Archives de l’auteur : Laurent Dingli

Martin Gray, La vie renaîtra de la nuit

Je voulais faire partager ce passage extrait de La vie renaîtra de la nuit que Martin Gray, rescapé de la Shoah, a écrit après la disparition tragique de toute sa famille, lors de l’incendie de sa maison, survenu dans le sud de la France :

“Une nouvelle fois, je découvrais la tendresse, la sensibilité profonde des animaux, que trop d’hommes croient avec orgueil sans sentiments. Comment oublierai-je le chat du bord du fleuve, à Varsovie, qui, alors que tant d’hommes n’étaient que bêtes sauvages, était pour moi, enfant pourchassé, la douceur et l’affection !
“Ici, aux Barons, j’avais vu nos chiens puissants se laisser chevaucher par mes enfants, jouer avec eux, en mesurant tous leurs mouvements de manière à ne pas leur faire mal, pleins d’une attention humaine pour le dernier-né. Et sans doute mon chien, au lieu de s’enfuir quand les flammes avaient atteint la voiture, avait-il voulu rester près des miens, jusqu’au bout, périr avec eux.
“Et maintenant Lady, qui souffrait avec moi, qui refusait la nourriture, comme si elle avait voulu se laisser mourir, et il fallait que, morceau après morceau, en lui parlant, en lui présentant longuement la viande, je la force à manger. Il fallait, pour qu’elle accepte, que je lui parle, que je la raisonne. “Tu vois Lady, nous sommes tous les deux. Tu ne veux pas m’abandonner ? Tu ne veux pas me laisser seul ? Tu me restes toi ! Mais il faut que tu manges.”
“Lady me regardait avec ses yeux graves et doux. Elle avalait avec difficulté. Elle se forçait, je le sentais, pour me satisfaire, mais en elle, quelque chose résistait. Elle n’avait plus le désir de vivre. Et pour moi qui devait me décider à chaque seconde à continuer d’exister, la présence de Lady, son désespoir qu’elle ne pouvait exprimer par des mots mais qui était visible dans chacune de ses attitudes étaient une remise en cause de chaque instant. J’avais envie de m’étendre près d’elle et nous serions restés côte à côte, jusqu’à ce que le sommeil nous prenne et nous emporte vers ceux que nous aimions”.

Martin Gray, La vie renaîtra de la nuit, Paris, Le Livre de Poche, 1996.

Mon beau renard

Copyright Florence Lanaud – Tous droits réservés – All rights reserved

Mon petit prince à la robe feu, mon goupil, mon âme sauvage,
Je me souviendrai du jour où je t’ai vu trotter sur la lande. Toi mon bandit de grands chemins, mon paria famélique, mon solitaire. Je t’ai surpris dans cette quête sans fin, au hasard d’un sentier, essayer d’échapper aux fusils des chasseurs.

Mon petit prince à la robe feu, mon goupil, mon âme sauvage,
Quand j’ai vu ce qu’ils t’avaient fait. Quand je les ai vus t’enfermer dans une cage jusqu’à te rendre fou de douleur, puis t’électrocuter par l’anus pour te voler ta belle fourrure. Quand je les ai vus te déchirer le corps avec leur piège de fer, te brûler les entrailles avec leur poison, te déterrer pour te faire déchiqueter par leurs chiens. Quand je les ai vus rire de ta souffrance et de ta mort puis s’en glorifier devant ta pauvre dépouille, j’ai compris que c’étaient les mêmes qui avait inventé Auschwitz et Hiroshima, le génocide des Arméniens et celui du Rwanda.

Mon petit prince à la robe feu, mon goupil, mon âme sauvage,
Je t’ai vu, tout petit encore, pendant tes si rares moments d’insouciance, jouer dans mon jardin en courant derrière un papillon. Une autre fois, je t’ai surpris, sur un sentier du Finistère. J’étais contre le vent, avec mon labrador Master, et nous nous sommes arrêtés tous deux. Moi, pour t’admirer, et Master, pour renifler les odeurs poivrées et musquées de la lande. Comme tu avais l’air heureux et libre alors. Tu t’étirais de plaisir, au soleil, sur l’un des chemins creux qui mènent à la plage de l’Aber. Je ne sais pas combien de temps a duré cette ivresse. Et puis tu nous as vus et tu es parti avec ta légèreté coutumière comme un songe empanaché. Il m’a fallu un effort pour me remettre de cet état, mélange d’extase, de curiosité et de torpeur.

Mon petit prince à la robe feu, mon goupil, mon âme sauvage,
Je n’oublierai jamais le jour où je t’ai vu agoniser sur une route de la région parisienne, la nuit, non loin du parc de Saint-Cloud. Tu venais de te faire renverser, et le conducteur,
à la fois pressé et tranquille, comme tous les tueurs involontaires, avait déjà passé son chemin. Nous nous sommes arrêtés, ma femme et moi, et nous avons croisé, impuissants, ton dernier regard qu’éclairait la lumière diaphane des réverbères.
Comme ce regard, bientôt voilé par la mort, était poignant tant il recelait d’incompréhension, de souffrance et de tristesse. J’aurais voulu te parler, te caresser, te dire que je n’étais pas comme eux, que je savais que tu existais et que je ne me voyais pas comme l’unique habitant de ce monde.

Mon petit prince à la robe feu, mon goupil, mon âme sauvage,
Je te rends grâce, toi l’ange rebelle, tu m’as sorti un peu de la médiocrité de mon espèce en m’indiquant la voie de la paix, du respect et de la tendresse.

Copyright Florence Lanaud – Tous droits réservés – All rights reserved

Je remercie tout particulièrement mon amie Florence Lanaud, magnifique artiste qui a eu la grande gentillesse de faire ces dessins pour illustrer mon texte. J’invite tout le monde à respecter la propriété intellectuelle de ces oeuvres originales.

Laurent Dingli 27 juin 2017

Illustration : extrait de l’affiche du merveilleux film de Luc Jacquet, Le renard et l’enfant.

Le renard : un massacre perpétuel

Voici les méthodes atroces utilisées chaque année pour “réguler” le renard, une espèce qui s’auto-régule naturellement et qui est bien plus utile à la nature que les assassins qui la traque.

Mobilisons-nous, partageons cette vidéo ! Mettons fin à cet acte de barbarie.

Signons également la pétition :

Le collectif Bernard Le Renard lutte pour retirer le renard des listes des animaux nuisibles (injustement répertorié) en France afin de le protéger des pratiques barbares et de masse qui sont employées pour sa destruction. Sa page Facebook et son compte twitter.

Vous pouvez aussi soutenir les associations qui luttent plus particulièrement pour la protection de la faune sauvage telles que l’ASPAS (Association de protection de la faune sauvage) ou FERUS (Ours-loup-lynx Conservation).

Presse : Voir Le renard est-il vraiment un animal nuisible ?, l’interview de François Mautou, parue dans La Croix à l’occasion du colloque national sur le renard des 12 et 13 mai 2017, et Le renard n’est pas un animal nuisible, arrêtez de le massacrer, la tribune d’Ariane Ambrosini, juriste auprès de l’ASPAS, sur le site de reporterre.

La belle Zorah : ni pute ni soumise !

Zorah – plage de l’Aber © Laurent Dingli – Tous droits réservés

Douce, intelligente, élégante et gracieuse sont les quelques qualificatifs qui me viennent à l’esprit pour décrire notre chienne Zorah. Voici un petit résumé de son histoire et de sa personnalité si tant est que nos sens humains, toujours limités, aient pu les percevoir.

Zorah est née au Maroc, dans la ville de Fez. Elle est ce qu’on appelle au Maghreb une “beldi”, un chienne “du pays” (balad en arabe), c’est-à-dire locale, indigène, une “corniaud” ou une “bâtarde” comme on disait sous nos latitudes un peu bêtement des chiens qui ne sont pas racés. Son intelligence, Zorah l’a forgée grâce, ou plutôt, à cause de la dureté de la vie dans la rue,  au Maroc où, comme dans tout le Maghreb, et dans bien d’autres régions du monde, les chats et les chiens errants sont régulièrement massacrés de manière épouvantable après avoir souvent vécu une vie de souffrances et de misère [Sur les opérations d’abattage de chiens au Maroc voir notamment la page d’observer.france24]

Zorah © Laurent Dingli – Tous droits réservés

C’est en 2008, alors que nous visitions notre ami André à Fez que nous l’avons vue sortir de l’arrière d’une voiture où elle s’était sans doute dissimulée pour jouir d’un peu d’ombre tout en évitant les mauvais traitements des humains ou les conflits avec d’autres animaux. Elle était dans un état pitoyable, maigre, couverte de crasse et de parasites. A-t-elle senti que nous pouvions être bienveillants à son égard ? Sans doute car elle s’est immédiatement plantée devant nous avec son regard d’enjôleuse à nul  autre pareil ! Il faut voir en effet le regard, les oeillades et les mines de la belle et mutine Zorah pour savoir ce qu’est une vraie charmeuse.

Et elle a su faire notre conquête. Ma femme et moi avons échangé deux mots et décidé de l’adopter. Et nous avons bien fait car, quelques jours ou quelques semaines plus tard, tous les chiens errants de la ville ont été massacrés. Combien d’individus doux et intelligents comme elle ont été tués parce que les hommes par cruauté ou indifférence, au Maroc ou ailleurs, pensent qu’il est bien plus simple d’empoisonner, de fusiller ou de battre à mort un être sensible plutôt que d’apprendre à endiguer certaines maladies comme la rage ou à gérer certaines réalités très relatives comme la “surpopulation”. La France où l’on martyrise les renards, gaze des cochons, torture les taureaux et broie ou asphyxie des poussins vivants, n’a malheureusement pas de leçons à donner aux autres pays dans ce domaine, sans parler de la situation catastrophique des Antilles ou de La Réunion [Voir l’article de France-Soir sur la Réunion ; Le chien dans la société martiniquaise, un mémoire de Claude Vilo, et la page de guadeloupe.franceantilles.fr].

Nous avons demandé à notre ami André s’il pouvait garder Zorah le temps de faire les papiers nécessaires (vaccins etc.). Sans la gentillesse d’André, qui l’a gardée près de lui pendant plus de deux ans – les démarches furent interminables -, nous n’aurions jamais pu partager avec Zorah notre vie en Bretagne. Zorah a aussi profité de l’affection et de la gentillesse de ses gardiens marocains à qui je veux rendre ici un hommage appuyé, notamment à Abderazak (c’est-à-dire “le serviteur du Donneur de substance, du grand pourvoyeur de toutes choses”, l’un des qualificatifs de dieu dans la religion musulmane). Malheureusement, lorsqu’Abdou est parti pendant un moment rejoindre sa famille dans le sud marocain, Zorah a été confiée à une cantine où on l’a bien nourrie mais aussi enfermée dans le noir. Pendant des années, elle a refusé de s’approcher de notre cave et ce n’est que bien plus tard que j’ai su ce qu’elle avait vécu et que j’ai compris sa réaction.

André et Zorah à Crozon © Laurent Dingli – Tous droits réservés

Et voici notre charmeuse enfin avec nous ! La belle marocaine est devenue une séduisante bretonne qui cumule les attraits des deux cultures ! (Je ne fais pas d’anthropomorphisme, je plaisante seulement). Lorsque nous ne sommes pas en Presqu’île, c’est notre amie Jeannine qui profite de la présence de Zorah (Zozo pour les intimes).

Ni pute ni soumise, Zozo est tendre mais ne s’en laisse pas conter et, comme beaucoup d’animaux qui ont été maltraités, elle ne supporte pas qu’on lève la main en sa présence, et encore moins si cette main est munie d’un bâton.  Comme tous les autres êtres sensibles, Zorah est un individu qui doit être aimé et respecté. C’est son cas désormais. Elle a de la chance. En l’espace de quelques années, elle s’est attiré bien des sympathies et s’est construit une petite célébrité à Crozon où l’on reconnaît de loin les balancements gracieux de sa belle queue en panache.

La belle Zorah jouant sur la plage de l’Aber © Laurent Dingli

Zorah, dont les petits ont malheureusement achevé leur vie tragiquement au Maroc, a pu retrouver un peu de son instinct maternel tout en exprimant une chaleureuse autorité avec la petite Inti, la nouvelle “fille” de notre amie Josiane et “filleule” de ma femme. Eh oui, on ne plaisante pas avec les liens de parenté !

Zorah procédant à l’éducation d’Inti, un mélange de jeu et d’autorité propre aux chiens et à certaines autres espèces de mammifères © Laurent Dingli – Tous droits réservés

Zorah – plage de l’Aber © Laurent Dingli – Tous droits réservés

Depuis lors, Inti, véritable privilégiée, a le droit de tout faire ou presque : monter en voiture avec elle pour effectuer de belles ballades sur la lande bretonne, bref investir l’espace de Zozo sans que cette dernière, qui monte d’ordinaire la garde de manière très sourcilleuse, n’aboie ou ne retrousse un seul instant ses babines. Et puis la Bretagne, c’est chouette, on peut jouer dans de grands espaces et se baigner avec sa copine !

Il existe beaucoup d’associations ou de simples particuliers qui tentent de venir en aide aux chats et chiens errants du Maghreb. C’est le cas notamment, en Tunisie, de Sabrina Hajji dont vous pouvez découvrir le travail quotidien épuisant sur sa page Facebook (cliquer sur son nom). Je suis également Kaouther Ben Janet, qui fait un travail magnifique, toujours en Tunisie. Ce ne sont là que deux exemples. Sur les réseaux sociaux, il faut faire cependant attention aux fausses cagnottes organisées par de vrais escrocs qui profitent de la détresse animale et de la sensibilité des donateurs pour gagner de l’argent facilement. N’hésitez pas à vérifier et à demander des garanties. Sabrina elle-même a été récemment victime d’un tel malfaisant. Enfin, lorsque vous voyagez, n’hésitez pas à évoquer la condition animale et votre réprobation des massacres. En revanche, je suis opposé au boycott qui constitue selon moi une arme contreproductive, arme, qu’en toute logique, nous devrions nous appliquer à nous-mêmes !

D’autres photos seront bientôt ajoutées.

Les renards : un massacre légalisé ?

Le renard est encore considéré comme un animal nuisible en France alors que celui-ci est primordial à l’écosystème et que sa chasse s’avère néfaste pour l’environnement.

Le collectif Bernard Le Renard lutte pour retirer le renard des listes des animaux nuisibles (injustement répertorié) en France afin de le protéger des pratiques barbares et de masse qui sont employées pour sa destruction. Sa page Facebook et son compte twitter.

Anima – Extrait du chapitre VII : “Las Vegas” (2006)

Badwater Desolation © Unknown – Wikipedia

Je publie aujourd’hui un second extrait de quelques pages de mon manuscrit “Anima”, qui fut rédigé en 2006-2007. Comme beaucoup de romanciers, je conserve plusieurs textes inachevés. Celui-ci m’a longtemps hanté avant que je prenne la décision de l’abandonner. Le sujet est probablement trop proche de mes préoccupations quotidiennes en matière d’écologie et de protection animale pour que j’aie la distance suffisante, le filtre nécessaire à la création littéraire. D’autres auteurs de fiction ne sont nullement embarrassés par ce rapport direct à la réalité. C’est d’ailleurs le sujet d’un beau livre de Delphine de Vigan que je viens de lire sur les conseils de ma femme. Ce n’est pas mon cas. J’ai encore besoin du filtre que constitue l’Histoire, même récente, pour composer une fiction. Les choses évolueront peut-être, je l’ignore.

Pour restituer rapidement le contexte de ce passage. Nous sommes aux Etats-Unis en 2006 : un étrange randonneur défraie la chronique parce qu’il vient de réussir l’exploit de traverser le désert de la Vallée de la Mort en portant très peu d’eau sur lui. Est-ce un canular, un vulgaire coup publicitaire ? Un jeune journaliste d’origine mexicaine, Joe Sanchez, vétéran de la seconde guerre du Golfe, est envoyé sur place pour tenter de tirer l’affaire au clair. Une fois sur les lieux, il assiste à ce qui évoque étrangement la naissance d’une secte : Anima a en effet réuni quelques curieux, dont certains se transforment déjà en fidèles, pour une promenade matinale dans le désert. C’est l’occasion de faire une critique acerbe de La Vegas dont on aperçoit les lumières dans le lointain.

Joe s‘évade un moment. Il connaît bien Sin City, la ville du péché, pour y avoir réalisé quelques papiers, notamment sur les milliers de camés et de sans-abri qui tentent quotidiennement d’y survivre ; il a même joué une fois à la roulette, comme beaucoup de touristes. C’est vrai que cet endroit est grotesque quand on y songe… Que reste-t-il de l’étape, autrefois fertile, où s’était fixée une petite communauté de Mormons ? Que reste-t-il de l’agglomération où vivait, avant-guerre, deux mille personnes et où s‘entassent désormais un million et demi d‘habitants ?… Depuis, il y a eu les casinos, la mafia, la prostitution, puis le tourisme de masse, jovial, familial… Et la consommation est devenue le but suprême de l’existence : vivre pour consommer et non plus consommer pour vivre ; les hommes se sont transformés en simples tubes digestifs, destinés à pérenniser le système, l’insatiable pompe à fric. Bouffer, jouer, chier, dormir, et puis rebouffer, rejouer, rechier encore, se glisser au milieu de cette foule décérébrée, être soi-même l’un de ces automates qui marchent entre les vitrines clinquantes, les devantures tape-à-l’œil, les façades aux néons agressifs ; désormais, l’équation de la vie se résume à sélectionner le repas le plus plantureux et le moins cher dont on pourra bénéficier. Qu’est-ce que ce sera aujourd’hui ? Chili ou pizza, hamburger ou pasta ? Et ensuite ? Bandit manchot ou baccarat ? Joe, lui aussi, comme les autres, a sillonné downtown Las Vegas et, plus précisément, Freemont street, il a déambulé sous le dôme de verre, encagé dans cette prison dorée avec d’autres badauds en vadrouille, dans un monde d’apparences, d’ondes phoniques, de gelée lumineuses, de bleu électrique, de plastique propre, translucide, de formica blanc, de stuc verdâtre, de lucioles glacées, de caoutchouc violet à la texture de guimauve ; il a erré dans le Faschion Show Mall, le grand centre commercial où tout brille, s’anime, pétille, mais où rien ne vibre réellement. Il a passé la nuit dans l’une des trois mille chambres de l’hôtel The Mirage relié par monorail au Casino Treasure Island ; il a vu la grande cascade devant l‘entrée, le volcan en éruption et, à l’intérieur, l’habitat des dauphins, celui des tigres blancs puis le gigantesque aquarium avec ses quatre-vingt-dix mille litres d’eau. Le factice pénétrant, violant le vrai, amalgamé à lui, comme ces robots auxquels une société américaine vient de greffer des pattes de rats. Le vivant est exploité comme le reste, comme toute chose, pour le simple divertissement des touristes, le ravissement des consommateurs ; il faut pouvoir les égayer une minute, leur donner l‘illusion de s‘arracher un instant à leur vacuité, à cette existence morne, zébrée de flash, farcie de zapping, bourrée de films d‘action, irradiée de pub, de séries télévisées et d‘attractions radieuses. Ils ont souri ; ils ont esquissé un rictus de contentement ; ils se sont ébahis quelques secondes devant ce tigre majestueux en le regardant tourner tristement dans sa cage de verre ; ils l’ont fait de manière machinale, tout en rotant le reflux du repas pantagruélique qu’ils ont trop vite avalé ; on aurait pu leur montrer un Alien ou le cul d‘une poule, ils auraient arboré la même grimace, la même expression de ruminant désœuvré.

A cette époque, Joe ne faisait pas attention à la valeur réelle des choses ; elles étaient disposées ainsi dans l‘espace, vivantes ou mortes, réelles ou fausses, voilà tout, ce n’était qu’une question de business, d’interprétation, de regard et d’humeur ; on était élevé comme ça ici ; gagner le plus d’argent possible, c’était bien, très bien, une école de responsabilité et d‘indépendance. Partout ailleurs, dans la vieille Europe elle-même, c’était pareil, mais avec plus de culpabilité ou d’hypocrisie.

Lors de ses différents séjours à Vegas, Joe a visité d’autres hôtels immenses, le Bellagio, avec son grand lac et son spectacle de jets d’eau dont les gerbes s’élèvent à plus de soixante-quinze mètres ; le Louxor, sa pyramide d‘opérette, son obélisque et son sphinx de carton-pâte. Le mauvais goût de ces casernes luxueuses, aux allures d’énormes gâteaux de sucre, est lui-même pharaonique. Et devant ce spectacle exaltant, Joe se souvient d’avoir entendu quelques « ouahouh » ! admiratifs ou d’autres expressions jubilatoires, toutes aussi ramassées, toutes aussi réduites que l’imaginaire de ceux qui les proféraient. Parfois encore, on entendait quelques variantes, des « gorgious », des « very impressive », puis le touriste reprenait sa mine blasée, son expression repue, il passait son chemin, promenait ses bras ballants, agitait son corps flasque, se grattait le derrière sous son bermuda, réajustait sa chemise à carreau ou sa casquette, continuant ainsi d’alimenter le mouvement perpétuel, la grande roue invisible qui virevolte toujours dans le vide.

Joe est retourné sous les dômes de verre, les enseignes lumineuses, les façades aux décorations kitsch, les devantures aux couleurs criardes, accrocheuses, dans ce bazar clinquant, au cœur de la mystification et de l’inauthenticité, dans un lieu où le déséquilibre, la perdition hallucinogène et délirante d’un Las Vegas Parano n‘ont plus cours ; c’est désormais la bêtise endimanchée, grassouillette et sage, qui visite le temple de la mangeaille, au milieu d’une profusion écœurante où l’on se gave ; tout ici est brûlement, dilapidation, destruction ; le consommateur consume, c’est sa fonction première, sa raison d’être ; il se brûle en même temps que son autodafé de théâtre et entraîne avec lui tout ce qui est beau et fragile ; ici on trouve les divertissements les plus stupides, les plus irrespectueux, les plus vils du monde, si l’on excepte bien sûr les bordels africains et les foires aux putes thaïlandaises, là où d’autres touristes, asiatiques et occidentaux, vont sodomiser des enfants. Mais à Vegas, tout est plus propre, plus moral ; la pourriture, le sous-degré de l’argent et du sexe, c’est pour la banlieue de ce joli monde spécialisé, où l’on consomme le cul, la drogue, comme la bouffe, avec le même manque de volupté, dans la jouissance rapide, immédiate et sous l’effet d’un désir anesthésié. Emotion de sex toys, de vibromasseurs et de godemichés, amour chosifié, sentiments matérialisés. Au-delà du décor, la nature elle, reste vierge, parce que désertique. Quel contraste violent, accablant, entre la splendeur simplissime des parcs nationaux et cette ville d’artifices. Faux volcans, faux sphinx, fausse tour Eiffel et fausse Venise, faux Paris et faux New York, faux sourires et faux amis, tout ici pue le frelaté, le mercenaire, l’imposture. A grand renfort de pubs tapageuses, on vend de la féerie, vacances de rêve, hôtel de rêve, limousines de rêve, c’est la féerie des ploucs, le fantastique pour boniches, le paradis à la mesure des imbéciles. Voilà leur rêve, néons multicolores, sonneries de machines à sous, salles tamisées de casinos, écrans géants, colliers fluo, robes de strass et vêtements de marque, snikers et jeans unisexes, gueules et derrières liftés, climatisations, stripteaseuses, roulette, black jack, poker, chemin de fer, baccarat, craps… Mariez-vous en montgolfière, en saut à l’élastique, dans le décor d’un château fort ; échangez vos anneaux au sommet des montagnes russes, étourdissez-vous, faute de ressentir, d’imaginer ou de penser, unissez-vous à bord d’un bateau pirate, d’un hélicoptère, d’un vaisseau spatial modèle Star Trek. Il y a même des cloches qui se marient à moto ou en voiture, pendant que leurs enfants, s’ils en ont déjà, restent sagement assis sur la banquette arrière. Mais, dit-on, la bêtise ne gêne personne. Non, bien sûr, elle ne gêne personne, elle ne fait qu’étouffer le monde sous une vaste féerie de pacotille. Il faut voir ces touristes bedonnant s’empiffrer au milieu du décor de l’hôtel Ceasar Palace, avec ses colonnes de marbre noir cerclées de dorures épaisses dans un cadre pompier, écrasé de lumières artificielles et de fausses fresques du Rinascimento ; il faut voir le regard halluciné des joueurs, abrutis et aveuglés parce qu’ils sont restés des heures les yeux rivés sur leurs machines dont les lumières bleues, dévorantes, leur ont tétanisé la cervelle, il faut voir tout cela et ce qui est moins apparent, moins caricatural encore, pour comprendre à quel point ce monde est déchu.

Pour toute référence à ce texte, merci de préciser, Laurent Dingli, “Anima – Extrait du chapitre VII : “Las Vegas” (2006)”, laurentdingli.com, juin 2017.

Appel de la chanteuse Kreezy R en faveur de la protection animale

Chevelu, le chat torturé pendant des heures à Draguignan

Je relais et soutiens sans réserve l’appel lancé par la chanteuse Kreezy R, suite à la mort de Chevelu, adorable petit chat de Draguignan torturé pendant quatre heures avec des tessons de bouteille et dont les yeux ont été exorbités alors qu’il était encore sans doute vivant par une bande de jeune de la ville. Ce qui m’a fait le plus mal dans ce drame, mis à part le calvaire de cet être sensible, c’est que Chevelu était un chat gentil et confiant qui est peut-être venu de lui-même vers ses bourreaux. Alors qu’un nouveau parti dont je suis adhérent, le Parti animaliste, fait son apparition dans le paysage politique, alors que l’association L214, à laquelle j’appartiens, vient de diffuser des images insoutenable sur la manière dont les cochons sont gazés comme l’étaient les êtres humains à Auschwitz, faisons du martyre de Chevelu une cause nationale.

Signez la pétition sur Change.org pour que justice soit rendue

La page Facebook du Rassemblement pour Chevelu le chat torturé à mort.

La page de Var-Matin sur le sujet.