Zone littéraire, Ellen Salvi, 11 janvier 2007

Une vie à l’état pur

Un premier roman volumineux, un récit sur fond de régime hitlérien : la comparaison entre Une pureté sans nom et Les Bienveillantes est inévitable mais s’arrête là. Dingli mérite bien plus que d’être noyé sous le phénomène Littell.

En lisant Un pureté sans nom, les cinéphiles se souviendront sans doute du Docteur Caligari et de Cesare, célèbres personnages du Cabinet du Docteur Caligari, sorti en 1919. Véritable manifeste du cinéma expressionniste allemand, le film de Robert Wiene fut rapidement interprété comme une vision prophétique de la Seconde Guerre mondiale et jugé décadent par la censure nazie. On y découvre en effet l’inquiétant docteur manipulant Cesare comme d’autres manipulèrent un peuple germanique aveuglé par le triste souvenir de la Grande Guerre et avide de revanche. Dans son roman, Laurent Dingli choisit de s’éloigner des fous criminels, les Caligari, « les Hitler, les Staline, les Beria, les Goebbels », pour s’intéresser à Cesare, cet être chosifié qui obéit sans sourciller. Sous sa plume, Cesare est né à Munich en 1904, il est médecin et s’appelle Maximilian Gruber.

Dans une longue lettre adressée à son fils, le Docteur Gruber confie son histoire, ses doutes, ses cauchemars et ses espoirs déçus. À travers son récit se profile le destin de toute une nation. Orphelin d’un père mort peu de temps après son retour du front, il grandit aux côtés d’une mère castratrice qui exerce sa dictature domestique sur son deuxième fils atteint d’un mal sacré qu’elle seule prétend comprendre. Au cours de son enfance et de son adolescence, le jeune Maximilian ne trouve refuge qu’auprès de son grand-père, propriétaire d’une grande librairie munichoise. Dès qu’il le peut, il fuit l’atmosphère anxiogène de la maison familiale pour errer dans les rues de Munich puis de Berlin, où il entreprend des études de médecine.

Il y rencontre Klaus, le fervent militant communiste, Johann, le futur officier S.S., Abel, le photographe gouailleur et bien d’autres : des juifs, des nazis, des rouges, des athées et des apolitiques, autant de personnages atypiques qui traversent son parcours initiatique et façonnent son esprit critique. En politique comme en amour, tous se cherchent et s’égarent, inévitablement : « Je revendique le droit d’errer, de me tromper, d’être infidèle et même celui d’être sordide. » Les femmes occupent une place considérable dans la vie de Gruber et dans le récit de Dingli. Tour à tour autoritaires, séductrices, mystérieuses, douces et cruelles, ce sont elles qui tiennent les rênes de l’Allemagne, à l’image du Führer, cette marâtre omnipotente : « Hitler a dit que… Hitler a tout prévu… Hitler est au courant de tout… Ce sont les autres qui trichent, lui reste pur, infaillible. Écoute tous ces grands enfants… Maman a dit que… Maman ne se trompe jamais… » Derrière cette galerie de portraits, un seul décor : la guerre et ses funestes lendemains.

“Quand il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre”

Le roman traverse l’invraisemblable tragédie que fut la première moitié du XXe siècle : politique (remise en cause du régime républicain et montée du national-socialisme), économie (krach de 1929), sciences (recherches sur l’eugénisme), culture (cinéma, opéra, littérature), fait divers (le Boucher de Hanovre), chaque événement, du plus colossal au plus anecdotique, se voyant disséqué habilement par Dingli. Ainsi, loin de la langue sèche des manuels d’Histoire pour lycéens, l’auteur nous offre une plongée hallucinée dans le ventre putride d’une Allemagne à feu et à sang. Les images défilent, parfois insoutenables, comme celles qui montrent toute la barbarie des pogroms : femmes violées, enfants assassinés sous les yeux de leur mère, hommes armés de lames de rasoirs poursuivant et massacrant d’autres hommes. Comme on rédige un testament, Maximilian Gruber lègue à son fils le bilan d’une vie, examine son passé et celui de son pays pour essayer de saisir l’origine du désastre. Une pureté sans nom fait partie des livres que l’on referme le souffle coupé et cette énigme vissée à l’esprit : aurions-nous eu notre place sur la photo des anonymes à la passivité coupable ?

Ellen Salvi

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