Le Magazine des Livres, Joseph Vebret, janvier 2007

Laurent Dingli

Janvier 1969. Un munichois, Maximilien Gruber, adresse une très longue lettre à son fils : pour lui raconter son histoire, celle de son pays, se soulager du poids qui pèse sur sa génération… Pour son premier roman, Une pureté sans nom (Flammarion) Laurent Dingli, docteur en Histoire, n’a pas choisi la facilité : une fresque de plus de 600 pages qui, au-delà de la réflexion sur l’origine du chaos, s’interroge sur la part de responsabilité et de libre arbitre de l’individu face aux errances collectives.

Quel a été votre parcours jusqu’à ce premier roman ?

Je suis historien de formation. J’ai effectué mes études à la Sorbonne jusqu’à l’’obtention du doctorat. Avant cette date, je me suis brièvement frotté au journalisme ; avec l’aide de quelques amis, nous avons lancé un magazine intitulé Visages d’Europe dont le but était de rapprocher les villes et les régions européennes. Nos prétentions étaient énormes, nos moyens et nos capacités plus que modestes, pour ne pas dire dérisoires. Je me souviens de l’accueil chaleureux et du soutien effectif que nous a réservés Jacques Chaban-Delmas. Je n’oublierai pas non plus les encouragements prodigués par Jacques Lesourne, l’ancien directeur du Monde, qui m’avait reçu longuement dans son bureau. Mais à vingt-cinq ans et sans argent… Après seulement deux numéros, il a fallu renoncer.

Mon premier et seul métier, c’est l’écriture. Il y a bientôt dix ans, j’ai eu la chance de pouvoir publier chez Perrin une version allégée de ma thèse, consacrée au fils aîné de Colbert, le marquis de Seignelay. Un bon exercice puisqu’il m’a fallu résumer quatre volumes en un peu plus de trois cents pages. Écrire était mon rêve depuis toujours. Bien sûr, je n’oublierai jamais le premier rendez-vous avec François-Xavier de Vivie, le responsable éditorial de Perrin, aujourd’hui décédé ; je revois encore ma femme attendant nerveusement dans un café de la Rive gauche, et moi incrédule lorsqu’il lâcha finalement : « Bon, je vous publie, mais c’est bien parce que votre manuscrit est déjà achevé. » Je n’entendais que les mots magiques : « je vous publie » ; j’étais fou de joie.

Il y eu par la suite une aventure passionnante : la biographie de Louis Renault (1), à laquelle j‘ai consacré près de cinq ans de travail. Le sujet était très difficile à traiter : un grand industriel accusé injustement de collaboration avec l’ennemi. Comme c’est souvent le cas en Histoire, le plus long a été la recherche. La période de l’occupation, surtout, a nécessité une précision documentaire qui fait parfois songer à une véritable enquête policière. Les maisons Plon-Perrin, alors associées, s’étaient déjà engagées à publier une biographie de Louis Renault (2), je me suis donc adressé à Flammarion. À sa sortie, en 2000, l’ouvrage a été bien accueilli par le public et la critique.

Je me suis ensuite lancé dans une nouvelle biographie : celle de Robespierre (3). L’idée du sujet est venu de la lecture d’un livre consacré à Jacques Vergès, un fervent admirateur de l’Incorruptible. La difficulté consistait à aborder, pour la troisième fois, une période différente de l’Histoire. Mais c’était en même temps ce « voyage », cette découverte, ce changement permanent, qui me stimulaient et m’enthousiasmaient.

Qu’est-ce qui pousse un historien à se lancer dans l’aventure du roman ? Quel a été le déclic ?

C’est sans doute un lieu commun de rappeler que l’historien doit tenir constamment son style, ses sentiments et ses jugements personnels en bride. Je voulais me libérer temporairement de cette contrainte, essayer quelque chose de nouveau. Après Louis Renault, j’ai eu du mal à écrire les premières pages de mon Robespierre. J’éprouvais une véritable lassitude ; je n’y arrivais plus. C’est à cette époque, en 2001, que j’ai eu l’idée de ce roman. N’est-ce pas d’ailleurs au cours des périodes d’hésitations et de doutes que naissent parfois les projets ? Je me suis mis à composer le début d’une lettre écrite par un Allemand à son fils : l’objectif était de raconter l’histoire de l’Allemagne du début du XXe siècle à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le projet du roman était né ; j‘ai aussitôt composé une centaine de pages. J’en ai parlé à mon directeur littéraire qui m’a répondu : « Écris d’abord ta biographie » – j’étais déjà sous contrat. Je me suis donc fait violence. Et je ne le regrette pas, car le livre sur Robespierre – il a encore nécessité quatre ans de travail – m’a apporté des connaissances, une réflexion et une maturité qui, sans cela, auraient sûrement fait défaut au roman. Enfin et surtout, une chose a été déterminante : le soutien de ma femme. C’est elle qui m’a donné le courage de me lancer dans l’aventure romanesque et qui m’a communiqué sa foi. Elle a lutté inlassablement contre mes doutes, sachant que j’ai tendance à ne pas croire en moi. Sans elle, je n’aurais jamais écrit ce roman. Et je crois pouvoir dire, au risque de paraître grandiloquent, qu’elle en est l’âme. Ce récit sur l’Allemagne et le nazisme est né d’une histoire d’amour.

Pourquoi la Seconde Guerre et l’Allemagne ?

Je me suis toujours intéressé à l’histoire récente de ce pays et, plus largement, aux raisons qui ont propulsé l’Europe dans le chaos de 1914 et de 1939. Depuis plus de quinze ans un thème me passionne : celui de l’identité. Il est au cœur des grands bouleversements qu’ont connu le continent et le monde depuis la fin du XIXe siècle. L’Allemagne est bien entendu l’une des clés majeures de ce questionnement. Chez elle, tout a été excessif ; jusqu’en 1945, elle a été, en quelque sorte, le parangon de l’hubris moderne. Je dois préciser que je ne suis pas germanophone et que mon approche est avant tout celle d’un analyste et d’un romancier. Je n’ai pas voulu écrire un livre de plus sur l’histoire de l’Allemagne. Mais l’approche romanesque m’a paru être une manière intéressante d’aborder la question fondamentale des causes du nazisme. Celles-ci sont bien entendu multiples et mon roman n’a pas la prétention d’y répondre ; j’espère seulement avoir pu suggérer quelques pistes de réflexion.

Ne craignez-vous pas que l’on vous accuse de surfer sur la vague des Bienveillantes ; voire même que ce serait-là une réponse éditoriale de Flammarion à Gallimard ?

J’ai déjà entendu ce genre de spéculations. Pour tout vous dire, j’ai un peu de mal à les comprendre. Je ne vois pas très bien comment une fresque de 640 pages comme la mienne peut être une réaction à un livre paru quatre mois plus tôt ; j’aimerais pouvoir écrire et penser aussi vite, mais ce n’est malheureusement pas le cas ! Voici, en réalité, comment les choses se sont passées. Comme je vous l’ai dit, j’ai rédigé la première partie de mon roman, soit une centaine de pages, il y a maintenant cinq ans. Mais il a fallu attendre la fin de ma biographie sur Robespierre pour écrire les 550 pages restantes. Ce que j’ai fait tout au long de l’année 2005. Pour être précis, j’ai rendu le manuscrit définitif à Flammarion le 18 janvier 2006, il y a donc un an. À cette date, je ne connaissais même pas l’existence de Jonathan Littell et encore moins celle de son livre. La publication d’Une pureté sans nom a été repoussée en janvier 2007 pour des raisons éditoriales qu’il ne m’appartient pas de juger. Quand, à la fin du mois d‘août, j’ai appris l’existence des Bienveillantes, j’ai été au début assez inquiet. Un roman sur l’Allemagne paraissait quatre mois avant le mien !

Justement : avez-vous lu Littell ? Qu’en pensez-vous ?

J’ai lu Les Bienveillantes avec intérêt, dès le mois de septembre. Mais je préfère ne pas le commenter pour l’instant. En effet, si j’émets des réserves, on dira que je suis jaloux de son succès. Si, au contraire, je le couvre d’éloges, cela pourrait paraître flagorneur. Je ferai peut-être des commentaires par la suite, de manière argumentée, mais une fois que la vague sera passée. D’ailleurs, je ne me sens pas l’âme d’un critique. En revanche, je peux souligner ce qui me différencie de Littell : presque tout, à part le fait que le personnage principal soit allemand, qu’il revisite son passé… et s’appelle Max ! Le livre de Littell aborde en gros une période de cinq ans (1941-1945), le mien s’étend sur un demi-siècle : la Grande Guerre, Weimar et la révolution spartakiste, les années vingt, la crise, la montée du nazisme et enfin la Seconde guerre mondiale. Littell a choisi de faire parler un bourreau, personnage de surcroît homosexuel, incestueux, matricide… Max Gruber est au contraire un Allemand « moyen », ni fanatique nazi, ni résistant – il n’y en avait pas beaucoup, il est vrai, dans la seconde catégorie. Je me suis posé la question suivante : dans quelle mesure la médiocrité, même attachante, peut-elle servir de tremplin au crime ? Il me semble que Max Aue, relate les faits sans vraiment essayer de les comprendre. C’est le parti pris de Littell. Mon personnage, en revanche, lorsqu’il pose le problème de l’identité, cherche une explication aux désastres collectif et personnel qu’il a vécus. Ceci nous amène à une différence cruciale : la longue lettre de Maximilian Gruber est avant tout un acte de transmission, celle d’un père à son fils. Il soulève une question souvent abordée par le cinéma ou la littérature : comment se reconstruire après un cataclysme ? Quelle est la part de responsabilité et de libre arbitre de l’individu face aux errances collectives ? Voici le thème directeur d’Une pureté sans nom.

Pourquoi avoir adopté une trame historique pour ce premier roman, plutôt que de la fiction pure ?

Parce que l’histoire est un champ d’observation et de réflexion essentiel pour traiter les questions que j’ai brièvement évoquées ; elle n’est pas la seule bien entendu, mais, associée à la liberté romanesque, elle ouvre des possibilités immenses.

Vos influences littéraires, vos livres de chevet…

Tout d’abord, l’un des premiers livres que m’a offert mon père, L’Iliade et l’Odyssée, ma Bible d‘enfant et l’origine de bien des rêves. J’ai une affection particulière pour Shakespeare et Dostoïevski. Parmi les ouvrages qui m’ont marqué, il y a, entre autres, Le destin de M. Crump de Ludwig Lewisohn, Crime de Meyer Levin, Pierre ou les ambiguïtés d’Hermann Melville, Lumière d’août de William Faulkner, Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin, plus récemment La Traversée de Philippe Labro et l’excellent Asiles de fous de Régis Jauffret. En sciences humaines, l’œuvre de Sigmund Freud, bien sûr, et le travail de Paul-Claude Racamier sur les psychoses ; en histoire, les écrits de Georges Duby ou de Jean-Pierre Vernant, pour ne citer que ceux-là… Enfin, le livre d’Eliyahu Yones, Smoke in the sand…, sur le sort des Juifs de Lvov pendant la Deuxième Guerre mondiale, m’a profondément bouleversé.

En règles générales, quels genres d’histoires avez-vous envie de raconter ?

Je n’ai pas de genre défini. En raison de ma formation, je suis attiré par le roman historique, mais pas uniquement. J’ai aussi d’autres projets, plus proches de l’actualité. Depuis une dizaine d’années, je suis engagé en matière d’environnement et de protection animale. C’est l’une de mes grandes préoccupations et j’ai d‘ailleurs un roman en cours sur le sujet. Je voudrais aussi pouvoir écrire un essai sur l’histoire et la psychologie collective. Mes recherches sur Robespierre et l’Allemagne nazie m’en ont déjà suggéré la trame.

(1) Colbert, marquis de Seignelay, Perrin, 1997

(2) Louis Renault, Flammarion, 2000

(3) Robespierre, Flammarion, 2004

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