vivre.

La secrétaire d’Etat à l’écologie ne parlera pas, elle prend des notes, guette le moindre détail qui pourrait encore lui servir.

Dans les rangs plus peuplés de l’opposition, Noël Mamère est là, lui aussi. Pour une fois il a un peu mis de côté son ton d’aboyeur et, aujourd’hui, sa moustache ne frise pas systématiquement d’une vertueuse colère. Il y a encore Montebourg, le jeune hurleur du PS qui, lui, en revanche, fidèle à sa caricature, et comme désireux d’enchérir encore un peu plus sur elle, proteste, vocifère, s’agite et fait quelques grands moulinets dans le vide. Pour autant le débat reste digne. Quelques uns, dont je suis, sont encore sous le coup de l’émotion suscitée par l’appel vibrant qu’a lancé Nadine Morano en faveur des salariés Michelin de Toul. Dans cette période où l’on nous reparle du boursicotage des combinards d’EADS, le contraste entre ces deux affaires accentue le sentiment d’indignation.

Après Jean-Louis Borloo, la parole est donnée à un député du Nouveau centre, c’est-à-dire la partie de l’UDF ralliée à Sarkozy : Jean Dionis du Séjour. Ses propositions sont sans véritable surprise : il préconise des expertises scientifiques, une loi-cadre, de nouvelles expertises, encore et toujours des expertises. Je suis sur le point de sommeiller quand soudain une intervention inepte, venant encore étayer cette obsession de l’expertise, me fait sursauter :

“Notre soutien à certaines idées populaires doit être fondé : faut-il, par exemple, imposer 20 % de produits bio dans les cantines ? (« Oui ! » sur plusieurs bancs du groupe socialiste, radical, citoyen et divers gauche) Si l’agriculture biologique mérite notre soutien, gardons à l’esprit que c’est de la santé des Français qu’il s’agit et que c’est avant tout en fonction de l’apport nutritionnel et des qualités gustatives des aliments qu’il faut prendre des décisions ».

Je me frotte les oreilles, je me dis que j’ai mal entendu, que l’on ne peut pas encore proférer de tel sottises au sein de l’Assemblée nationale, en 2007, alors que la terre, les mers et les rivières sont truffées de pesticides et de polluants en tous genres. Mais non, je n’ai pas rêvé. Jean Dionis du Séjour enfonce lui-même le clou : « Le bio ne garantit en rien le plaisir de manger ! »

« Plusieurs députés UMP – Très bien !

« M. le Président de la commission – C’est plein de bon sens !.”.

Eh ! On se croirait soudain catapulté au sein de la Comédie française, ou plutôt, sur le tréteaux de quelque Grand Guignol. Le président de la commission ? C’est le compagnon de MAM, Patrick Ollier, le même qui s’était déjà illustré lors d’un amendement funeste sur la loi concernant les éoliennes et les énergies renouvelables, amendement d’ailleurs rejeté par le Sénat.

Voici maintenant qu’intervient Jean-François Coppé, avec cet air de petit singe malicieux qu’on lui connaît. Il est toujours aussi combatif. On sent que, de son oeil vif, il cherche l’arène. Car cet homme aime se frotter à l’adversaire. Il est intelligent, à n’en pas douter, mais, en l’écoutant persifler on a envie de lui dire, pas cette fois, pas aujourd’hui, Jean-François Coppé, pas d’enfantillages de droite ou de gauche. Il y a des moments où l’ironie mordante n’est plus de mise. Et puis, il faut l’avouer, l’intervention de Coppé n’est pas à la hauteur de l’enjeu : Le développement de la filière hydrogène ? Une excellente chose, tout le monde en parle, tout le monde le réclame, mais il ne doit pas devenir un nouvel alibi. Pour le député, la priorité consiste aussi à rassurer la droite sur la croissance en effectuant de nouvelles mises en garde contre les écologistes extrémistes « Pères Fouettards moralisateurs ». Baisser la vitesse de 10 km sur route ? Attention aux fausses-bonnes idées écolo, nous répètent les bons docteurs Ollier et Coppé. Pourtant, quand les écologistes préconisent de diminuer la vitesse, ce n’est pas pour le plaisir ou pour avoir l’étrange privilège d’édicter des règles, mais parce qu’ils considèrent qu’un petit sacrifice aujourd’hui vaut mieux qu’un gros demain… Borloo s’était déjà appliqué à le répéter, pas de décroissance, pas d’augmentation globale de la fiscalité. Il faut rester fidèle à la feuille de route du candidat Nicolas Sarkozy. Bien, pourquoi pas. Le pari de la relance, celui d’opérer des prélèvements à taux global constant, en jouant sur les répartitions fiscales et en diminuant les charges pesant sur le travail, est loin d’être un mauvais calcul. (Mais quid de la « faillite » ?) Et concrètement, que fait-on ? Quand il ne reste plus que vingt pour cent des forêts primaires, parce que nos entreprises, et nos consommateurs, entre autres, ont déjà pillé le reste ? Que fait-on quand une espèce de poisson sur trois est menacée d’extinction ? Quand les quotas de pêche français ne sont même pas respectés et que des prises illégales, par milliers de tonnes, sont effectuées par des pêcheurs inconscients, eux-mêmes couverts indirectement par des autorités laxistes ? Où sont les mesures de contrôle efficaces ? Ou est la volonté politique ? Est-il raisonnable, quand l’Europe tente d’enrayer la disparition des anchois de réclamer encore des prolongations comme l’a fait Michel Barnier ? Je ne suis de ceux qui attendent en embuscade le premier faux pas du gouvernement et je souhaite, au nom de l’intérêt général, que sa politique économique puisse aboutir.

Sans doute ne faut-il pas mettre en péril l’économie, mais cela n’interdit pas de réfléchir aux modalités du “développement durable” ni aux limites de la responsabilité humaine.

Un peu plus tard, Patrick Ollier se congratule pour le travail environnemental effectué par la majorité au temps de Jacques Chirac : “Notre majorité a accompli en cinq ans un travail considérable, que je revendique, au nom de tous ceux qui y ont participé (Applaudissements sur les bancs du groupe Nouveau centre et du groupe UMP)”. Comment ! La France est le premier importateur européen de bois exotique, le troisième utilisateur au monde de pesticides ; le pays a été plusieurs fois montré du doigt par l’Europe pour non respect du taux de nitrate en Bretagne, l’agriculture biologique ne couvre pas même 2% des surfaces, et nous possédons sur notre territoire un grand nombre d’espèces menacées… Et Patrick Ollier se félicite ! La vérité est que, depuis dix ans, ni la droite de Jacques Chirac ni la gauche de Lionel Jospin, n’ont pris la mesure de cette catastrophe pourtant mille fois annoncée… par quelques pères fouettards moralisateurs !

Le discours du socialiste Jean-Pierre Martin était incisif, très concret lorsqu’il soulignait certaines contradictions de la politique gouvernementale ; mais il laissait une top grande part à la polémique, comme c’est malheureusement souvent le cas de l’opposition.

Tel n’était pas le cas du député des Verts, Yves Cochet. Celui-là, je suis parfois impressionné de le voir et de l’entendre. Avec sa prestance naturelle, mi-prince florentin, mi-artiste, ses cheveux bruns et ses grands yeux bleus d’hidalgo, cet homme a vraiment de la gueule… et des idées. Il se tient un peu raide devant le micro comme un cavalier du Cadre Noir. Il connaît la situation et ne perd pas son temps en polémiques stériles. A travers cette affabilité mâtinée de gravité, on perçoit une certaine tristesse, celle du moins que procure la lucidité. Le discours sera concis, juste, sans fioritures ni exercices d’éloquence parlementaire. Autant et peut-être plus encore que son intervention elle-même, la simplicité avec laquelle elle est prononcée constitue une autre façon de souligner l’urgence. Après avoir rappelé quelques points fondamentaux : la nécessité d’instaurer un plan national d’isolation thermique, de faire un moratoire sur la construction de nouvelles autoroutes (contradictoire précise-t-il avec la volonté de réduire les gaz à effet de serre), il se fend d’un franc et sympathique « bonne chance » à l’endroit du ministre. Impérial ! Comme nous sommes loin, dans la forme du moins, des sombres prédictions de Cécile Duflot, porte-parole des Verts, qui déclarait, dès juillet, qu’en matière d’écologie, il n’y avait rien à attendre de la droite.

L’intervention de Jean-Christophe Lagarde, député du Nouveau Centre, a été remarquable elle aussi. Et il faudra attendre celles des députés UMP Serge Grouard et Jean-Claude Guillet pour retrouver le même souffle. Surtout, il effectue une analyse, affranchie des dogmes et ose prononcer les mots qui fâchent, les mots tabous : “contrainte “, mesures ” impopulaires”, “surtaxe “, manque de vision “stratégique “, absence de corrélation entre la recherche et les universités, aucune réflexion d’ensemble.. : “Où sont les modèles français à moteur hybride ? Où sont les prototypes français de voitures à hydrogène, tels qu’il en existe au Japon ou aux États-Unis ? ” (que ne l’a-t-il dit quelques années plus tôt !). Il y a cependant un terme que la droite ne veut pas encore prononcer, un terme qui pétarade et siffle à ses oreilles : “nucléaire”.

Il y aura encore bien des interventions de qualité, celles notamment de Geneviève Gaillard, pour le PS, de Jean-Claude Guillet pour l’UMP, de Christiane Taubira pour le PRG…

Qu’ils soient d’ailleurs de droite ou de gauche, beaucoup l’ont répété ce 3 octobre : le rendez-vous de Grenelle est essentiel, parce qu’il peut marquer une véritable rupture dans l’orientation générale de la politique française. Et si c’est le cas, il aurait alors une valeur exemplaire, aux plans européen et international. Car ce n’est là en somme qu’un amuse-bouche, la première étape d’un processus de discussion à l’échelle communautaire et mondiale : conférence de Bali, en décembre, future présidence française de l’Union européenne, l’année suivante, laquelle coïncide avec le départ de George Bush, un ballon d’oxygène pour la planète !… Et le député Serge Grouard, avec un lyrisme parfaitement assumé, s’est référé à la France des Lumières pour nous redire l’occasion exceptionnelle qui se présente à nous. Tout concorde donc, aujourd’hui, pour donner au pouvoir politique les moyens d’une véritable rupture en matière de réchauffement climatique et de préservation de la biodiversité. Nous avions déjà eu de beaux discours, tel celui de Johannesburg en 2002, il nous faut maintenant des actes.

Mais laissons le mot de la fin au député de la Martinique, Alfred Marie-Jeanne, qui a serti son propos d’une belle et célèbre citation :

« Nous nous sommes enrichis de l’utilisation prodigue de nos ressources naturelles et nous avons des raisons d’être fiers de notre progrès. Mais le temps est venu d’envisager sérieusement ce qui arrivera quand nos forêts ne seront plus, quand le charbon, le fer et le pétrole seront épuisés, quand le sol aura été davantage appauvri et lessivé vers les fleuves, polluant leurs eaux et dénudant les champs. »

Theodore Roosevelt, président des États-Unis, 1909.

(1). La violence de cette charge qui, j’en conviens, n’est pas exempt de caricature – est toutefois à l’échelle de la déception que j’ai éprouvée pendant la Présidence de Jacques Chirac. Elle souligne essentiellement le profond décalage qui a alors séparé la parole de l’acte.

Samedi 6 octobre 2007

Pour toute référence à ce texte, merci de préciser : Laurent Dingli, “Le Grenelle de l’environnement à l’Assemblée nationale”, Le site de Laurent Dingli, octobre 2007.

Le Grenelle de l’environnement à l’Assemblée nationale

Mercredi 3 octobre. Jean-Louis Borloo se présente au micro de l’Assemblée Nationale, avec son air sympathique de Gavroche un peu vieilli, ses cheveux en bataille, et cette lueur de sincérité, de générosité et de bonhomie si caractéristiques. Son discours n’est pas exempt d’émotion. Mais on sent qu’il tient fermement la bride ; il ne veut pas trop déplaire aux uns, ni effrayer exagérément les autres, c’est-à-dire ceux de son propre camp. L’exercice, ma foi, est assez bien réussi. Derrière son aspect bohème, l’homme est rompu à la politique. Et c’est un bourreau de travail.

Jean-Louis Borloo, beaucoup l’ont senti depuis un moment, s’est vraiment « converti » à l’écologie et mesure sans doute pleinement aujourd’hui l’ampleur des dégâts que nous avons causés à notre environnement. Oui, « converti », car il y a bien, dans la prise de conscience écologique, une forme de révélation religieuse. Cette dernière, il est vrai, doit s’accompagner d’une approche rationnelle, celle qui permet de faire la différence entre la lucidité et le fanatisme. Mais cette part de foi dont je parle, se confond avec l’émotion qu’elle véhicule. Je veux dire que, dans notre façon de comprendre enfin que cette terre ne nous appartient pas, mais que nous lui appartenons, dans cette vision que la richesse inouïe du vivant n’a d’équivalent que sa fragilité, il y a véritablement un engagement total. Ne répétons pas les antiennes des extrémistes, ceux qui séparent le bon grain de l’ivraie, ceux qui placent les clairvoyants d’un côté, et les hommes des ténèbres de l’autre. La vie est rarement ainsi, si ce n’est dans leur esprit cloisonné. Peu importe alors que l’on soit un ancien adepte ou un nouveau converti. On évoque, parfois avec raison, l’engagement tardif de certains et je me souviens du temps, pas si lointain, où, lorsque nous parlions de la responsabilité humaine dans le réchauffement climatique ou de l’érosion de la biodiversité, on nous traitait de rabat-joie, d’illuminés, de sectateurs de l’Apocalypse. encore des références religieuses. Bien sûr, il est agaçant de voir tous ces écolos de la vingt-cinquième heure, ces militants autoproclamés, et ces pieux bavards dont la physionomie ravalée sent bon la peinture fraîche, il est horripilant de les voir jouer des coudes et se pousser devant les caméras pour s’attribuer la bonne conscience au goût du jour. Mais qu’importe ! Tout cela est si tristement humain.. Et si banal. L’important aujourd’hui n’est-il pas d’agir, plutôt que de solder quelque comptes dérisoires ? De toute façon, Jean-Louis Borloo, le co-fondateur de Génération écologie, n’est pas un opportuniste, nul ne peut en douter.
Alors qu’il s’apprête à entamer son homélie, la caméra saisit l’air studieux et attentif de Madame la Secrétaire d’Etat, la charmante Nathalie Kosciusko-Morizet. Bel alliage de timidité et de volonté, de pudeur et d’efficacité, elle observe son ministre monter en chaire. La diagonale de son regard s’élève vers lui ; et si on ne savait rien de ces deux là, on pourrait se méprendre, croire qu’une jeune disciple admire son mentor. Mais nous savons déjà que, tous les jours, l’élève fait en réalité elle-même la classe au maître, l’informant de tous les dossiers et lui communiquant probablement son enthousiasme. Elle aussi lutte discrètement contre la fatigue. Elle a été partout, a tout lu, tout étudié, tout écouté, sans préjugé, sans l’arrogance ou l’agressivité auxquelles nous avaient tant habitué les vieux briscards de la politique, un peu trop sûrs qu’ils étaient de leur prébende et de leur interminable longévité. Ceux-là, on finissait presque par les identifier aux affreux barbons coiffés de chapeau noir que l’on voyait perchés comme une nuée de corbeaux sur la terrasse du Kremlin, les jours maussades de grandes parades. Ceux-là, les impénitents du pouvoir, me font songer au joli mot qu’avait eu Mirabeau pour évoquer la longueur du règne de Frédéric II : « On en était fatigué jusqu’à la haine ». Place aux jeunes, donc ! Aux jeunes d’esprit, il va sans dire, car peu importe l’âge véritable. Sous ses airs de petite fille sage, Nathalie Kosciusko-Morizet manifeste cette fougue, cet allant, qui, mêlés à une pointe de nervosité, lui donne une sorte de parenté factice avec le ministre. Kosciusko-Morizet, c’est de l’action sans effets de manche ni mascarades. Hosannah ! Après le temps morne de la Chiraquie, cette époque souvent funeste où les titulaires de l’environnement étaient de faux symboles ou alors des soldats Ryan qu’on aurait abandonnés au casse-pipe, en rase campagne, la Chiraquie qui allait de la supercherie d’une Roselyne Bachelot à l’amertume rentrée d’un écologiste convaincu tel que Serge Lepeltier, en passant par Nelly Olin qui – il faut lui reconnaître cela – a évolué au cours de son ministère. la Chiraquie, donc, n’aura été pour l’essentiel, qu’une suite de promesses non tenues. C’était la nudité d’une fausse vertu drapée d’une charte et d’un flot de belles paroles. La Chiraquie, le lobbysme et l’intérêt catégoriel tout puissant, les basses manoeuvres et les calculs à courte vue triomphant trop souvent de l’urgence (1). Si elle ne manque pas d’intérêt, si elle constitue même une étape essentielle, sa charte me fait parfois songer à toutes ces pétitions dont se contentent certaines bonnes âmes pour sauver les hommes en détresse ou les espèces en voie d’extinction. Le gorille, l’orang-outan et le tigre disparaîtront sous un monceau de papier, le papier fait avec les arbres des forêts où ces animaux ont déjà, ou presque, cessé de vivre.
La secrétaire d’Etat à l’écologie ne parlera pas, elle prend des notes, guette le moindre détail qui pourrait encore lui servir.
Dans les rangs plus peuplés de l’opposition, Noël Mamère est là, lui aussi. Pour une fois il a un peu mis de côté son ton d’aboyeur et, aujourd’hui, sa moustache ne frise pas systématiquement d’une vertueuse colère. Il y a encore Montebourg, le jeune hurleur du PS qui, lui, en revanche, fidèle à sa caricature, et comme désireux d’enchérir encore un peu plus sur elle, proteste, vocifère, s’agite et fait quelques grands moulinets dans le vide. Pour autant le débat reste digne. Quelques uns, dont je suis, sont encore sous le coup de l’émotion suscitée par l’appel vibrant qu’a lancé Nadine Morano en faveur des salariés Michelin de Toul. Dans cette période où l’on nous reparle du boursicotage des combinards d’EADS, le contraste entre ces deux affaires accentue le sentiment d’indignation.
Après Jean-Louis Borloo, la parole est donnée à un député du Nouveau centre, c’est-à-dire la partie de l’UDF ralliée à Sarkozy : Jean Dionis du Séjour. Ses propositions sont sans véritable surprise : il préconise des expertises scientifiques, une loi-cadre, de nouvelles expertises, encore et toujours des expertises. Je suis sur le point de sommeiller quand soudain une intervention inepte, venant encore étayer cette obsession de l’expertise, me fait sursauter :
“Notre soutien à certaines idées populaires doit être fondé : faut-il, par exemple, imposer 20 % de produits bio dans les cantines ? (« Oui ! » sur plusieurs bancs du groupe socialiste, radical, citoyen et divers gauche) Si l’agriculture biologique mérite notre soutien, gardons à l’esprit que c’est de la santé des Français qu’il s’agit et que c’est avant tout en fonction de l’apport nutritionnel et des qualités gustatives des aliments qu’il faut prendre des décisions ».
Je me frotte les oreilles, je me dis que j’ai mal entendu, que l’on ne peut pas encore proférer de tel sottises au sein de l’Assemblée nationale, en 2007, alors que la terre, les mers et les rivières sont truffées de pesticides et de polluants en tous genres. Mais non, je n’ai pas rêvé. Jean Dionis du Séjour enfonce lui-même le clou : « Le bio ne garantit en rien le plaisir de manger ! »
« Plusieurs députés UMP – Très bien !
« M. le Président de la commission – C’est plein de bon sens !.”.
Eh ! On se croirait soudain catapulté au sein de la Comédie française, ou plutôt, sur le tréteaux de quelque Grand Guignol. Le président de la commission ? C’est le compagnon de MAM, Patrick Ollier, le même qui s’était déjà illustré lors d’un amendement funeste sur la loi concernant les éoliennes et les énergies renouvelables, amendement d’ailleurs rejeté par le Sénat.
Voici maintenant qu’intervient Jean-François Coppé, avec cet air de petit singe malicieux qu’on lui connaît. Il est toujours aussi combatif. On sent que, de son oeil vif, il cherche l’arène. Car cet homme aime se frotter à l’adversaire. Il est intelligent, à n’en pas douter, mais, en l’écoutant persifler on a envie de lui dire, pas cette fois, pas aujourd’hui, Jean-François Coppé, pas d’enfantillages de droite ou de gauche. Il y a des moments où l’ironie mordante n’est plus de mise. Et puis, il faut l’avouer, l’intervention de Coppé n’est pas à la hauteur de l’enjeu : Le développement de la filière hydrogène ? Une excellente chose, tout le monde en parle, tout le monde le réclame, mais il ne doit pas devenir un nouvel alibi. Pour le député, la priorité consiste aussi à rassurer la droite sur la croissance en effectuant de nouvelles mises en garde contre les écologistes extrémistes « Pères Fouettards moralisateurs ». Baisser la vitesse de 10 km sur route ? Attention aux fausses-bonnes idées écolo, nous répètent les bons docteurs Ollier et Coppé. Pourtant, quand les écologistes préconisent de diminuer la vitesse, ce n’est pas pour le plaisir ou pour avoir l’étrange privilège d’édicter des règles, mais parce qu’ils considèrent qu’un petit sacrifice aujourd’hui vaut mieux qu’un gros demain… Borloo s’était déjà appliqué à le répéter, pas de décroissance, pas d’augmentation globale de la fiscalité. Il faut rester fidèle à la feuille de route du candidat Nicolas Sarkozy. Bien, pourquoi pas. Le pari de la relance, celui d’opérer des prélèvements à taux global constant, en jouant sur les répartitions fiscales et en diminuant les charges pesant sur le travail, est loin d’être un mauvais calcul. (Mais quid de la « faillite » ?) Et concrètement, que fait-on ? Quand il ne reste plus que vingt pour cent des forêts primaires, parce que nos entreprises, et nos consommateurs, entre autres, ont déjà pillé le reste ? Que fait-on quand une espèce de poisson sur trois est menacée d’extinction ? Quand les quotas de pêche français ne sont même pas respectés et que des prises illégales, par milliers de tonnes, sont effectuées par des pêcheurs inconscients, eux-mêmes couverts indirectement par des autorités laxistes ? Où sont les mesures de contrôle efficaces ? Ou est la volonté politique ? Est-il raisonnable, quand l’Europe tente d’enrayer la disparition des anchois de réclamer encore des prolongations comme l’a fait Michel Barnier ? Je ne suis de ceux qui attendent en embuscade le premier faux pas du gouvernement et je souhaite, au nom de l’intérêt général, que sa politique économique puisse aboutir.
Sans doute ne faut-il pas mettre en péril l’économie, mais cela n’interdit pas de réfléchir aux modalités du “développement durable” ni aux limites de la responsabilité humaine.
Un peu plus tard, Patrick Ollier se congratule pour le travail environnemental effectué par la majorité au temps de Jacques Chirac : “Notre majorité a accompli en cinq ans un travail considérable, que je revendique, au nom de tous ceux qui y ont participé (Applaudissements sur les bancs du groupe Nouveau centre et du groupe UMP)”. Comment ! La France est le premier importateur européen de bois exotique, le troisième utilisateur au monde de pesticides ; le pays a été plusieurs fois montré du doigt par l’Europe pour non respect du taux de nitrate en Bretagne, l’agriculture biologique ne couvre pas même 2% des surfaces, et nous possédons sur notre territoire un grand nombre d’espèces menacées… Et Patrick Ollier se félicite ! La vérité est que, depuis dix ans, ni la droite de Jacques Chirac ni la gauche de Lionel Jospin, n’ont pris la mesure de cette catastrophe pourtant mille fois annoncée… par quelques pères fouettards moralisateurs !
Le discours du socialiste Jean-Pierre Martin était incisif, très concret lorsqu’il soulignait certaines contradictions de la politique gouvernementale ; mais il laissait une top grande part à la polémique, comme c’est malheureusement souvent le cas de l’opposition.
Tel n’était pas le cas du député des Verts, Yves Cochet. Celui-là, je suis parfois impressionné de le voir et de l’entendre. Avec sa prestance naturelle, mi-prince florentin, mi-artiste, ses cheveux bruns et ses grands yeux bleus d’hidalgo, cet homme a vraiment de la gueule… et des idées. Il se tient un peu raide devant le micro comme un cavalier du Cadre Noir. Il connaît la situation et ne perd pas son temps en polémiques stériles. A travers cette affabilité mâtinée de gravité, on perçoit une certaine tristesse, celle du moins que procure la lucidité. Le discours sera concis, juste, sans fioritures ni exercices d’éloquence parlementaire. Autant et peut-être plus encore que son intervention elle-même, la simplicité avec laquelle elle est prononcée constitue une autre façon de souligner l’urgence. Après avoir rappelé quelques points fondamentaux : la nécessité d’instaurer un plan national d’isolation thermique, de faire un moratoire sur la construction de nouvelles autoroutes (contradictoire précise-t-il avec la volonté de réduire les gaz à effet de serre), il se fend d’un franc et sympathique « bonne chance » à l’endroit du ministre. Impérial ! Comme nous sommes loin, dans la forme du moins, des sombres prédictions de Cécile Duflot, porte-parole des Verts, qui déclarait, dès juillet, qu’en matière d’écologie, il n’y avait rien à attendre de la droite.
L’intervention de Jean-Christophe Lagarde, député du Nouveau Centre, a été remarquable elle aussi. Et il faudra attendre celles des députés UMP Serge Grouard et Jean-Claude Guillet pour retrouver le même souffle. Surtout, il effectue une analyse, affranchie des dogmes et ose prononcer les mots qui fâchent, les mots tabous : “contrainte “, mesures ” impopulaires”, “surtaxe “, manque de vision “stratégique “, absence de corrélation entre la recherche et les universités, aucune réflexion d’ensemble.. : “Où sont les modèles français à moteur hybride ? Où sont les prototypes français de voitures à hydrogène, tels qu’il en existe au Japon ou aux États-Unis ? ” (que ne l’a-t-il dit quelques années plus tôt !). Il y a cependant un terme que la droite ne veut pas encore prononcer, un terme qui pétarade et siffle à ses oreilles : “nucléaire”.
Il y aura encore bien des interventions de qualité, celles notamment de Geneviève Gaillard, pour le PS, de Jean-Claude Guillet pour l’UMP, de Christiane Taubira pour le PRG…
Qu’ils soient d’ailleurs de droite ou de gauche, beaucoup l’ont répété ce 3 octobre : le rendez-vous de Grenelle est essentiel, parce qu’il peut marquer une véritable rupture dans l’orientation générale de la politique française. Et si c’est le cas, il aurait alors une valeur exemplaire, aux plans européen et international. Car ce n’est là en somme qu’un amuse-bouche, la première étape d’un processus de discussion à l’échelle communautaire et mondiale : conférence de Bali, en décembre, future présidence française de l’Union européenne, l’année suivante, laquelle coïncide avec le départ de George Bush, un ballon d’oxygène pour la planète !… Et le député Serge Grouard, avec un lyrisme parfaitement assumé, s’est référé à la France des Lumières pour nous redire l’occasion exceptionnelle qui se présente à nous. Tout concorde donc, aujourd’hui, pour donner au pouvoir politique les moyens d’une véritable rupture en matière de réchauffement climatique et de préservation de la biodiversité. Nous avions déjà eu de beaux discours, tel celui de Johannesburg en 2002, il nous faut maintenant des actes.
Mais laissons le mot de la fin au député de la Martinique, Alfred Marie-Jeanne, qui a serti son propos d’une belle et célèbre citation :
« Nous nous sommes enrichis de l’utilisation prodigue de nos ressources naturelles et nous avons des raisons d’être fiers de notre progrès. Mais le temps est venu d’envisager sérieusement ce qui arrivera quand nos forêts ne seront plus, quand le charbon, le fer et le pétrole seront épuisés, quand le sol aura été davantage appauvri et lessivé vers les fleuves, polluant leurs eaux et dénudant les champs. »
Theodore Roosevelt, président des États-Unis, 1909.
(1). La violence de cette charge qui, j’en conviens, n’est pas exempt de caricature – est toutefois à l’échelle de la déception que j’ai éprouvée pendant la Présidence de Jacques Chirac. Elle souligne essentiellement le profond décalage qui a alors séparé la parole de l’acte.
Samedi 6 octobre 2007
Pour toute référence à ce texte, merci de préciser : Laurent Dingli, “Le Grenelle de l’environnement à l’Assemblée nationale”, Le site de Laurent Dingli, octobre 2007.