Archives de catégorie : Une pureté sans nom

Historia, juillet 2007, par E. V.

Une pureté sans nom
de Laurent Dingli
Flammarion, 640 p.

Cette lettre d’un père à son fils, rédigée en 1969, retrace la vie d’un Allemand des plus communs au premier quart du XXème siècle. D’abord en Bavière, puis à Berlin avant l’Occupation à Paris ou en Ukraine: l’arrière pendant la Grande Guerre, la défaite, les années folles façon Cabaret, la montée du nazisme, les autodafés, la Nuit de cristal, les massacres sur le front de l’Est. A l’époque, le narrateur s’est laissé porter par les événements et le conformisme, même si son récit implique un retour sur soi et un jugement angoissé. Si on peut regretter qu’en dehors de la vie privée il ne soit guère question que d’événements, d’oeuvres, de films retenus par la postérité, et si une reconstitution ne peut valoir un témoignage direct, cet ouvrage à la tonalité souvent poignante fait pourtant s’interroger. D’abord sur les responsabilités des citoyens ordinaires, et pourquoi pas sur celles du lecteur, s’il avait vécu dans un tel pays, dans un contexte troublé.

E. V.

La Voix du Luxembourg, 14 avril 2007, par A. M. G. G.

Le spectateur anonyme

Laurent Dingli: « Une pureté sans nom »,, Flammarion, 640 p.

Laurent Dingli évoque l’histoire qui malmène le peuple allemand lors la crise (sic) de 29 et l’élection d’Hitler. Il met en scène un héros anonyme, qui ne voit pas les SS, qui découvre avec stupeur, dans les rues de Berlin, les devantures fracassées des magasins juifs, un héros témoin de ces atrocités: témoin ou complice ? Les sans-grades sont-ils acteurs ou spectateurs ? Ce livre ne répond pas à la question, il la pose avec insistance. Le vent froid de cette période sombre souffle dans ces pages, glace les rues de Berlin, où les SS brûlent les livres, avant de gazer les enfants, où les sbires de Staline montent à l’assaut de la démocratie.

A. M. G. G.

RCF, Au fil des pages, le 29 mars 2007, par Elise Fischer

RCF, la radio dans l’âme

Elise Fischer: Bonjour, c’est Elise. Est-il facile de trouver la lumière ? Est-il facile d’être libre ? Est-il facile de défendre une cause ? Comment vivre avec le poids de l’Histoire quand les hasards de la vie font qu’on n’est pas forcément du bon côté ou quand la famille n’a pas fait le bon choix ? Toutes ces questions se trouvent dans les livres que nous avons choisi de vous présenter aujourd’hui. Trois livres m’ont interpellée. Sans doute y en aurait-il eu d’autres. Ce sont des sujets sur lesquels nous reviendrons, mais je voudrais que nous parlions du livre de Joël Schmidt, Heureux qui la verra dans cette autre lumière, chez Albin Michel ; celui de Laurent Dingli, Une pureté sans nom, chez Flammarion, et la force du témoignage de Roger Belbéoch, Juste parmi les nations, qui a écrit : Je n’ai fait que mon devoir, aux éditions Robert Lafont.

Voilà, je vais saluer nos invités. Monsieur Belbéoch, je suis ravie et émue de vous accueillir à cette antenne, pour Je n’ai fait que mon devoir chez Robert Laffont. Je suis ravie aussi d’accueillir Laurent Dingli. Il est de formation historienne. Il a déjà publié trois livres et voici un premier roman, Une pureté sans nom et, j’ose le dire, parce que nous sommes libres ici : voici un livre qui dame le pion – et de quelle façon ! – aux Bienveillantes, et c’est chez Flammarion. Je suis heureuse d’accueillir aussi Joël Schmidt, lui aussi historien, comme vous, et aussi romancier, Heureux qui la verra dans cette autre lumière chez Albin Michel (…)

Après Je n’ai fait que mon devoir chez Robert Laffont, je vais me tourner vers Laurent Dingli, et puis, si vous voulez intervenir, Joël Schmidt, vous le pouvez. Une pureté sans nom, un très beau roman, paru chez Flammarion. C’est un premier roman, mais ce n’est pas votre premier livre. Vous êtes historien de formation. Je voudrais que vous nous expliquiez comment un jour vient le déclic, Laurent Dingli, et que l’on passe au roman, et quel roman !

Laurent Dingli:Je me suis intéressé depuis plusieurs années aux questions d’identité et notamment d’identité européenne. Je me suis posé la question depuis près d’une quinzaine d’années : comment le cataclysme de 1914 a-t-il pu être possible et quelles ont été ses conséquences. C’étaient donc des questionnements assez vagues, assez larges. Evidemment, au coeur de cette interrogation, il y a l’histoire de l’Allemagne, tout ce qu’elle a vécu et ce qu’elle a entraîné aussi au niveau européen et mondial. Aborder ces questions par le biais historique a déjà été fait, tellement bien fait, et tant de fois.

E. F. : Oui, x fois.

L. D. : J’avais envie de laisser courir ma plume ; c’était donc un bon exercice, une tentative, un risque à prendre, et puis je me suis lancé dans l’aventure.

E. F. : Je trouve très beau que ce soit un père qui prenne la plume et qui explique. Donc, votre héros, le papa, celui qui écrit, est né en 1904, et il écrit à son fils après le cataclysme de 39-45, c’est ça ? Il va donc lui relater sa jeunesse et, apparemment, entre ce père et ce fils, les choses ne semblent pas bien se passer – je ne dirais pas que le père essaie de se justifier, parce qu’il ne justifie rien du tout, il explique.

L. D. : Tout à fait, Max Gruber, n’est ni un monstre – ce n’est pas un bourreau, ni…

E. F. : Il est devenu médecin lui.

L. D. : Absolument. Bon, il y avait des médecins nazis.

E. F. : Je sais.

Joël Schmidt : Il les critique d’ailleurs, les médecins nazis.

L. D. : …oui, et ce n’est pas non plus un résistant.

E. F. : Il est pris dans le lot. Il représente l’Allemand moyen.

L. D. : Oui, c’est justement toute cette médiocrité que j’ai essayé d’explorer par le biais de ce personnage ainsi qu’à travers d’autres personnages qui se trouvent entre deux eaux ; ils permettent au crime de s’élever alors qu’ils ont l’impression de ne pas participer, d’être un peu distants, de ne pas adhérer directement ; ils servent pourtant de levier au crime – c’est l’expression que j’utilise en général – (Max Gruber) se sent coupable mais…

E. F. : Ah ! si, si, la culpabilité est bien présente.

L. D. : Evidemment, comme beaucoup de gens qui ont vécu des guerres, il a envie d’oublier ; il rentre de Russie où il a été prisonnier…

E. F. : Il est resté cinq ans en Russie.

L. D. : Il a vécu les deux guerres : enfant, la première, puis aussi la deuxième, la montée du nazisme, et il ne parle pas ; c’est quelque chose de connu, toute cette génération de femmes et d’hommes qui sont nés après la guerre et qui n’étaient évidemment pas responsables du nazisme, mais qui ont subi l’opprobre.

E. F. : Oui, parce que, quand il rentre, en 1950, son fils a juste 5 ans.

L. D. : Le silence va se perpétuer ; il y aura un échange d’affection bien entendu, mais ça ne suffira pas ; il faudra expliquer cet innomable – enfin, l’expliquer, c’est un peu présomptueux – il faudra tenter en tout cas d’en parler, d’essayer de (le) faire sortir…. C’est ce qu’il tente de faire ; il remonte depuis sa naissance, depuis la guerre et toute cette errance..

E. F. : Mais déjà pour lui, dans son hitoire personnelle et individuelle, c’est assez compliqué en matière d’identité. Il est confié à la grand-mère ; il n’est pas aimé ; il a un copain, Johann, qui a un ascendant terrible sur lui, et vous montrez bien comment, déjà dans cette Allemagne – bien avant l’arrivée de Hitler, comment on pouvait montrer les juifs du doigt ; vous montrez cette plaie, cette peste..

L. D. : En effet. Cette façon de stigmatiser le peuple juif est malheureusement une des composantes du nationalisme allemand ; elle l’a été aussi du nationalisme européen, mais comme l’Allemagne est le pays de tous les excès – à cette époque en tout cas – les choses prennent une dimension différente et beaucoup plus grave. Bien entendu, il y a un parallèle constant entre mes personnages et le contexte ; ce sont souvent des enfants qui ont perdu leur père pendant la Première Guerre mondiale – il y a eu toute une génération sacrifiée – ou alors le père est absent ou pris déja dans le mutisme, ce qui se répètera à l’autre guerre. Ce sont donc des enfants qui errent dans les rues ; on le voit bien à Munich pendant la révolution (spartakiste); ils doivent se débrouiller tout seuls ; certains se dirigeront vers le communisme, d’autres vers le nazisme, d’autres encore vers la sociale-démocratie, enfin, toutes les options sont ouvertes.

E. F. : Je ne dirais pas que c’est un besoin de revanche, mais il y a un besoin d’être grand, parce que c’est une belle nation, c’est quand même la terre de l’humanisme, et comment faire ?

L. D. : Je pense que derrière ce drame il y a aussi le fait que l’Allemagne a été propulsée de manière ultra-violente dans des extrêmes. Elle est passée d’une économie – que j’ai qualifiée de post-féodale – c’est peut-être un peu exagéré – (à une économie moderne), en tout cas, elle s’est modernisée très très vite ; quand on voit l’essor des villes allemandes au XIXème siècle…

E. F. : Et quand on passe du Kayser à…

L. D. : Dans tous les domaines il y a des changements peut-être trop brutaux et on pourrait faire le parallèle – toute proportion gardée, au niveau culturel ça n’a rien à voir – avec ce que le monde musulman vit actuellement, c’est-à-dire que depuis quelques décennies, quelques générations en tout cas, il s’est trouvé en contact direct avec le monde européen, de manière beaucoup plus brutale qu’auparavant ; il a un rapport à la modernité qui est très conflictuel, très difficile, et la tentative de régression s’effectue donc dans une violence et même une barbarie (inouïe)…

E. F. : Et on a même l’impression qu’ils se sentent obligés de passer par cette violence et cette barbarie pour reconquérir une place qu’ils ont perdu, et vous avez bien analysé l’Histoire du peuple allemand dans cette lettre.

L. D. : Le mythe de l’Age d’or est très présent au cours de cette période. Je fais la transition avec le livre de Monsieur Schmidt qui est formidable parce que, sous forme d’un conte, on voit très bien ce mythe de la pureté ; ça rejoint un peu le titre (de mon roman) « Une pureté sans nom » : l’obsession de la pureté, et « sans nom » : la perte d’identité.

J. S. : Oui, une pureté/horreur.

E. F. : Le père essaie de dire au fils : je n’ai pas grand-chose à te transmettre, ou (plutôt) je voudrais te transmettre la manière d’appréhender ton histoire.

L. D. : Oui, et rompre la chaîne qui lie les générations, qui (les condamne) à répéter les mêmes traumatismes sous des formes différentes, lui dire enfin, d’une façon douce : pars ! quitte-nous ! va construire ailleurs ! – son fils est attiré par l’Afrique – vis ta vie !

E. F. : Mais je serai toujours là, dit-il à la fin. Il y a un style qui est superbe. Il y a vraiment un style de romancier ; je veux vous rendre hommage pour Une pureté sans nom, et je le dis aux lectrices et aux auditrices et auditeurs ; Joël, qui l’a un peu parcouru, a été assez ébloui je crois.

J. S. : Oui, c’est vrai. D’abord la connaissance du monde allemand que je trouve absolument extraordinaire. Je le connais pas mal, mais vous m’en avez appris beaucoup et cette intégration du romanesque à l’intérieur de l’Histoire est absolument magnifique et, sincèrement, je me suis fait la même réflexion que vous, Elise, je me suis dit : C’est le Jonathan Littell réussi !

E. F. : Il y a un vrai beau texte.

J. S. : Et, c’est vrai. Il y a un choix de la langue ; vous avez une nostalgie ; il y a une tristesse à l’intérieur du récit de ce personnage ; le personnage est très allemand. Je suis d’origine allemande, donc je sais ce que c’est de se sentir (allemand) et tout ce qu’il dit d’ailleurs est tellement vrai.

E. F. : La très belle histoire d’amour avec Zarah. Je trouve que c’est beau !

J. S. : Et puis, historiquement, c’est vrai que le fait d’avoir dit que seule l’Allemagne était responsable de la (Première) guerre a été un traumatisme, une chose qui n’a pas été pardonnée. Je le sais par les Allemands ; mes parents sont arrivés en Allemagne en 27 ; ils se sont d’ailleurs connus en Allemagne. Ils étaient les assistants d’un professeur juif allemand, un grand romaniste, et lui-même, le juif allemand a mis en cause devant ma mère les Français et le Traité de Versailles, lui-même, tellement intégré et obligé de partir en 1934, c’est encore plus tragique. Il embrassait totalement la cause allemande, contre le Traité de Versailles, et pourtant ça s’est pratiquement retourné contre lui ; donc tout ça, tous vos détails, tous les détails historiques sont intégrés à un récit de vie. Nous ne sommes pas dans l’Histoire, nous sommes dans…

E. F. : Et ce sont 600 pages qu’on ne lâche pas !

J. S. : Non, mais c’est un livre extraordinaire, avec un rythme, une musique ; il y a une musique de votre livre, une vraie musique de la tristesse, de la culpabilité, de la nostalgie, et de la surprise, parce que ce que je trouve très intéressant dans votre livre aussi, c’est cet aspect : voilà, ça nous est arrivé et le narrateur est presque stupéfait qu’il ait pu s’engager ou que l’Allemagne ait pu s’engager dans une telle voie ; il essaie d’y trouver une logique, mais il ne la trouve pas tellement ; c’est une sorte de stupéfaction ; c’est l’effroi.

E. F. : C’est vrai, c’est le mot, c’est l’effroi. Mais alors vous aviez envie – vous le disiez en début d’émission – vous tourniez autour de l’identité européenne, ça, ça vous intéresse… Et aujourd’hui, il faut construire l’Europe avec ce traumatisme…

L. D. : Tout en étant vigilant.

J. S. : Comme dit Brecht, la bête n’est jamais morte (…)

E. F. : Comment sort-on de l’écriture d’un tel livre, Laurent Dingli ?

L. D. : Epuisé, vidé. C’est vrai que, pendant quelques mois, j’ai presque été dans l’impossibilité d’écrire ; j’ai d’autres projets ; je suis en train d’écrire actuellement ; on en sort vraiment vidé ; c’est très dificile après de se remettre à quelque chose.

E. F. : Oui, après quelque chose d’aussi fort. Quel effet, cela vous fait-il, Monsieur Belbéoch, de voir que des jeunes s’approprient cette partie de l’Histoire et essaient de se comprendre au fond, et de comprendre les pères et les grands-pères ?

Roger Belbéoch : Moi je suis tout à fait d’accord sur les conséquences de cette guerre de 14-18 où, vraiment, au Traité de Versailles, on a créé toutes les conditions…

E. F. : Pour créer 39-45.

R. B. : Absolument.

J. S. : Le Traité de Versailles, c’est Hitler, il est là !

L. D. : Ce qui est très difficile, c’est de comprendre sans justifier, c’est toujours cette politique que Max Gruber essaie d’avoir et de suivre avec son fils – parce qu’on est toujours sur la corde raide.

J. S. : C’est votre force, vous ne parlez pas en historien, et c’est assez extraordinaire.

E. F. : Il est vraiment romancier ; il ne démontre pas. Et pourtant, vous nous interpellez. Bon, je vais laisser nos auditrices et nos auditeurs plonger dans le livre s’ils ne l’ont pas encore fait : Une pureté sans nom, c’est chez Flammarion et c’est écrit par Laurent Dingli

Europe 1, 4 février 2007, par Franck Ferrand

 Franck Ferrand: J’aimerais revenir aujourd’hui sur ce moment d’histoire germanique qui va, grosso modo, de 1919 à 1939, vingt années où tout à basculé, vingt années d’événements et de tendance pour comprendre comment l’impossible est devenu possible dans cette Allemagne de l’époque. Je le fais d’autant plus volontiers que le terrain m’a été joliment préparé, en France cette fois, et en bon français, par un livre de fiction, une passionnante fiction historique. A l’automne dernier, vous savez qu’on a beaucoup – on a même énormément – parlé des Bienveillantes, le roman-fleuve de Jonathan Littell, qui est à la fois prix Goncourt et prix du roman de l’Académie française ; vous savez que ces Bienveillantes ont surtout suscité des réserves chez les historiens – les historiens qui n’ont pas reconnu grand-chose à la période 1941-1944 racontée dans le livre ; eh bien, ce livre, qui d’une certaine façon n’explique rien, ce livre possède maintenant – j’allais dire son contraire, ce n’est pas tout à fait le terme – son pendant devrait-on dire, et je préfère en ce qui me concerne de très loin cet autre gros roman, un petit peu moins gros peut-être, ça fait 600 pages au lieu de 900, ce roman qui vient de paraître chez Flammarion et qui s’intitule Une pureté sans nom. Son auteur, Laurent Dingli, a imaginé la confession, qui serait rédigée à la fin des années soixante, la confession du Herr Doktor Maximilian Gruber, c’est un Munichois de soixante-cinq ans qui nous raconte de la manière la plus naturelle, la plus quotidienne, la plus évidente du monde, son parcours ordinaire dans une Allemagne de l’Entre-deux-guerres en plein naufrage. Et autant les Bienveillantes cherchent le sensationnel et jouent sur un terrain hors normes, autant Une pureté sans nom se veut précisément le roman de la norme, de la voix de la masse anonyme et irresponsable, ce qui est tellement plus intéressant en ce qui nous concerne, c’est-à-dire en termes historiques. Nous aurons tout à l’heure Laurent Dingli en ligne, mais avant d’en venir avec lui aux confessions fatalistes de son héros, permettez-moi de vous donner quelques repères pour vous orienter dans ce climat un peu étrange de l’Allemagne de Weimar, le climat de Cabaret et celui de L’Opéra de quat’sous, l’Allemagne de Thomas Mann et de Hermann Hesse, de Richard Strauss et de Hugo von Hofmannsthal, du Bauhaus et de l’Expressionnisme, une Allemagne qui était très en pointe, comme vous le voyez, dans le domaine de la culture, dans tous les grands courants artistiques, qui se voulait aussi en pointe sur une certaine forme de réflexion philosophique et politique, mais une Allemagne qui n’en courait pas moins au chaos. (.) C’est cet espèce de glissement progressif, c’est cet espèce de transformation en profondeur d’une société entière que nous raconte le très beau livre de Laurent Dingli, paru chez Flammarion, il s’appelle une Pureté sans nom. Nous avons Laurent Dingli au téléphone dans quelques instants.

Générique. Franck Ferrand vous avez lu et apprécié ce livre, Une pureté sans nom.

F. F. : Non seulement, j’ai aimé, mais je crois que c’est un livre important dont on n’a pas fini de parler, et nous avons en ligne l’auteur. Laurent Dingli bonjour.

Laurent Dingli : Bonjour.

F. F. : Je précise tout de suite que vous avez écrit ce roman, Une pureté sans nom, avant qu’on ne parle des Bienveillantes, évidemment.

L. D. : Oui, je l’ai terminé en janvier 2006, il y a donc à peu près un an, et j’ai vraiment travaillé indépendamment de ce dernier roman, du prix Goncourt.

F. F. : Bien sûr, alors comme je l’ai précisé tout à l’heure, c’est une toute autre approche ; une approche beaucoup plus quotidienne, beaucoup plus ordinaire en quelque sorte que vous donnez de ce glissement de l’Allemagne vers le nazisme. D’abord un mot peut-être sur ce titre, Une pureté sans nom.

L. D. : Il ne s’agit évidemment pas d’une pureté réelle, mais de la pureté revendiquée d’un idéal qui deviendra bientôt national-socialiste. Derrière cette pureté se cache toute une série de choses abracadabrantes ; « sans nom », c’est le côté « orphelin » de cette Allemagne, de ces gens qui ont perdu leur père.

F. F. : Au sens propre comme au figuré : qui avaient perdu leurs repères aussi.

L. D. : Exactement: qui avaient perdu leur père et leurs repères. Le titre a l’air ambigu au premier abord, mais en réalité il fait la part entre le discours assumé par le national-socialisme et l’origine (réelle), le caractère orphelin de cette jeunesse allemande.

F. F. : « La volonté d’en finir avec la république, la peur du communisme, le désir d’ordre, les humiliations jamais ravalées, l’irresponsabilité chronique ont fait le reste, dites-vous, tout s’est passé très vite, en l’espace de deux ou trois mois, l’incendie du Reichstag, les pleins pouvoirs, l’arrestation des opposants, l’ouverture des premiers camps de concentration, l’élimination des juifs de la fonction publique, l’autodafé des livres », et nous avons revu toutes ces étapes au cours des minutes qui viennent de s’écouler, cette espèce de descente aux enfers ; ce qui est intéressant, c’est de la vivre cette descente-là, aux côtés de votre héros qui raconte – c’est une sorte de confession qu’il livre en fait. Il s’appelle Maximilian Gruber.

L. D. : Max écrit dans les années soixante. Il a lui-même à peu près soixante-cinq ans et décide enfin de rompre le silence et de raconter à son fils quelle a été sa vie. Les années soixante sont une période où l’on remet en cause (l’Histoire), où l’on essaye de briser ce silence, ces tabous ; on commence à parler du national-socialisme ; et lui, Max, n’a été ni un bourreau ni un résistant – il n’y en n’a pas eus des mille et des cents en Allemagne. Non, il a été, comme vous l’avez souligné, un Allemand ordinaire ; ordinaire, c’est-à-dire qui a suivi, qui a été relativement passif, mais qui a quand même participé du bout des lèvres et qui, par la même, a été finalement responsable en servant de levier aux criminels.

F. F. : « Te souviens-tu du jour, demande-t-il à son fils, où tu es venu me voir en sortant du lycée, le regard plein d’étonnement et de déception ; tu avais seize ans et tu venais de terminer une série de cours sur l’avènement du IIIème Reich: « Vati, pourquoi es-tu resté en Allemagne ? » J’aurais pu te répondre simplement en une ou deux phrases: on ne savait pas, ou bien, j’avais mon travail, ou encore, nous étions allemands, le peuple s’était prononcé lors des élections, mais je t’aurais menti, j’aurais continué de mentir, comme trente ans plus tôt ; j’ai préféré me taire, te promettre que nous en parlerions plus tard ». Et finalement, Max en vient à demander pardon à son fils.

L. D. : Il y a toute une démarche en fait, une sorte de catharsis qui s’effectue tout au long de cette lettre. Au départ, il dit : non, je vais seulement te raconter ce qui s’est passé – il ne veut même pas demander pardon – mais, tout au long de cette lettre, il se rend compte finalement de toutes ses responsabilités, de toutes ses erreurs, et il a vraiment participé à ce qui a été le crime du national-socialisme, encore une fois pas directement ; sans que cela soit une justification, il essaie d’expliquer à son fils que depuis son enfance, il a baigné dans la violence.

F. F. : Oui, on a un peu oublié cela évidemment.

L. D. : Max est orphelin de père ; son père est revenu en gueule cassée en 1918 et il est mort très rapidement. Il faut s’imaginer que dès la fin de la guerre, dans les grandes villes, à Munich, à Berlin, on se bat au canon, à la mitrailleuse, avec des engins blindés, c’est vraiment une guerre civile ; ces gens voient des cadavres dans les rues, des hommes fusillés, etc. Et la violence n’est donc pas quelque chose d’extraordinaire pour eux.

F. F. : Oui, ce sont des temps durs où ce qui nous apparaît comme une violence extravagante était à la limite dans la continuité du reste. Ce qui est bien et remarquable dans votre livre, c’est que l’on partage cette vie, avec toutes les aventures, avec les amours, tout ce qui constitue une vie, et on se rend compte que certains événements très graves peuvent passer presque inaperçus parfois.

L. D. : On voit que cet homme, Maximilian Gruber, finalement comme beaucoup de ses contemporains, entre doucement, progressivement dans le piège.

F. F. : Oui, c’est cela, c’est un piège.

L. D. : Et lui-même, comme je l’ai dit, participe à le construire indirectement, involontairement.

F. F. : Je rappelle le titre, Laurent Dingli. On pourrait en parler très longtemps, je conseille tout simplement aux auditeurs d’aller lire votre livre, Une pureté sans nom, c’est publié chez Flammarion. Laurent Dingli, merci beaucoup.

DS, Février 2007

 « Une pureté sans nom », Laurent Dingli, éditions Flammarion.

Ce roman est une lettre qu’un père, le Docteur Gruber (Allemand né à Munich en 1904), adresse à son fils en janvier 1969 pour tenter d’alléger le poids qui pèse sur leurs deux générations. Long repentir, examen de conscience effectué à la lumière de son histoire propre et de celle de son pays, il affronte, sans se dérober, ce que fut l’irresponsabilité de tous ceux qui, comme lui, n’ont pas résisté à la folie des puissants.

Le Magazine des Livres, Joseph Vebret, janvier 2007

Laurent Dingli

Janvier 1969. Un munichois, Maximilien Gruber, adresse une très longue lettre à son fils : pour lui raconter son histoire, celle de son pays, se soulager du poids qui pèse sur sa génération… Pour son premier roman, Une pureté sans nom (Flammarion) Laurent Dingli, docteur en Histoire, n’a pas choisi la facilité : une fresque de plus de 600 pages qui, au-delà de la réflexion sur l’origine du chaos, s’interroge sur la part de responsabilité et de libre arbitre de l’individu face aux errances collectives.

Quel a été votre parcours jusqu’à ce premier roman ?

Je suis historien de formation. J’ai effectué mes études à la Sorbonne jusqu’à l’’obtention du doctorat. Avant cette date, je me suis brièvement frotté au journalisme ; avec l’aide de quelques amis, nous avons lancé un magazine intitulé Visages d’Europe dont le but était de rapprocher les villes et les régions européennes. Nos prétentions étaient énormes, nos moyens et nos capacités plus que modestes, pour ne pas dire dérisoires. Je me souviens de l’accueil chaleureux et du soutien effectif que nous a réservés Jacques Chaban-Delmas. Je n’oublierai pas non plus les encouragements prodigués par Jacques Lesourne, l’ancien directeur du Monde, qui m’avait reçu longuement dans son bureau. Mais à vingt-cinq ans et sans argent… Après seulement deux numéros, il a fallu renoncer.

Mon premier et seul métier, c’est l’écriture. Il y a bientôt dix ans, j’ai eu la chance de pouvoir publier chez Perrin une version allégée de ma thèse, consacrée au fils aîné de Colbert, le marquis de Seignelay. Un bon exercice puisqu’il m’a fallu résumer quatre volumes en un peu plus de trois cents pages. Écrire était mon rêve depuis toujours. Bien sûr, je n’oublierai jamais le premier rendez-vous avec François-Xavier de Vivie, le responsable éditorial de Perrin, aujourd’hui décédé ; je revois encore ma femme attendant nerveusement dans un café de la Rive gauche, et moi incrédule lorsqu’il lâcha finalement : « Bon, je vous publie, mais c’est bien parce que votre manuscrit est déjà achevé. » Je n’entendais que les mots magiques : « je vous publie » ; j’étais fou de joie.

Il y eu par la suite une aventure passionnante : la biographie de Louis Renault (1), à laquelle j‘ai consacré près de cinq ans de travail. Le sujet était très difficile à traiter : un grand industriel accusé injustement de collaboration avec l’ennemi. Comme c’est souvent le cas en Histoire, le plus long a été la recherche. La période de l’occupation, surtout, a nécessité une précision documentaire qui fait parfois songer à une véritable enquête policière. Les maisons Plon-Perrin, alors associées, s’étaient déjà engagées à publier une biographie de Louis Renault (2), je me suis donc adressé à Flammarion. À sa sortie, en 2000, l’ouvrage a été bien accueilli par le public et la critique.

Je me suis ensuite lancé dans une nouvelle biographie : celle de Robespierre (3). L’idée du sujet est venu de la lecture d’un livre consacré à Jacques Vergès, un fervent admirateur de l’Incorruptible. La difficulté consistait à aborder, pour la troisième fois, une période différente de l’Histoire. Mais c’était en même temps ce « voyage », cette découverte, ce changement permanent, qui me stimulaient et m’enthousiasmaient.

Qu’est-ce qui pousse un historien à se lancer dans l’aventure du roman ? Quel a été le déclic ?

C’est sans doute un lieu commun de rappeler que l’historien doit tenir constamment son style, ses sentiments et ses jugements personnels en bride. Je voulais me libérer temporairement de cette contrainte, essayer quelque chose de nouveau. Après Louis Renault, j’ai eu du mal à écrire les premières pages de mon Robespierre. J’éprouvais une véritable lassitude ; je n’y arrivais plus. C’est à cette époque, en 2001, que j’ai eu l’idée de ce roman. N’est-ce pas d’ailleurs au cours des périodes d’hésitations et de doutes que naissent parfois les projets ? Je me suis mis à composer le début d’une lettre écrite par un Allemand à son fils : l’objectif était de raconter l’histoire de l’Allemagne du début du XXe siècle à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le projet du roman était né ; j‘ai aussitôt composé une centaine de pages. J’en ai parlé à mon directeur littéraire qui m’a répondu : « Écris d’abord ta biographie » – j’étais déjà sous contrat. Je me suis donc fait violence. Et je ne le regrette pas, car le livre sur Robespierre – il a encore nécessité quatre ans de travail – m’a apporté des connaissances, une réflexion et une maturité qui, sans cela, auraient sûrement fait défaut au roman. Enfin et surtout, une chose a été déterminante : le soutien de ma femme. C’est elle qui m’a donné le courage de me lancer dans l’aventure romanesque et qui m’a communiqué sa foi. Elle a lutté inlassablement contre mes doutes, sachant que j’ai tendance à ne pas croire en moi. Sans elle, je n’aurais jamais écrit ce roman. Et je crois pouvoir dire, au risque de paraître grandiloquent, qu’elle en est l’âme. Ce récit sur l’Allemagne et le nazisme est né d’une histoire d’amour.

Pourquoi la Seconde Guerre et l’Allemagne ?

Je me suis toujours intéressé à l’histoire récente de ce pays et, plus largement, aux raisons qui ont propulsé l’Europe dans le chaos de 1914 et de 1939. Depuis plus de quinze ans un thème me passionne : celui de l’identité. Il est au cœur des grands bouleversements qu’ont connu le continent et le monde depuis la fin du XIXe siècle. L’Allemagne est bien entendu l’une des clés majeures de ce questionnement. Chez elle, tout a été excessif ; jusqu’en 1945, elle a été, en quelque sorte, le parangon de l’hubris moderne. Je dois préciser que je ne suis pas germanophone et que mon approche est avant tout celle d’un analyste et d’un romancier. Je n’ai pas voulu écrire un livre de plus sur l’histoire de l’Allemagne. Mais l’approche romanesque m’a paru être une manière intéressante d’aborder la question fondamentale des causes du nazisme. Celles-ci sont bien entendu multiples et mon roman n’a pas la prétention d’y répondre ; j’espère seulement avoir pu suggérer quelques pistes de réflexion.

Ne craignez-vous pas que l’on vous accuse de surfer sur la vague des Bienveillantes ; voire même que ce serait-là une réponse éditoriale de Flammarion à Gallimard ?

J’ai déjà entendu ce genre de spéculations. Pour tout vous dire, j’ai un peu de mal à les comprendre. Je ne vois pas très bien comment une fresque de 640 pages comme la mienne peut être une réaction à un livre paru quatre mois plus tôt ; j’aimerais pouvoir écrire et penser aussi vite, mais ce n’est malheureusement pas le cas ! Voici, en réalité, comment les choses se sont passées. Comme je vous l’ai dit, j’ai rédigé la première partie de mon roman, soit une centaine de pages, il y a maintenant cinq ans. Mais il a fallu attendre la fin de ma biographie sur Robespierre pour écrire les 550 pages restantes. Ce que j’ai fait tout au long de l’année 2005. Pour être précis, j’ai rendu le manuscrit définitif à Flammarion le 18 janvier 2006, il y a donc un an. À cette date, je ne connaissais même pas l’existence de Jonathan Littell et encore moins celle de son livre. La publication d’Une pureté sans nom a été repoussée en janvier 2007 pour des raisons éditoriales qu’il ne m’appartient pas de juger. Quand, à la fin du mois d‘août, j’ai appris l’existence des Bienveillantes, j’ai été au début assez inquiet. Un roman sur l’Allemagne paraissait quatre mois avant le mien !

Justement : avez-vous lu Littell ? Qu’en pensez-vous ?

J’ai lu Les Bienveillantes avec intérêt, dès le mois de septembre. Mais je préfère ne pas le commenter pour l’instant. En effet, si j’émets des réserves, on dira que je suis jaloux de son succès. Si, au contraire, je le couvre d’éloges, cela pourrait paraître flagorneur. Je ferai peut-être des commentaires par la suite, de manière argumentée, mais une fois que la vague sera passée. D’ailleurs, je ne me sens pas l’âme d’un critique. En revanche, je peux souligner ce qui me différencie de Littell : presque tout, à part le fait que le personnage principal soit allemand, qu’il revisite son passé… et s’appelle Max ! Le livre de Littell aborde en gros une période de cinq ans (1941-1945), le mien s’étend sur un demi-siècle : la Grande Guerre, Weimar et la révolution spartakiste, les années vingt, la crise, la montée du nazisme et enfin la Seconde guerre mondiale. Littell a choisi de faire parler un bourreau, personnage de surcroît homosexuel, incestueux, matricide… Max Gruber est au contraire un Allemand « moyen », ni fanatique nazi, ni résistant – il n’y en avait pas beaucoup, il est vrai, dans la seconde catégorie. Je me suis posé la question suivante : dans quelle mesure la médiocrité, même attachante, peut-elle servir de tremplin au crime ? Il me semble que Max Aue, relate les faits sans vraiment essayer de les comprendre. C’est le parti pris de Littell. Mon personnage, en revanche, lorsqu’il pose le problème de l’identité, cherche une explication aux désastres collectif et personnel qu’il a vécus. Ceci nous amène à une différence cruciale : la longue lettre de Maximilian Gruber est avant tout un acte de transmission, celle d’un père à son fils. Il soulève une question souvent abordée par le cinéma ou la littérature : comment se reconstruire après un cataclysme ? Quelle est la part de responsabilité et de libre arbitre de l’individu face aux errances collectives ? Voici le thème directeur d’Une pureté sans nom.

Pourquoi avoir adopté une trame historique pour ce premier roman, plutôt que de la fiction pure ?

Parce que l’histoire est un champ d’observation et de réflexion essentiel pour traiter les questions que j’ai brièvement évoquées ; elle n’est pas la seule bien entendu, mais, associée à la liberté romanesque, elle ouvre des possibilités immenses.

Vos influences littéraires, vos livres de chevet…

Tout d’abord, l’un des premiers livres que m’a offert mon père, L’Iliade et l’Odyssée, ma Bible d‘enfant et l’origine de bien des rêves. J’ai une affection particulière pour Shakespeare et Dostoïevski. Parmi les ouvrages qui m’ont marqué, il y a, entre autres, Le destin de M. Crump de Ludwig Lewisohn, Crime de Meyer Levin, Pierre ou les ambiguïtés d’Hermann Melville, Lumière d’août de William Faulkner, Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin, plus récemment La Traversée de Philippe Labro et l’excellent Asiles de fous de Régis Jauffret. En sciences humaines, l’œuvre de Sigmund Freud, bien sûr, et le travail de Paul-Claude Racamier sur les psychoses ; en histoire, les écrits de Georges Duby ou de Jean-Pierre Vernant, pour ne citer que ceux-là… Enfin, le livre d’Eliyahu Yones, Smoke in the sand…, sur le sort des Juifs de Lvov pendant la Deuxième Guerre mondiale, m’a profondément bouleversé.

En règles générales, quels genres d’histoires avez-vous envie de raconter ?

Je n’ai pas de genre défini. En raison de ma formation, je suis attiré par le roman historique, mais pas uniquement. J’ai aussi d’autres projets, plus proches de l’actualité. Depuis une dizaine d’années, je suis engagé en matière d’environnement et de protection animale. C’est l’une de mes grandes préoccupations et j’ai d‘ailleurs un roman en cours sur le sujet. Je voudrais aussi pouvoir écrire un essai sur l’histoire et la psychologie collective. Mes recherches sur Robespierre et l’Allemagne nazie m’en ont déjà suggéré la trame.

(1) Colbert, marquis de Seignelay, Perrin, 1997

(2) Louis Renault, Flammarion, 2000

(3) Robespierre, Flammarion, 2004

La Provence, janvier 2007, par Jean-Rémi Barland

« J’ai rêvé du pardon de mon fils »

Redisons tout d’abord ici combien la parution du roman de 900 pages « Les Bienveillantes » de Jonathan Littell Prix Goncourt 2006 ô combien justifié) constitue un événement littéraire mondial. Défini par le grand écrivain et membre de l’Académie française Jorge Semprun, (un intellectuel humaniste absolument pas soupçonnable de sympathie à l’égard de l’idéologie nazie) comme le chef d’oeuvre du début du XXIème siècle cette longue fiction bâtie sur un socle historique donnait la parole à un narrateur ancien responsable S.S. venu raconter « sa guerre » et décrire le régime hitlérien nous plongeant dans une horreur d’autant plus impressionnante que jamais le romancier Littell n’éprouve pour son atroce personnage la moindre compassion ni ne cède à la moindre complaisance stylistique. Ce long préambule paraissait nécessaire au moment où sort chez Flammarion le premier roman de l’historien Laurent Dingli qui sous le titre « Une pureté sans nom » donne aussi la parole à un ancien nazi fictif, lui aussi, mais représentatif de toute la folie meurtrière des années 1940. Ecrit lui aussi directement en français cette nouvelle somme met en scène un autre narrateur que l’on jugera au regard de la morale kantienne totalement indéfendable. Citer Kant n’est pas inutile quand on sait que tout le roman se place du côté des lois de la morale universelle telle (sic) que les définissait l’auteur de la « Critique de la Raison pure », et surtout le parti pris de Laurent Dingli se veut essentiellement une réflexion sur le mal absolu en privilégiant l’idée de rachat donc en prônant le pardon qui n’est pas assimilable à l’oubli ni à la sanction. Pour cela le roman « Une pureté sans nom » est construit comme une longue lettre qu’adresse en 1969 à son fils un certain Maximilien Gruber, Munichois, né le 6 décembre 1904, honteux de son passé et de celui de l’Allemagne des années 1930, homme brisé qui essaye d’obtenir de son enfant dont il est sans nouvelles le pardon de ses fautes et tenter ainsi de le revoir. Nous sommes là encore dans une expression de soi impressionnante dissertation sur l’origine du chaos, sans atteindre bien sûr le niveau littéraire de Jonathan Littell. Le roman de Laurent Dingli ne manque pas d’intelligence ni de force de conviction, et on a rarement décrit les gares de l’horreur avec des mots aussi forts. Les pages où le docteur Maximilien Gruber explique qu’il pense aujourd’hui « à une autre tradition de la médecine allemande » que celle prônée par les nazis « une tradition libérale, tolérante, qui cherchait davantage à comprendre qu’à condamner ou à dresser des bûchers » sont extrêmement poignantes. « L’Allemagne est coupable, son crime est unique, mais il ne faut pas en faire le déversoir, le refuge de toutes les fautes, le prétexte d’une amnésie internationale » fait dire Laurent Dingli à son narrateur, ouvrant ainsi le débat sur les errances totalitaires de l’Europe du XXème siècle, ce qui donne à son roman une hauteur de vue historique. « Une pureté sans nom » est un roman palpitant, intellectuellement honnête, véritable autopsie d’un monde où le mal naît dans le coeur des hommes au départ souvent ordinaires devenus de pales moutons par des marchands d’illusions, et transformés par ceux-ci en de redoutables machines à tuer. Moins fort que « Les Bienveillantes » mais néanmoins d’une facture plus qu’excellente ce roman analyse de façon sociologique et empirique les notions de responsabilités individuelles et collectives. Et c’est en ces temps troublés d’une utilité républicaine urgente.

Le Point, Aurélie Jacques, 18 janvier 2007

Dingli, l’anti-Littell

A près la publication des « Bienveillantes », un roman français plonge une nouvelle fois dans l’horreur nazie. Dans son livre, Jonathan Littell donnait la parole à un bourreau SS. Dans « Une pureté sans nom », Laurent Dingli fait parler un médecin allemand, sans position face à l’idéologie hitlérienne mais qui, ne disant mot, finit par consentir. Coupable par omission, c’est ainsi que se décrit Maximilien Gruber, dont la lettre adressée à son fils constitue le corps de ce roman. « Si je pouvais t’éviter ne serait-ce que le centième de mes errances passées, ma vie aura eu un sens », lui écrit-il en préambule du récit de son existence.

L’enfance dans l’Allemagne appauvrie de l’entre-deux-guerres, la tentation puis le rejet du national-socialisme, l’aveuglement face à la montée du nazisme : tout est passé au crible de son esprit tourmenté. Héros velléitaire jusque dans ses amours, le docteur Gruber ne manque pourtant pas d’humanité, comme nombre de personnages de ce premier roman qui entend donner chair à la notion de responsabilité collective. « J’avais l’indifférence mortelle de ces êtres sans conscience », affirme-t-il dans un mea culpa qui contraste avec le discours sans contrition de Maximilien Aue, le personnage de Littell.

Historien de formation, auteur d’une biographie de Robespierre, Dingli explique sa vision : « Je ne crois pas au déterminisme mais fondamentalement au libre arbitre. » Et semble faire sienne l’affirmation du narrateur à propos des nazis : « Il serait trop simple de les présenter tous comme de vulgaires machines. »

Aurélie Jacques

Zone littéraire, Ellen Salvi, 11 janvier 2007

Une vie à l’état pur

Un premier roman volumineux, un récit sur fond de régime hitlérien : la comparaison entre Une pureté sans nom et Les Bienveillantes est inévitable mais s’arrête là. Dingli mérite bien plus que d’être noyé sous le phénomène Littell.

En lisant Un pureté sans nom, les cinéphiles se souviendront sans doute du Docteur Caligari et de Cesare, célèbres personnages du Cabinet du Docteur Caligari, sorti en 1919. Véritable manifeste du cinéma expressionniste allemand, le film de Robert Wiene fut rapidement interprété comme une vision prophétique de la Seconde Guerre mondiale et jugé décadent par la censure nazie. On y découvre en effet l’inquiétant docteur manipulant Cesare comme d’autres manipulèrent un peuple germanique aveuglé par le triste souvenir de la Grande Guerre et avide de revanche. Dans son roman, Laurent Dingli choisit de s’éloigner des fous criminels, les Caligari, « les Hitler, les Staline, les Beria, les Goebbels », pour s’intéresser à Cesare, cet être chosifié qui obéit sans sourciller. Sous sa plume, Cesare est né à Munich en 1904, il est médecin et s’appelle Maximilian Gruber.

Dans une longue lettre adressée à son fils, le Docteur Gruber confie son histoire, ses doutes, ses cauchemars et ses espoirs déçus. À travers son récit se profile le destin de toute une nation. Orphelin d’un père mort peu de temps après son retour du front, il grandit aux côtés d’une mère castratrice qui exerce sa dictature domestique sur son deuxième fils atteint d’un mal sacré qu’elle seule prétend comprendre. Au cours de son enfance et de son adolescence, le jeune Maximilian ne trouve refuge qu’auprès de son grand-père, propriétaire d’une grande librairie munichoise. Dès qu’il le peut, il fuit l’atmosphère anxiogène de la maison familiale pour errer dans les rues de Munich puis de Berlin, où il entreprend des études de médecine.

Il y rencontre Klaus, le fervent militant communiste, Johann, le futur officier S.S., Abel, le photographe gouailleur et bien d’autres : des juifs, des nazis, des rouges, des athées et des apolitiques, autant de personnages atypiques qui traversent son parcours initiatique et façonnent son esprit critique. En politique comme en amour, tous se cherchent et s’égarent, inévitablement : « Je revendique le droit d’errer, de me tromper, d’être infidèle et même celui d’être sordide. » Les femmes occupent une place considérable dans la vie de Gruber et dans le récit de Dingli. Tour à tour autoritaires, séductrices, mystérieuses, douces et cruelles, ce sont elles qui tiennent les rênes de l’Allemagne, à l’image du Führer, cette marâtre omnipotente : « Hitler a dit que… Hitler a tout prévu… Hitler est au courant de tout… Ce sont les autres qui trichent, lui reste pur, infaillible. Écoute tous ces grands enfants… Maman a dit que… Maman ne se trompe jamais… » Derrière cette galerie de portraits, un seul décor : la guerre et ses funestes lendemains.

« Quand il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre »

Le roman traverse l’invraisemblable tragédie que fut la première moitié du XXe siècle : politique (remise en cause du régime républicain et montée du national-socialisme), économie (krach de 1929), sciences (recherches sur l’eugénisme), culture (cinéma, opéra, littérature), fait divers (le Boucher de Hanovre), chaque événement, du plus colossal au plus anecdotique, se voyant disséqué habilement par Dingli. Ainsi, loin de la langue sèche des manuels d’Histoire pour lycéens, l’auteur nous offre une plongée hallucinée dans le ventre putride d’une Allemagne à feu et à sang. Les images défilent, parfois insoutenables, comme celles qui montrent toute la barbarie des pogroms : femmes violées, enfants assassinés sous les yeux de leur mère, hommes armés de lames de rasoirs poursuivant et massacrant d’autres hommes. Comme on rédige un testament, Maximilian Gruber lègue à son fils le bilan d’une vie, examine son passé et celui de son pays pour essayer de saisir l’origine du désastre. Une pureté sans nom fait partie des livres que l’on referme le souffle coupé et cette énigme vissée à l’esprit : aurions-nous eu notre place sur la photo des anonymes à la passivité coupable ?

Ellen Salvi

L’Humanité, la chronique de Jean-Claude Lebrun, 5 janvier 2007

Laurent Dingli Autre retour sur le nazisme

Une pureté sans nom, de Laurent Dingli. Éditions Flammarion, 640 pages, 23 euros.

Après les Bienveillantes, un autre premier roman propose de revenir sur une période avec laquelle on n’en a décidément pas terminé. Comme si le phénomène nazi, qui échappe encore aux catégories classiques de l’analyse historique, interrogeait une nouvelle génération d’écrivains. Ainsi Jonathan Littell en septembre dernier proposait, autour de la parole d’un bourreau hitlérien, une construction composite se présentant comme la somme des savoirs possibles. Laurent Dingli aujourd’hui fait parler l’un de ces anonymes grâce auxquels la machine put tourner sans accroc. La « littérature des pères », qui agita l’Allemagne des années soixante-dix, trouve en l’espèce une inattendue résurgence.

En janvier 1969, un père écrit donc à l’adresse de son fils de vingt-quatre ans, qui s’est éloigné de la famille et fraie avec l’ultragauche, un véritable rapport sur son existence d’Allemand moyen entre 1914 et 1950. L’auteur de ce récit de vie est né en 1904 à Munich, il s’appelle Maximilian Gruber, exerce la profession de médecin et se présente comme un rouage de l’horreur, à la fois modeste et indispensable, à l’image de millions de ses compatriotes. Toujours au plus près de l’Histoire et longtemps convaincu de n’y être pas mêlé. Cela commence avec la Grande Guerre, dont son propre père revient en « gueule cassée », puis ce sont la révolution spartakiste et son écrasement, l’humiliation du traité de Versailles, la montée du national-socialisme, la crise de 1929, Hitler à la chancellerie le 30 janvier 1933, plus tard, le 9 novembre 1938, la « nuit de cristal », plus tard encore la mise en oeuvre de la « solution finale », Stalingrad, la capitulation, la captivité en Sibérie et le retour à Berlin, en 1950. Le parcours de Gruber épouse la succession des convulsions. On le voit d’abord partagé entre séduction et répulsion face aux nazis, puis dans la posture du témoin sur la réserve, gardant jusqu’au bout les mains propres. Et n’empêchant rien. Le portrait est remarquable de pénétration. Une humanité incontestable s’y laisse percevoir. Mais aussi une continuelle inertie, avec cette ligne de partage que Gruber ne cesse de prétendre tracer entre les grands criminels et lui-même. On approche ici de près ce que l’on a pu caractériser comme l’exceptionnalité du nazisme.

Sur le même versant que Jonathan Littell, mais au bas de la pente, à la hauteur d’un être ordinaire, Laurent Dingli, à son tour, fouille le terreau qui a engendré la monstruosité. Il conduit son récit avec une belle maîtrise, dans sa masse comme dans son détail. On s’étonnera seulement de ces vocables allemands trop souvent écorchés. Comme de la version, pourtant tôt récusée par les historiens, qu’il donne du meurtre du proxénète Horst Wessel, dont les nazis firent un martyr de leur affrontement contre les communistes. Des écarts mal venus, sur un tel sujet, pour une telle ambitieuse entreprise. Alors que par ailleurs s’impose la justesse humaine de ce récit, la finesse de son approche. Car au côté de Gruber, dans le courant qui semble tout emporter, l’écrivain dispose une remarquable constellation de personnages. Le concentré d’une diversité allemande forcée de se dissimuler et de s’effacer devant le déferlement. La longue lettre de Gruber à son fils veut précisément apparaître comme une tardive reconnaissance de responsabilité. Elle donne une tangibilité à l’idée de responsabilité collective. Au fil des années, on voit en effet cet homme dans la foule prendre silencieusement, aux moments cruciaux, toujours les mêmes tournants. Contre les Spartakistes, contre la République, contre les juifs. Par commodité personnelle plus que par conviction. L’un de ses amis se nomme von Trotta, comme chez Joseph Roth, autre écrivain de la déréliction.

Le bref épilogue du roman a lieu en novembre 1989. Gruber et sa femme, figure discrète et admirable, sont morts depuis peu. Le mur est tombé, une page d’histoire s’est refermée. Une réconciliation entre le père et le fils alors peut s’opérer, fondée sur une exigence simple : « Il faudra encore revisiter le passé, lutter sans relâche contre notre amnésie volontaire. » C’est de ce sujet que deux romans de langue française se sont donc emparés. Comme un nouveau passage ouvert entre les deux histoires.

de Jean-Claude Lebrun