Climat, biodiversité et liberté individuelle

Je voudrais évoquer aujourd’hui la question du changement climatique, de l’effondrement des espèces vivantes et de la liberté individuelle. La question est simple. La réponse qu’elle appelle est en revanche complexe. Au regard de la situation alarmante que nous vivons actuellement en matière de climat et de biodiversité, devons-nous volontairement restreindre nos libertés individuelles ? Quand je dis « nous », je pense bien entendu aux pays riches, principaux responsables de la catastrophe environnementale. C’est un sujet que j’ai traité avec d’autres il y a quelques années déjà, mais à l’époque les responsables politiques ainsi que l’opinion n’étaient absolument pas en mesure de s’y intéresser. Comment d’ailleurs s’en étonner ? Imagine-t-on une collectivité quelconque renoncer volontairement à des libertés acquises pour éviter un danger qui lui semble lointain, hypothétique, voire inexistant ? Et pourquoi faudrait-il restreindre nos libertés ? La situation le requiert-elle vraiment ? Ne peut-on pas compter sur des réformes écologiques progressives, des améliorations techniques, les effets de ce qu’on appelle avec une certaine naïveté ou une certaine hypocrisie « le développement durable » ?

Je vais être clair. Ma réponse est clairement non. Autant je ne croyais pas au lendemain du protocole de Kyoto aux seules vertus de la liberté individuelle pour lutter contre un tel séisme, autant j’y crois encore moins aujourd’hui alors même que la situation s’est constamment aggravé. Que constatons-nous ? A l’heure où chacun devrait être angoissé par la destruction de la planète, nous apprenons que le trafic aérien va encore augmenter dans les prochaines années, que le marché des voitures 4×4, plus lourdes et donc plus polluantes que les modèles standards, se porte à merveille. Les terrasses de nos restaurants et cafés sont chauffées l’hiver et l’intérieur remplis d’écrans géants que personne ne regarde ou presque. J’entendais encore l’autre jour que des touristes se font remonter jusqu’en haut des pistes de skis par hélicoptère. Mais quel égoïsme ! Quelle inconscience ! Quel irrespect ! Or tout cela est légal. Et pendant ce temps nous nous leurrons avec les alibis commodes de « développement durable », « d’huile de palme durable », de « coupe de bois durable », etc. Mais dans quelle société du déni vivons-nous ? Allons-nous continuer à agir comme dans ce célèbre triptyque où l’on voit trois singes se masquer les yeux, les oreilles et la bouche ? 

Alors que faire ? Parler de limiter nos libertés individuelles est une chose facile à énoncer, mais pratiquement, comment procéder sans perdre l’essentiel de nos acquis ? L’une des solutions consisterait peut-être à interdire toute activité les plus polluantes en utilisant la voie législative. Que les défenseurs de nos droits, dont je suis d’ailleurs, ne s’alarment pas. Si l’on se replace dans une perspective historique, les grandes démocraties occidentales ont restreint les libertés individuelles quand elles ont été confrontées à des crises majeures, ce fut le cas entre autres des États-Unis après la crise économique et financière de 1929, et de tous les pays développés pendant les deux guerres mondiales. Mais même ces cataclysmes ne sont rien comparé au bouleversement planétaire dont ne nous vivons actuellement que les prodromes. Une crise sans précédent dans l’histoire de l’humanité nécessite une réponse qui soit au niveau et non pas des mesurettes, aussi importantes puissent-elles paraître à ceux qui s’en font les promoteurs. Penser que l’on évitera le pire en taxant l’essence, en améliorant nos transports et nos logements est une illusion grave. Il faut une réponse massive qui ait un impact au plan international. Il y a des années que nous évoquons le projet de créer une ONU de l’environnement, non pas un nouveau « machin » pour reprendre la célèbre formule du général de Gaulle, mais un organe doté de véritables pouvoirs et qui pourrait être adossé au Conseil de sécurité.

Ces propositions peuvent paraître utopiques au regard des égoïsmes nationaux ou encore des conflits qui opposent, à l’intérieur des frontières, les différentes formations politiques sans parler des querelles d’égos de leurs leaders. Et pourtant, c’est un véritable gouvernement de salut public qui serait nécessaire au niveau européen ainsi qu’une réforme institutionnelle pour tenter d’agir efficacement et entraîner un véritable changement au niveau international. Est-ce si utopique ? Prenons un autre exemple historique, celui de « l’Union sacrée » qui a réuni, du moins jusqu’en 1917 les principales formations politiques du pays. Ce que le contexte des nationalismes exacerbés a permis il y a un siècle serait-il inenvisageable alors que des périls sans commune mesure s’amoncellent ? Évidemment, la société française de la Grande Guerre avait une cohésion que n’a plus la nôtre. En attendant que des désastres supplémentaires nous contraignent enfin à nous unir pour lutter contre ce danger mortel, nous devons d’ores et déjà faire pression au niveau européen pour limiter et interdire les activités qui portent les plus graves atteintes à nos biotopes. Par souci de cohérence, nous devrions également taxer les produits les plus polluants que nous faisons fabriquer hors de l’UE, notamment en Asie, sans pour autant pénaliser le développement des pays dits “émergents”. La crise écologique majeure que nous vivons n’est pas compatible avec le libéralisme économique dont l’Union européenne a pourtant fait l’un de ses fondements.

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