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Emile Zola, L’Oeuvre

Dans la série « bonne feuilles », je voudrais citer aujourd’hui un passage de L’Oeuvre d’Emile Zola qui évoque de manière magistrale le travail, ou pour mieux dire, la souffrance de l’écrivain. Mais auparavant, il faut dire un mot de ce texte célèbre. L’Oeuvre, c’est le roman de Claude Lantier, peintre, celui de l’échec d’une création qui dévore l’artiste comme le Moloch. Les Ammonites de la Bible jetaient leurs premiers nés dans un brasier pour servir d’offrande à leur dieu. Claude Lantier, lui, laisse dépérir sa femme et son fils, avant de peindre le cadavre de ce dernier et d’être lui-même consumé par sa création. On connaît l’amitié qui lia Cézanne et Zola, depuis leur jeunesse provençale. L’écrivain, dont le regard d’aigle avait saisi très tôt le génie de Manet, est déçu par l’évolution de l’impressionnisme. « L’Oeuvre, écrit Bruno Foucart, transpose le doute de Zola quadragénaire, conscient du passage des générations, du changement de la vision, de la nécessité profonde d’un renouvellement.».

Dans la série « bonne feuilles », je voudrais citer aujourd’hui un passage de

Pour autant, L’Oeuvre est-il ce « roman impossible » qu’évoque le préfacier ?
« Le drame de Claude est aussi celui de Zola. Le romancier pouvait-il décrire, faire voir même l’acte de cette création où Claude se perdait ? Il n’est pas sûr en effet que le roman de la création picturale puisse jamais être écrit… (Zola) avait prétendu décrire ce qui est peut-être en dehors des mots et de l’univers romanesque. Ce que La Recherche du temps perdu est à l’histoire des raisons d’écrire, L’Oeuvre ne l’est pas à celle du pourquoi, du quoi, du comment peindre. ».
Bruno Foucart a sans doute raison de supposer que la création picturale échappe à la transcription romanesque. Mais, l’intérêt de L’Oeuvre réside aussi et surtout dans l’évocation de l’essence même de la création, de ce qu’elle peut avoir de commun avec des disciplines aussi différentes que l’écriture, les arts plastiques, la musique. C’est cette sensation d’incomplétude permanente, ce désir à jamais inassouvi, cet aboutissement impossible, que décrit Zola dans L’Oeuvre. La véritable différence ne se situe donc pas entre l’échec et le succès de l’écrivain ou de l’artiste, mais entre le créateur dévoré par son oeuvre et celui qu’elle ne fait que glorifier ; entre celui qui en crève et celui qui s’en détache d’un battement de cil, d’un côté, la passion authentique, de l’autre, le passe-temps frelaté des imposteurs.
C’est parce qu’il touche à l’essence même de la création que le passage suivant est magistral. Il s’agit de la confession de Sandoz, écrivain et ami du peintre maudit Claude Lantier. Dans ce mouroir qu’est devenu l’atelier de la rue Tourlaque, fouetté par « tout ce qu’il sentait là de souffrance humaine », Sandoz confesse alors ses propres tourments. Rarement la douleur du métier d’écrivain, mais aussi, peut-être, celle qu’induit toute création véritable, n’auront été décrites avec tant de force et de justesse. L’enfant mort, ce n’est pas seulement le petits Jacques Lantier que l’on verra bientôt agoniser dans une demi indifférence, ce n’est pas seulement, de manière symbolique, l’aboutissement impossible de l’oeuvre, l’enfant mort c’est aussi le créateur lui-même, ou plutôt la pulsion contre laquelle ce dernier lutte constamment :
« Tiens ! moi que tu envies peut-être, mon vieux, oui ! moi qui commence à faire mes affaires, comme disent les bourgeois, qui publie des bouquins et gagne quelque argent, eh bien ! moi, j’en meurs. Je te l’ai répété souvent, mais tu ne me crois pas, parce que le bonheur pour toi qui produis avec tant de peine, qui ne peux arriver au public, ce serait naturellement de produire beaucoup, d’être vu, loué ou éreinté. Ah ! Sois reçu au prochain Salon, entre dans le vacarme, fais d’autres tableaux, et tu me diras ensuite si cela te suffit, si tu es heureux enfin. Ecoute, le travail a pris mon existence. Peu à peu, il m’a volé ma mère, ma femme, tout ce que j’aime. C’est le germe apporté dans le crâne, qui mange la cervelle, qui envahit le tronc, les membres, qui ronge le corps entier. Dès que je saute du lit, le matin, le travail m’empoigne, me cloue à ma table, sans me laisser respirer une bouffée de grand air ; puis, il me suit au déjeuner, je remâche sourdement mes phrases avec mon pain ; puis, il m’accompagne quand je sors, rentre dîner dans mon assiette, se couche le soir sur mon oreiller, si impitoyable, que jamais je n’ai le pouvoir d’arrêter l’oeuvre en train, dont la végétation continue, jusqu’au fond de mon sommeil. Et plus un être n’existe en dehors, je monte embrasser ma mère, tellement distrait, que dix minutes après l’avoir quittée, je me demande si réellement je lui ai dit bonjour. Ma pauvre femme n’a pas de mari, je ne suis plus avec elle, même lorsque nos mains se touchent. Parfois la sensation aiguë me vient que je leur rends les journées tristes, et j’en ai un grand remords, car le bonheur est uniquement fait de bonté, de franchise et de gaieté, dans un ménage ; mais est-ce que je puis m’échapper des pattes du monstre ! Tout de suite je retombe au somnambulisme des heures de création, aux indifférences et aux maussaderies de mon idée fixe. Tant mieux si les pages du matin ont bien marché, tant pis si une d’elles est restée en détresse ! La maison rira ou pleurera, selon le bon plaisir du travail dévorateur. Non ! non ! Plus rien n’est à moi, j’ai rêvé des repos à la campagne, des voyages lointains, dans mes jours de misère ; et, aujourd’hui que je pourrais me contenter, l’oeuvre commencée est là qui me cloître : pas une sortie au soleil matinal, pas une escapade chez un ami, pas une folie de paresse ! Jusqu’à ma volonté qui y passe, l’habitude est prise, j’ai fermé la porte du monde derrière moi, et j’ai jeté la clef par la fenêtre. Plus rien, plus rien dans mon trou que le travail et moi, et il me mangera, et il n’y aura plus rien, plus rien ! »
« Il se tut, un nouveau silence régna dans l’ombre croissante. Puis, il recommença péniblement.
« Encore si l’on se contentait, si l’on tirait quelque joie de cette existence de chien ! Ah ! Je ne sais pas comment ils font, ceux qui fument des cigarettes et qui se chatouillent béatement la barbe en travaillant. Oui, il y en a, paraît-il, pour lesquels la production est un plaisir facile, bon à prendre, bon à quitter, sans fièvre aucune. Ils sont ravis, ils s’admirent, ils ne peuvent écrire deux lignes qui ne soient pas deux lignes d’une qualité rare, distinguée, introuvable. Eh bien ! moi, je m’accouche avec les fers, et l’enfant, quand même, me semble une horreur. Est-il possible qu’on soit assez dépourvu de doute, pour croire en soi ? Cela me stupéfie de voir des gaillards qui nient furieusement les autres, perdre toute critique, tout bon sens, lorsqu’il s’agit de leurs enfants bâtards. Eh ! c’est toujours très laid, un livre ! Il faut ne pas en avoir fait la sale cuisine, pour l’aimer. Je ne parle pas des potées d’injures qu’on reçoit. Au lieu de m’incommoder, elles m’excitent plutôt. J’en vois que les attaques bouleversent, qui ont le besoin peu fier de se créer des sympathies. Simple fatalité de nature, certaines femmes en mourraient, si elles ne plaisaient pas. Mais l’insulte est saine, c’est une mâle école que l’impopularité, rien ne vaut, pour vous entretenir en souplesse et en force, la huée des imbéciles. Il suffit de se dire qu’on a donné sa vie à une oeuvre, qu’on n’attend ni justice immédiate, ni même examen sérieux, qu’on travaille enfin sans espoir d’aucune sorte, uniquement parce que le travail bat sous votre peau comme le coeur, en dehors de la volonté ; et l’on arrive très bien à en mourir, avec l’illusion consolante qu’on sera aimé un jour. Ah ! si les autres savaient de quelle gaillarde façon je porte leurs colères ! Seulement, il y a moi, et moi, je m’accable, je me désole à ne plus vivre une minute heureux. Mon Dieu ! que d’heures terribles, dès le jour où je commence un roman ! Les premiers chapitres marchent encore, j’ai de l’espace pour avoir du génie ; ensuite, me voilà éperdu, jamais satisfait de la tâche quotidienne, condamnant déjà le livre en train, le jugeant inférieur aux aînés, me forgeant des tortures de pages, de phrases, de mots, si bien que les virgules elles-mêmes prennent des laideurs dont je souffre. Et, quand il est fini, ah ! quand il est fini, quel soulagement ! Non pas cette jouissance du monsieur qui s’exalte dans l’adoration de son fruit, mais le juron du portefaix qui jette bas le fardeau dont il a l’échine cassée. Puis, ça recommence ; puis, ça recommencera toujours ; puis j’en crèverai, furieux contre moi, exaspéré de n’avoir pas eu de talent, enragé de ne pas laisser une oeuvre plus complète, plus haute, des livres sur des livres, l’entassement d’une montagne ; et j’aurai, en mourant, l’affreux doute de la besogne faite, me demandant si c’était bien ça, si je ne devais pas aller à gauche, lorsque j’ai passé à droite ; et ma dernière parole, mon dernier râle sera pour vouloir tout refaire. »
Zola, L’Oeuvre, Préface de Bruno Foucart. Editions d’Henri Mitterand, Gallimard, 1983, Folio classique n°1437.

Pierre Grimal, Les mémoires d’Agrippine

Pierre Grimal, Les mémoires d’Agrippine

Présentation de l’éditeur :
“Arrière-petite-fille d’Auguste, soeur de Caligula, nièce puis épouse de Claude, mère de Néron, Agrippine est assurément une des figures les plus emblématiques et les plus mal connues des coulisses du pouvoir dans la Rome impériale. Historien de renom, biographe de Marc Aurèle et de Tacite, Pierre Grimal est ici romancier pour nous faire revivre, de façon extraordinairement intime et vivante, l’itinéraire d’une femme sûre de son essence divine, et qui toute sa vie va lutter pour assurer le pouvoir suprême à un fils dont les astres lui ont prédit qu’il la tuerait. Combat passionné, parfois pathétique et parfois féroce, où elle emploie toutes ses armes…”.
De cette période si mouvementée de la Rome impériale, j’avais gardé en mémoire le récit incisif et sans concession de Suétone, les frasques des douze césars, leur monstruosité, leurs imagination perverse, leurs amours incestueuses, leurs parricides. Cette chronique, comme celles de Tacite et de Tite-Live, est une manne inépuisable pour le romancier, et l’écrivain n’a qu’à se baisser pour puiser dans un tel matériau d’ignominies et de crimes. Mais c’est là aussi que réside le piège. La truculence de l’histoire pousse à l’hyperbole, et l’on croit se mettre au niveau du sujet en maniant la redondance et l’enflure. Pierre Grimal a su dédaigner l’appât, en traitant le sujet avec simplicité, en utilisant un style, à la fois dépouillé et d’une grande beauté classique.
En tant qu’éminent spécialiste de l’histoire romaine, l’auteur avait un second écueil à éviter, celuif de porter le regard de l’historien sur une matière qu’il a étudiée pendant plus de cinquante ans, faisant passer ainsi l’aspect romanesque au second plan. Il n’en est rien. Sa connaissance parfaite de la Rome impériale lui a au contraire permis de se concentrer sur l’aspect proprement littéraire du sujet. Il faut sans doute avoir cette connaissance intime du monde romain, de ses institutions comme de sa vie quotidienne, de ses moeurs, de sa politique ou de sa religion, pour savoir le rendre à ce point présent. L’érudit, qui s’est fait romancier, a su gommer la distance qui nous éloigne d’une époque si ancienne, sans trahir pour autant la vérité historique. On est surpris par la grande maîtrise et la fluidité de cette narration que l’on pourrait croire écrite de la main même d’Agrippine. En ne livrant de détails que ceux qui sont indispensables au récit, Pierre Grimal peut dès lors se concentrer sur la psychologie des personnages.
Et quel personnage ! Agrippine la Jeune, fille de Germanicus, descendante d’Octave et d’Antoine, soeur de Caligula, épouse de Claude – son oncle qu’elle fera assassiner – enfin mère de Néron dont Pierre Grimal a corrigé ailleurs la légende noire.
Dès les première pages, nous entrons dans le vif du sujet : Agrippine est avant tout une femme de pouvoir. Elle sait que son fils la tuera un jour – un augure le lui a annoncé ; mais si le pouvoir est à ce prix, pour elle la mort n’est rien.
« Comment oublier le jour où Balbillus, le fils de Thrasylle, qui n’était pas moins bon astrologue que son père, m’avait lancé, par défi, que Nero “règnerait et qu’il tuerait sa mère ?” Je lui avais répondu sans hésiter : “Qu’il me tue, pourvu qu’il règne !” »
En lisant ces lignes je me suis souvenu du célèbre rêve de César dans lequel le conquérant couche avec sa propre mère, rêve qu’un augure interprètera comme annonçant le pouvoir de César sur le monde. En d’autres termes, il possèdera le monde comme il a possédé sa mère. Le pouvoir est peut-être une affaire d’hommes, mais c’est au premier chef par la mère qu’il se transmet ; c’est son rêve frustré de toute puissance qu’elle communique à son fils, comme Agrippine le transmettra, mais bien plus mal, à Néron. Pour ce genre de mère, l’enfant dans lequel elle voit déjà l’homme accompli, n’est jamais qu’un instrument, le sceptre qu’elle manie à distance, le pouvoir qu’elle exerce par procuration.
Et cette obsession, cette fascination, Agrippine les a héritées elle-même de sa propre mère : « Je lui devais la volonté, profondément ancrée, de demeurer ma vie durant aussi près du pouvoir que je le pourrais ».

César : buste réalisé de son vivant, trouvé à Arles en 2007 – photo Chrystelle Chary 
 

Cette femme comprend très vite que, pour atteindre le but de sa vie, elle a besoin des hommes ; qu’ils soient père, fils ou mari, il faut les utiliser, comme on utilise une échelle dont on gravit lentement mais sûrement les marches. Quand Agrippine se demande ce que Messaline, la première épouse de Claude, espérait de ses manigances, elle connaît depuis longtemps la réponse :
« Mais que voulait-elle vraiment ? Je me le suis bien souvent demandé. D’abord, je pense, comme la plupart des femmes , dominer son mari, se substituer à lui dans les affaires de toute nature auxquelles elle prenait quelque intérêt. Cela je le comprenais, pour éprouver moi-même ce désir et aussi parce que, je le savais, il avait toujours animé les femmes romaines ».
Et pas seulement les femmes romaines, pourrait-on ajouter. Quoi qu’il en soit, un jour ou l’autre, le rêve rencontre ses limites et si jamais la femme gouverne, ce n’est que par procuration. Dans le passage suivant, on sent toute l’amertume de celle qui ne sera, pour l’éternité, que la femme de Claude ou la mère de Néron :
« Je sais, aujourd’hui quelle est la réponse des dieux. C’est Nero qui règne. Britannicus n’est plus et je voudrais qu’il fût encore vivant. J’aurais une arme contre mon fils. Et cette pensée me glace. Ai-je donc besoin d’une arme contre celui que j’ai porté au pouvoir ? Etrange retournement du destin. Je devrais être heureuse, comblée, et je ne le suis point. Ce pouvoir, est-il vrai que je le désirais pour Nero, ou pour moi-même ? Ne devait-il donc être qu’un instrument, dont j’userais à ma guise. On me dit que, dans la lointaine Bretagne, il y a des reines qui ont toutes les prérogatives des rois. Pourquoi n’en n’est-il pas de même à Rome, et faut-il qu’une femme ne puisse devenir puissante qu’en se faisant obéir d’un homme ? »
Ci-dessous : photo d’un centurion romain lors d’une reconstitution historique en 2007 – photo Luc Viatour
La recherche effrénée du pouvoir ou la volonté de le conserver donne lieu à une sorte de bréviaire de l’intelligence perverse, de la machination la plus retorse. Pierre Grimal nous fait entrevoir un monde souvent régi par des pratiques d’une cruauté extrême : des trahisons particulièrement sordides, comme celle de Latiaris, des sentences impitoyables, comme celles qui condamnent ces prisonniers à mourir lentement de faim. Ainsi Drusus : « On le priva de nourriture. Il tenta de survivre en rongeant les roseaux séchés qui formaient le rembourrage de son matelas, mais il ne tarda pas à périr ». Ailleurs, c’est une mère, Antonia, qui fait mourir d’inanition sa propre fille. Si on ignorait encore que les Machiavel et les Borgia avaient d’illustres prédécesseurs, on le découvre bien vite en lisant ces récits de trahisons, d’incestes, de complots et de meurtres. Il faut voir avec quelle rapidité le serviteur le plus zélé peut, d’un moment à l’autre, recevoir l’ordre de s’ouvrir les veines et avec quelle aisance l’on décide de supprimer un ami ou un frère. Et à cette école-là, Agrippine n’a de leçon à recevoir de personne ; ce qu’elle fait pour atteindre son rêve de puissance a de quoi glacer le sang. Ainsi quand elle spécule froidement sur la manière d’éliminer son mari Crispus tout en conservant une partie de son immense fortune. Autre exemple : lorsque devenue l’épouse de l’empereur Claude, elle s’assure que l’assassinat d’une rivale, Lollia Paulina – dont on vient de lui apporter la tête – a bien été exécuté :
« Lorsqu’on me présenta cette tête, encore souillée de sang séché, je ne la reconnus pas. Elle était si différente de la Lollia que j’avais connue, fière de sa beauté, toujours parée, sans un pouce de ses joues qui ne fut recouvert de fard, que je crus que l’on m’abusait, que, pour la sauver, on avait tué à sa place une autre femme. Mais je savais à quel signe je pourrais m’assurer que cette tête était bien la sienne. Je demandai qu’on la mît entre mes mains. Alors, j’entrouvris cette bouche crispée par la mort, je glissai mes doigts entre ses lèvres et examinai les dents. Je savais qu’on avait dû lui en enlever deux, l’une à droite, l’autre à gauche et, effectivement, je découvris les deux cavités. C’était bien Paulina. On ne m’avait pas trompée ».
Agrippine finit par se débarrasser de son troisième mari, l’empereur Claude qui, lui-même, avait déjà provoqué la mort de trente-cinq sénateurs et de deux cent vingt et un chevaliers romains, sans parler des citoyens de moindre rang, « aussi nombreux que sable et poussière ». Pour justifier son crime, Agrippine tente de lui donner un coloration civique :
« L’homme que je me proposais de tuer, ce n’était ni mon oncle, dont le souvenir s’estompait dans le passé, ni un mari qui ne l’était plus que de nom, mais un tyran, un empereur désormais peu capable d’assumer les tâches du pouvoir. ».

Buste de l’empereur Claude en Jupiter – Musée Pio-Clementino
 

Pour toutes ces raisons, Pierre Grimal est moins crédible lorsqu’il attribue à Agrippine un « curieux sentiment de culpabilité ». Aveu d’ailleurs assez contradictoire avec la confession suivante, certainement plus proche de la réalité : « Je n’avais plus honte de rien – mais avais-je eu honte, jamais ? ». De même on peut douter qu’une telle femme, même lorsqu’elle était très jeune, ait pu ressentir « un malaise » en assistant à des ventes publiques d’esclaves près du forum. Ici, Pierre Grimal communique sans doute sa propre humanité au personnage. Mais il le fait exceptionnellement et avec beaucoup de réserves. Pour le reste, la justesse du portrait s’impose. On regrette seulement que celui-ci n’ait pas été poussé un peu plus loin.
L’avènement de Néron devait donc couronner une vie d’intrigues pour arriver au pouvoir. Ce fut un travail de longue haleine.
« A tout prix, il fallait le préparer au rôle que je lui destinais. Si les efforts que nous ferions pour cela n’étaient pas vains (et pourquoi le seraient-ils ?) un jour viendrait – pas trop éloigné – où il serait le maître du monde. L’univers s’inclinerait devant lui, et lui, il s’inclinerait devant moi ».
Bien entendu, cette manigance à la fois perverse et narcissique passe pour une sorte d’altruisme et se trouve grimée des couleurs de l’amour maternel :
« Je l’interrompis, excédée par tant d’insolence et de froideur, « Mon fils, sache que tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour nous, pour nous deux, moi et toi. Il est temps maintenant que tu prennes ta place auprès de ta mère. ».
Mais c’est finalement un échec cuisant :
« Ainsi, tout ce que j’avais espéré au cours de ma vie, le fruit même de mes intrigues et de mes crimes, tout m’échappait. Ne restaient que les haines que j’avais fait naître et, pour moi, la honte de l’échec ».
En désespoir de cause, comprenant que l’ascendant de la jeune Popée sur son fils triomphera de ses propres manoeuvres, Agrippine ajoute une nouvelle infamie à la longue liste de celles qu’elle a déjà commises.
« Je me suis offerte à lui, pendant les Saturnales. J’étais montée avec lui dans sa litière et, là, je le serrai contre moi. Il ne résista pas. Nous échangeâmes des baisers, qui n’étaient pas ceux d’une mère et d’un fils. »
Néron lui avait confié un jour qu’il répugnait à faire assassiner un homme ; il dut bien sûr s’y résoudre assez rapidement , or, parmi ses victimes, allait bientôt figurer l’une de ses proches, sans doute la plus coriace, sa propre mère, Agrippine (1).
Pierre Grimal, Les mémoires d’Agrippine, Les éditions de Fallois, Paris, 1992, 355 p.
(1). Comme dans les Damnés de Luchino Visconti, la relation incestueuse s’achève par le matricide.
Pour toute référence à ce texte, merci de préciser : Laurent Dingli, “Pierre, Grimal, Les mémoires d’Agrippine”, Le site de Laurent Dingli, octobre 2008.
Dimanche 12 octobre 2008

Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques

« Je hais les voyages et les explorateurs ». C’est ainsi que Claude Lévi-Strauss débute Tristes tropiques, ouvrage publié en 1955 dans la célèbre collection « Terre humaine » dirigée par Jean Malaurie. Cet incipit, dont la concision fait la force, résume en partie la substance du livre. Il exprime la contradiction du monde contemporain que Claude Lévi-Strauss a comprise et disséquée bien avant d’autres. Car on n’a jamais tant parlé de voyage qu’à notre époque désenchantée où celui-ci n’existe plus, un peu comme ces hommes que l’on célèbre, pour la première fois, le jour de leur oraison funèbre. Le voyage, le vrai, celui qui induit une immersion totale dans l’inconnu, fait désormais partie de l’Histoire. Mais cette phrase préliminaire exprime avant tout la volonté du scientifique de se porter constamment vers l’essentiel, c’est-à-dire de s’effacer derrière l’objet de l’étude, en débarrassant le récit de ce qu’il appelle joliment les scories de la mémoire. C’est aussi parce que Claude Lévi-Strauss a hésité pendant quinze ans à publier, éprouvant « une sorte de honte et de dégoût » pour ce type de relation, que son récit est devenu une référence scientifique majeure et une oeuvre d’une grande qualité littéraire (1).
Ce qu’il rejette, c’est l’esbroufe conquérante, la vulgarisation tapageuse et outrancière, l’appauvrissement d’une activité dévoyée par les globe-trotters et les marchands du temple. D’un côté, le voyage-spectacle que des aventuriers autoproclamés diffusent dans de belles salles de conférences, à grand renfort de films et de diapositives ; de l’autre, la discrétion et l’effort, le petit pavillon « sombre, glacial et délabré » du Jardin des Plantes dans lequel un groupe de passionnés se réunissait autrefois pour écouter l’exposé des explorateurs, au retour de leur périple. Il y a quelque chose de caverneux dans le savoir et l’austérité du cadre reflète assez bien le dépouillement nécessaire à la connaissance.

L’ethnologue avec le petit singe Lucinda, son compagnon de voyage au Brésil (1935-1939) – Crédit Claude Lévi-Strauss

C’est au début des années quarante, sur le paquebot qui le mène aux Etats-Unis que Claude Lévi-Strauss prend conscience de ce qu’est un monde plein, celui des grandes densités humaines et d’une croissance aux conséquences souvent dévastatrices. C’est déjà, en filigrane, le monde de l’après-guerre qui se dirigera à marche forcée vers la globalisation. En lisant le passage suivant, rédigé en 1955, mais dont la trame fut conçue dès 1941, on mesure la clairvoyance exceptionnelle de l’auteur:
« Aujourd’hui où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud, où l’Asie toute entière prend le visage d’une zone maladive, où les bidonvilles rongent l’Afrique, où l’aviation commerciale et militaire flétrit la candeur de la forêt américaine ou mélanésienne avant même d’en pouvoir détruire la virginité, comment la prétendue évasion du voyage pourrait-elle réussir autre chose que nous confronter aux formes les plus malheureuses de notre existence historique ? Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n’a certes pas réussi à les produire sans contrepartie (…) l’ordre et l’harmonie de l’Occident exigent l’élimination d’une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la terre est aujourd’hui infectée. Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité ».
Un peu plus loin, l’ethnologue emploie les deux acceptions du mot culture pour évoquer cette perte irrémédiable de diversité. La culture, au sens propre, celle des fruits de la terre, comme celle de l’esprit, tendent désormais à l’uniformité.
« Je comprends alors la passion, la folie, la duperie des récits de voyages. Ils apportent l’illusion de ce qui n’existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l’accablante évidence que vingt mille ans d’histoire sont joués. Il n’y a plus rien à faire : la civilisation n’est plus cette fleur fragile qu’on préservait, qu’on développait à grand-peine dans quelques coins abrités d’un terroir riche en espèces rustiques, menaçantes, sans doute, par leur vivacité, mais qui permettait aussi de varier et de revigorer les semis. L’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat ».
Avons-nous, cinquante ans plus tard, un autre spectacle devant les yeux ? Claude Lévi-Strauss n’avait-il pas écrit ce que nous découvrons aujourd’hui ou feignons de découvrir avec cet ahurissement désolé qu’on toujours les esprits simples ? Sans doute ne faut-il pas voir dans ces lignes le reflet d’une pure nostalgie pour un monde idéalisé et à jamais révolu. Certes, le regret est manifeste, mais il s’agit surtout de ne pas sombrer dans la supercherie universelle qui célèbre la diversité une fois que celle-ci est mourante, un peu comme si l’assassin venait baigner de larmes la dépouille encore chaude de sa victime. L’homme est ainsi fait ; il ne veille jamais que sur les agonisants ou sur les morts. Il a toujours eu le goût des animaux empaillés et des musées et il mettra souvent plus d’énergie à ressusciter le diable de Tasmanie qu’à l’empêcher de disparaître. Il y a en lui cette dramaturgie du deuil éternel et il s’est toujours complu à entonner le vaste concert des pleureuses impuissantes. Favorisés par le formidable essor technique et l’incroyable élan démographique de l’après-guerre, les ego surdimensionnés se sont multipliés, pullulant désormais comme les cellules cancéreuses d’un corps métastasé. L’homme meurt d’une espèce d’empoisonnement interne, déclarait encore récemment l’ethnologue.
Mais Lévi-Strauss ne se contente pas de faire la chronique d’un monde à l’agonie, car il s’agit-là du socle même de son approche scientifique : dans quelle mesure la présence et le regard de l’observateur modifie la réalité même de l’objet observé : vieux débat épistémologique que l’ethnologue a su rajeunir et transformer.
« (…) si honnête que soit le narrateur, il ne peut pas, il ne peut plus nous livrer (ses modernes assaisonnements) sous une forme authentique. Pour que nous consentions à les recevoir, il faut, par une manipulation qui chez les plus sincères est seulement inconsciente, trier et tamiser les souvenirs et substituer le poncif au vécu. J’ouvre ces récits d’explorateurs : telle tribu qu’on me décrit comme sauvage et conservant jusqu’à l’époque actuelle les moeurs de je ne sais quelle humanité primitive caricaturée en quelques légers chapitres, j’ai passé des semaines de ma vie d’étudiant à annoter les ouvrages que, voici cinquante ans, parfois tout récemment, des hommes de science ont consacré à son étude. ».
Indien Nambikwara – © Claude Lévi-Strauss
En relisant ce passage, qui pourrait s’adapter à tous les domaines de la recherche et de la création, me vient à l’esprit une phrase que je me répète fréquemment et qui me contraint à l’humilité : c’est souvent par ignorance que nous croyons innover et ce que nous pensons découvrir l’a été par d’autres, cinquante ans ou cinq cents ans plus tôt.
Pour illustrer son propos, Claude Lévi-Strauss aborde la mise en situation de l’objet d’étude, un peu comme ces pièces archéologiques dont la position, lors des fouilles, permet d’atténuer le mystère. L’exemple a trait aux rites de passage, ceux des Indiens des plaines ou du plateau nord-américains.
“Chez un bon nombre de tribus de l’Amérique du Nord, le prestige social de chaque individu est déterminé par les circonstances entourant des épreuves auxquelles les adolescents doivent se soumettre à l’âge de la puberté. Certains s’abandonnent sans nourriture sur un radeau solitaire ; d’autres vont chercher l’isolement dans la montagne, exposés aux bêtes féroces, au froid et à la pluie. Pendant des jours, des semaines ou des mois selon le cas, ils se privent de nourriture : n’absorbant que des produits grossiers, ou jeûnant pendant de longues périodes, aggravant même leur délabrement physiologique par l’usage d’émétiques. Tout est prétexte à provoquer l’au-delà : bains glacés et prolongés, mutilations volontaires d’une ou de plusieurs phalanges, déchirement des aponévroses par l’insertion, sous les muscles dorsaux, de chevilles pointues attachées à des cordes à de lourds fardeaux qu’on essaye de traîner “.
Ce paragraphe évoque, entre autres, les rites de passage des Lakota (sioux) qui furent assez bien vulgarisés dans le film d’Elliot Silverstein, Un homme nommé cheval. Mais je pense surtout au récit exceptionnel de l’indien Chuki Talayesva, dont le livre, Soleil hopi, préfacé par Claude Lévi-Strauss, toujours dans la collection « Terre humaine », constitue l’un des rares témoignages directs que nous possédons sur ces usages. On pourrait multiplier les analogies avec les pratiques des communautés africaines, asiatiques ou mélanésiennes, mais au-delà de ces illustrations, ce qu’il importe de retenir dans la démonstration de l’ethnographe, c’est la remise en situation du rite et de l’individu dans l’organisation générale du groupe auquel ils appartiennent.
« Dans l’état d’hébétude, d’affaiblissement ou de délire où les plongent ces épreuves, ils espèrent entrer en communication avec le monde surnaturel. Emus par l’intensité de leurs souffrances et de leurs prières, un animal magique sera contraint de leur apparaître ; une vision leur révèlera celui qui sera désormais leur esprit gardien en même temps que le nom par lequel ils seront connus, et le pouvoir particulier, tenu de leur protecteur, qui leur donnera, au sein du groupe social, leurs privilèges et leur rang ».
Les rites de passage accompagnent tous les bouleversements de la vie humaine, de la naissance à la mort en passant par le mariage. Dans le cas de la puberté, ils offrent aux adolescents le moyen de se confronter à leur vie psychique, notamment par le biais du rêve, de l’hallucination, de la fatigue et de l’isolement volontaires. Le rite n’en demeure pas moins très codifié par le groupe. Dans ce cadre, quel marge reste-t-il à l’individu ? Se contente-t-il de suivre mécaniquement un « corpus » de règles non écrites ou peut-il affirmer pleinement son identité ?
« Le meilleur moyen de forcer le sort serait de se risquer sur ses franges périlleuses où les normes sociales cessent d’avoir un sens en même temps que s’évanouissent les garanties et les exigences du groupe : aller jusqu’aux frontières du territoire policé, jusqu’aux limites de la résistance physiologique ou de la souffrance physique et morale. Car c’est sur cette bordure instable qu’on s’expose soit à tomber de l’autre côté pour ne plus revenir, soit au contraire à capter, dans l’immense océan de forces inexploitées qui entoure une humanité bien réglée, une provision personnelle de puissance grâce à quoi un ordre social autrement immuable sera révoqué en faveur du risque-tout. »
Le rituel s’inscrit donc, avant tout, dans le fonctionnement global de la communauté. L’analyse anthropologique de Lévi-Strauss, influencée par la linguistique structurale de Roman Jacobson, se différencie ici très nettement des conclusions développées par Sigmund Freud dans Totem et Tabou. Si l’ethnologue s’écarte de la vision substantialiste de Durkheim, il n’adhère pas non plus à l’explication symbolique de Freud pour qui le totémisme rappellerait le meurtre du « père de la horde primitive ». A l’instar des langues, le fonctionnement d’une communauté humaine dépend, pour Lévi-Strauss, de l’interaction de ses composantes, ainsi que de ses caractéristiques environnementales, psychologiques, historiques, sociales, etc. Plaquer la notion de complexe d’Oedipe sur l’organisation des Inuit ou des Papou, sans s’attacher à comprendre la spécificité de leur culture, constitue à ses yeux une approche abusive (2). Pour autant, les démarches structuralistes et psychanalytiques ne sont pas foncièrement inconciliables. Et si l’on évite les positions extrêmes, leur complémentarité se révèle souvent fertile.
Pendant la phase de bouleversement que traverse l’adolescent, ce dernier tente d’établir un équilibre précaire entre l’affirmation de sa propre identité et son insertion dans le groupe. Au cours de cette phase du développement individuel, le tumulte de sa vie psychique prend souvent la forme d’une surcharge d’excitations et parfois même d’un débordement. Lors de l’adolescence, l’appareil mental doit en effet se réadapter à une double métamorphose, psychique et physique : or la recherche codifiée de limites, au cours de rites extrêmes, traduit sans doute, en partie, ce débordement interne. Dans les sociétés traditionnelles, l’individu parvient à réguler ce trop plein, non seulement en lui attribuant un sens, mais aussi, et de manière complémentaire, en se réinsérant lui-même au sein du groupe. On comprend aisément à quel point l’accompagnement de la communauté est indispensable, pour ne pas dire vital. Grâce au rite de passage, l’adolescent essaie de maîtriser sa métamorphose, tant sur le plan physique que psychique. Et, pour y parvenir, sa communauté l’engage à la mettre en scène. Je dirai même, qu’en sanctionnant un nouvel équilibre entre l’individu et la société, et surtout en permettant à l’adolescent de découvrir ses propres limites, le rite de passage lui donne l’occasion de mieux évaluer le rapport entre ses instincts de vie et ses instincts de mort (3).
L’analogie entre les sociétés “premières” et celles que les ethnologues qualifient de “complexes”, rencontre toutefois rapidement ses limites. Il faut avoir l’humilité de Claude Lévi-Strauss pour accepter cet part d’inaccessible : « Le rêve, “dieu des sauvages”, disaient les anciens missionnaires, comme un mercure subtil a toujours glissé entre mes doigts ». Il y a quelque chose de très beau et de foncièrement tragique dans l’axe de ce livre, car il est hanté par l’impossibilité d’une véritable rencontre : impossibilité psychique, culturelle, et temporelle. Mais c’est aussi cette impossibilité, cet irrémédiable qui constituent l’un des puissants aiguillons de la recherche. Ils attisent aussi la sensibilité de l’observateur, conférant à son étude une dimension profondément humaine. Les murs gigantesques qui nous séparent de l’autre, dans l’espace ou dans le temps, ces murs infranchissables sont là pour stimuler notre volonté impuissante de les renverser. Il y a en littérature, comme dans les sciences, autant de supplices de Sisyphe et de tonneau des Danaïdes susceptibles d’alimenter le désir et la sublimation.
« Et voici devant moi le cercle infranchissable : moins les cultures humaines étaient en mesure de communiquer entre elles et donc de se corrompre par leur contact, moins aussi leurs émissaires respectifs étaient capables de percevoir la richesse et la signification de cette diversité. »
Claude Lévi-Strauss exprime ailleurs, avec d’autres termes, tout le tragique de l’impossible rencontre, telle une occasion forcément manquée par un Occident où les têtes bien faites, comme celle de Las Casas ou de Montaigne, ont toujours été trop rares :
« Car ces primitifs à qui il suffit de rendre visite pour en revenir sanctifié, ces cimes glacées, ces grottes et ces forêts profondes, temples de hautes et profitables révélations, ce sont, à des titres divers, les ennemis d’une société qui se joue à elle-même la comédie de les anoblir au moment où elle achève de les supprimer, mais qui n’éprouvait pour eux qu’effroi et dégoût quand ils étaient des adversaires véritables. »
Combien d’exemples historiques ne viennent-ils pas à l’esprit en lisant ces lignes, malgré la curiosité boulimique et la tolérance balbutiante du dix-huitième siècle européen, malgré tous les esprits éclairés qui ont essayé de comprendre plutôt que de condamner ou d’exploiter les « bons sauvages » ? Pour un dominicain d’exception, combien de conquistadors obsédés par la rapine ? Et pour un Edmund Morel combien de roi Léopold ?
Le regard de Lévi-Strauss se porte sur le passé de cette terre qu’il est venu étudié : le Brésil. C’est avant tout l’histoire d’un contact qui, pour les Amérindiens, a rapidement tourné au cataclysme. Frappés d’amnésie volontaire, blancs et sangs mêlés tentent de faire oublier l’horreur de leurs pratiques quasi-génocidaires. Ainsi, au début du XXème siècle encore, poussait-on l’ignominie jusqu’à recueillir dans les hôpitaux des vêtements infectés par la variole, pour les accrocher, avec d’autres présents, le long des sentiers fréquentés par les tribus, « grâce à quoi fut obtenu ce brillant résultat : l’Etat de Sao Paolo, aussi grand que la France. ne comptait, quand j’y arrivai en 1935, plus un seul indigène. »
Après une cinquantaine de pages préliminaires, Claude Lévi-Strauss aborde le cheminement qui le conduit à devenir ethnographe, le « dégoût rapide » qui l’éloigne de la philosophie et son manque d’engouement pour l’aspect répétitif de l’enseignement ; le Droit, qui n’obtient pas davantage ses faveurs ; sa découverte de la psychanalyse ou encore la curiosité qu’il nourrit, depuis l’enfance, pour la géologie (4). Cette discipline incarne d’ailleurs parfaitement la démarche scientifique de l’auteur. C’est en tant que sujet observant l’apparent chaos de l’espace, et en communion avec celui-ci, que Lévi-Strauss peut tenter d’en saisir la rationalité.
« Cette ligne pâle et brouillée, cette différence souvent imperceptible dans la forme et la consistance des débris rocheux témoignent que là où je vois aujourd’hui un terroir aride, deux océans se sont jadis succédé. Suivant à la trace les preuves de leur stagnation millénaire et franchissant tous les obstacles – parois abruptes, éboulements, broussailles cultures – indifférents aux sentiers comme aux barrières, on paraît agir à contre-sens. Or, cette insubordination a pour seul but de recouvrer un maître-sens, obscur sans doute, mais dont chacun des autres est la transposition partielle ou déformée (…) soudain l’espace et le temps se confondent ; la diversité vivante de l’instant juxtapose et perpétue les âges. La pensée et la sensibilité accèdent à une dimension nouvelle (…) »

L’ethnographe dit bien « la pensée et la sensibilité », cette association, loin d’être fortuite, constitue l’une des clés de son rapport au monde.

La psychanalyse procède de la même démarche que celle du géologue : “Quand je connus les théories de Freud, elles m’apparurent tout naturellement comme l’application à l’homme individuel d’une méthode dont la géologie représentait le canon .” Sigmund Freud lui-même avait comparé les composantes de l’inconscient aux différentes strates de la ville de Rome ; “l’ordre qui s’introduit dans un ensemble au premier abord incohérent, écrit Lévi-Strauss, n’est ni contingent, ni arbitraire. A la différence de l’histoire et des historiens, celle du géologue comme celle du psychanalyste cherchent à projeter dans le temps, un peu à la manière d’un tableau vivant, certaines propriétés fondamentales de l’univers physique ou psychique. “
C’est vers l’ethnologie que s’oriente progressivement Lévi-Strauss. Elle lui apporte tout d’abord une satisfaction intellectuelle : “comme l’histoire qui rejoint par ses deux extrémités celle du monde et la mienne, elle dévoile du même coup leur commune raison”. Elle répond aussi à son insatiable curiosité qui, nous l’avons dit, répugne à la répétition et préfère se repaître d’une matière “pratiquement inépuisable”. Interviennent encore, et de manière décisive, les conseils de son ami Paul Nizan, ainsi que la lecture d’un livre découvert par hasard, vers 1933 ou 1934 : Primitive Society de Robert H. Lowie.
Avant d’entamer le récit de son voyage d’études, Claude Lévi-Strauss ne cherche pas à dissimuler son émotion. Le lecteur imagine alors sa gorge nouée, sa main tremblante ; vingt ans plus tôt, il a eu le privilège de rencontrer des peuples qui, lorsqu’il écrit ses lignes, ont pratiquement disparu. Et cette évanescence, telle une accélération angoissante du temps, cette fulgurance-là, on le sent bien, le dévore. Tristes tropiques donne l’impression d’une simultanéité entre la découverte de l’objet et son altération définitive, un peu comme dans cette scène poignante de Fellini Roma où l’on on voit des fresques romaines, jusqu’alors préservées dans leurs catacombes, disparaître au fur et à mesure que l’oeil humain les découvre. A la différence près, et elle est de taille, qu’il s’agit ici d’une matière vivante, c’est-à-dire d’hommes et de femmes dont l’ethnographe a en quelque sorte partagé les derniers instants.
La description prend dès lors l’ébauche d’une autopsie. Le trait est déjà palpable dans l’observation du sol brésilien, cette première mosaïque dont il déchiffre le désordre ; on dirait une terre dévastée par le passage d’une tornade ou le corps d’une femme violentée.
“Autour de moi, l’érosion a ravagé les terres au relief inachevé, mais l’homme surtout est responsable de l’aspect chaotique du paysage. On a d’abord défricher pour cultiver ; mais au bout de quelques années, le sol épuisé et lavé par les pluies s’est dérobé aux caféiers. Et les plantations se sont transportées plus loin, là où la terre était encore vierge et fertile. Entre l’homme et le sol, jamais ne s’est instaurée cette réciprocité attentive qui, dans l’Ancien Monde, fonde l’intimité millénaire au cours de laquelle ils se sont mutuellement façonnés. Ici, le sol a été violé et détruit. Une agriculture s’est saisi d’une richesse gisante et puis s’en est allé ailleurs, après avoir arraché quelques profits .”

Déforestation dans la région de Novo Progresso, Etat du Para – Amazonie brésilienne – © Greenpeace/Alberto César 
 

Voici encore la grande ville pionnière, Goiana, l’épure imposée à la nature par la politique de la table rase. Et, avec son flair hors du commun, Lévi-Strauss établit un parallèle éloquent entre la ville des confins brésiliens et les nouvelles tumeurs urbaines qui, dans les années 1950, commençaient déjà à pulluler en Asie. Là encore, son oeil d’aigle avait repéré, dès leur origine, les problèmes majeurs auxquelles nous sommes aujourd’hui confrontés. Voici donc où mène l’hubris, une démesure, qui n’est plus la marque condamnable du crime et le fruit d’un orgueil débridé, comme ce fut la cas dans le monde grec, mais une démesure érigée en règle de civilisation, le mètre étalon d’un monde qui s’enorgueillit de son progrès et en ignore les méfaits.
C’est aussi l’occasion de constater, notamment en Inde, les conséquences souvent désastreuses d’une économie coloniale ou néocoloniale fondée sur la rapine, et dont le pillage actuel des ressources africaines ou asiatiques, ne constituent que les plus récents avatars. Et on ne peut lire ces lignes sans avoir à l’esprit le combat du Mahatma Gandhi :
« … il fallait pénétrer dans ces villages pour comprendre la situation tragique de ces populations que la coutume, l’habitation et le genre de vie rapprochent des plus primitives (…) Il y a un siècle à peine, leurs ossements couvraient la campagne ; tisserands pour la plupart, ils avaient été réduits à la famine et à la mort par l’interdiction, faite par le colonisateur, d’exercer leur métier traditionnel afin d’ouvrir un marché aux cotonnades de Manchester. Aujourd’hui, chaque pouce de terre cultivable, bien qu’inondée pendant la moitié de l’année, est affecté à la culture du jute qui part après rouissage dans les usines de Narrayanganj et de Calcutta ou même directement pour l’Europe et l’Amérique, de sorte que d’une autre manière, non moins arbitraire que la précédente, ces paysans illettrés et à dem-nus dépendent pour leur alimentation quotidienne des fluctuations du marché mondial ».
Bien des choses ont changé depuis les années 50, en Asie comme en Afrique, mais l’exemple du coton transgénique de Monsanto en Inde, le pillage des richesses de l’Afrique occidentale par l’Europe, la Corée ou la Chine, la mise à sac de la forêt indonésienne avec la complicité du gouvernement central, ou encore les récentes émeutes de la faim, rappellent que l’économie équitable demeure, dans bien des cas, une utopie.
Il y a un demi-siècle, Claude Lévi-trauss était déjà ce que nous appellerions aujourd’hui un écologiste. A une époque où personne ou presque ne se souciait de préserver l’environnement, il publiait cet avertissement désabusé :
« Campeurs, campez au Parana. Ou plutôt non, abstenez-vous. Réservez aux derniers sites d’Europe vos papiers gras, vos flacons indestructibles et vos boîtes de conserve éventrées. Etalez-y la rouille de vos tentes. Mais au-delà de la frange pionnière et jusqu’à l’expiration du délai si court qui nous sépare de leur saccage définitif respectez les torrents. Ne foulez pas les mousses volcaniques… puissent hésiter vos pas au seuil des prairies inhabitées. ».
Vingt plus tôt, l’ethnologue était parti à la rencontre des Caduveo (ou Mbaya) de la frontière paraguayenne et des Bororo du Mato Grosso central, dont la culture était alors préservée. La place et les compétences me manquent pour commenter les passionnantes études réalisées lors de ce voyage. Je laisse donc aux lecteurs le soin de découvrir le rôle joué par les femmes Caduveo, le vifs dégoût que ce peuple éprouvait pour la procréation, le sens de ses peintures faciales, de sa pratique de l’avortement ou de l’infanticide.
Portrait d’un Bororo, par Hercules Florence, lors de l’expédition conduite en Amazonie brésilienne par le Baron von Langsdorf de 1825 à 1829.
 
En refermant ce livre, je pense cependant à l’association de la connaissance et de la sensibilité qu’évoquait Lévi-Strauss. L’écrivain Michel Tournier avait dit un jour que la disparition imminente des cultures laisserait malheureusement l’ethnologue sans objet d’étude ; c’était limiter de manière assez triviale la perte qu’induisait cette disparition. Car c’est bien plus qu’une simple matériau d’analyse que Claude Lévi-Strauss a perdu avec cette diversité, c’est, avant tout, une part de lui-même.
Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Paris, Plon, 1955, rééd. Pocket, Terres humaines Poche, 2005, 396 p.
(1) Les deux échecs qu’il a essuyé au Collège de France ont aussi joué un rôle stimulant et libérateur, comme il le confessera plus tard.
(2) Mais certains pèchent aussi par excès inverse. L’un de mes professeurs de littérature gréco-latine en Sorbonne, furieux qu’un médecin autrichien se fût emparé d’un mythe grec, nous affirmait que la psychanalyse était seulement capable de renseigner sur le milieu de la bourgeoisie juive viennoise de la fin du 19ème siècle !
(3) Dans les sociétés modernes, en revanche, faute d’encadrement, les expériences extrêmes de l’adolescence débouchent souvent sur des pratiques de type pathologique ou suicidaire : jeu de l’étranglement et pendaison visant à provoquer l’asphyxie, alcoolisme en bande pour parvenir à l’inconscience et, dans les faits, au coma éthylique, etc.
(4) A dix-sept ans, le jeune Lévi-Strauss, petit-fils d’un rabbin de Versailles, découvre le marxisme et, avec lui, tout un courant philosophique allant de Kant à Hegel. La phénoménologie le heurte “dans la mesure où elle postule une continuité entre le vécu et le réel.” Or, “pour atteindre le réel, il, faut d’abord répudier le vécu, quitte à le réintégrer par la suite dans une synthèse objective dépouillée de toute sentimentalité.” Lévi-Strauss a la dent dure avec Bergson, il ne ménage pas non plus Sartre et son école. Quant “à l’existentialisme, il me semblait le contraire d’une réflexion légitime en raison de la complaisance qu’il manifeste envers les illusions de la subjectivité. Cette promotion des préoccupations personnelles à la dignité de problèmes philosophiques risque trop d’aboutir à une sorte de métaphysique pour midinettes.” Le passage ne manque pas d’humour et l’on n’est pas si loin du personnage de « Jean-Sol Pâtre » et de ses idolâtres, si bien raillé par Boris Vian.

Pour toute référence à ce texte, merci de préciser : Laurent Dingli, « Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques », Le site de Laurent Dingli, août 2008.
Samedi 9 août 2008

Bruno Doucey dir., Le Livre des déserts

Le livre des déserts

En feuilletant Le livre des déserts, publié sous la direction de Bruno Doucey, j’avais parfois une belle phrase de Flaubert en tête, lui qui, un jour lassé des hommes, rêva d’aller vivre « chez les bédouins qui sont libres ». Mais dans les déserts on fuit parfois les hommes pour mieux les retrouver. L’extrême diversité des peuples qui y survivent est à l’image de la variété de ces paysages extrêmes. Déserts de montagnes ou littoraux, désert froids et déserts chauds, déserts aux sables blonds du Sahara ou rouges du Namib.
Ce livre, qui est déjà une référence, séduit par l’originalité de sa présentation, la richesse de sa documentation, la beauté de ses textes. L’éditeur a su alterner l’approche scientifique et les extraits d’oeuvres littéraires, eux-mêmes regroupés dans une rubrique au titre poétique : Anthologie pour une lecture nomade. On apprend beaucoup sur la géologie, la climatologie, la faune, la flore, l’ethnologie ou l’histoire (1).
Le désert, bien entendu, est avant tout le lieu de l’érémitisme, celui de l’apparition de saint Antoine et des grandes révélations monothéistes, le Sinaï franchi par Moïse, l’archange Gabriel apparu au prophète de l’Islam. On y rencontre aussi ce grand marcheur solitaire qu’était Théodore Monod, ce fou sublime de Thomas Edward Lawrence, cette écorchée vive d’Isabelle Eberhardt, et tant d’autres encore. Il est impossible de résumer ici toutes les contributions de cette encyclopédie de 1233 pages, publiée dans la collection « Bouquins » de Payot, si pratique et si abordable.
Mais n’imaginez surtout pas quelque somme rébarbative. Tout, dans cet ouvrage, est fait pour s’instruire en se délectant, en butinant d’une bonne vulgarisation scientifique à quelques belles pages littéraires. Pour vous en donner le goût, j’ai choisi deux extraits, dont la force évocatrice restitue, mieux que ne saurait le faire les images d’un film, tous les mouvements du désert.
Le premier est de Miral Tahawy. On peut lire dans La Pensée de midi a propos de cette auteure égyptienne : « Miral Tahawy est née en 1968 dans une famille de commerçants bédouins sédentarisés dans le nord-est du Delta. Elle prépare un doctorat de littérature arabe à l’université du Caire et a déjà publié trois romans, dont le premier a été traduit en français (La Tente, trad. Siham Djafer, Paris-Méditerranée, 2001). L’une des voix les plus originales de la nouvelle génération, elle a introduit dans la littérature égyptienne un imaginaire nouveau, marqué par la culture bédouine dont elle est issue ».
“Et le khamsîn arriva.
Le désert dévoile ses éminences et les courbes de son corps mou, puis il se métamorphose. Le sable ondule, le torrent trace les sillons de sa tristesse sur son passage et ce khamsîn poussiéreux qui doit toujours emporter quelqu’un avec lui ! Il hurle longuement, puis siffle et fauche une pouliche, une mule, des tentes aussi et parfois il dévaste une pâture. Mossallam a disparu. Pourtant, il connaissait le désert sur le bout des doigts, il connaissait son ciel, ses nuits, ses humeurs. Il savait où planter sa tente, il savait quand s’écraseraient les lourds nuages. Mossallam a parcouru le désert d’est en ouest, y a passé bien des nuits et bien des jours, connu tous ses puits. Quand il étendait ses pieds calleux, qu’il enlevait son egal et remuait les lèvres pour conter des histoires sur les tribus, leurs origines, leurs pâturages, faisant part des dernières nouvelles. Il le détenait dans le creux de la main, ce désert ! (…)
– Et le khamsîn poussiéreux arriva. Seguema disait que c’étaient les fées du Sahara. Elle ne craignait pas les inondations ravageuses de l’hiver et disait toujours “Les inondations suivent un cours mais la poussière du désert emporte toujours avec elle un être cher”. Elle courut se réfugier sous la tente et s’accrochant aux pans en implorant Dieu de les protéger. Ils ne sortirent que lorsque la tempête cessa, que la poussière se dispersa et que le sable ondula à nouveau sous la chaleur brûlante de l’été. Mais cette poussière devait emporter quelqu’un et elle le fit ! Elle avait tournoyé, tournoyé, puis avait reculé et fauché Mossallam qui disparut ainsi sans laisser de traces”.
La Tente
Le second texte est lui aussi d’une grande beauté et d’une étonnante force d’évocation. Il a été écrit par Edward Abbey (1927-1979), écrivain, écologiste et anarchiste américain. Fils d’un fermier des Appalaches, Edward Paul Abbey grandit en Pennsylvanie avant d’effectuer, en 1944, un périple à travers l’Ouest et, plus particulièrement, dans la région désertique des Four Corners. Il obtient un master en philosophie de l’université de New Mexico puis, à la fin des années 1950, travaille comme ranger dans l’United States Park Service de Moab (Utah). C’est là qu’il rédige les pages de son journal, prélude de son oeuvre maîtresse, Désert Solitaire : A Season in the Wilderness, (1968). Cette élégie, considérée comme l’un des classiques du Nature Writing, est souvent comparée au célèbre Walden de Henry D. Thoreau (2) :
“Quelque fois, il pleut, et cette pluie ne parvient même pas à humecter le désert – l’eau qui tombe s’évapore à mi-chemin du nuage et de la terre. On voit alors des rideaux de pluie bleue qui se balancent , hors d’atteinte, dans le ciel, tandis que les choses vivantes dépérissent en bas par manque d’eau. Le supplice de Tantale, l’espoir sans accomplissement. Et les nuages se dispersent et se dissipent dans le néant (…)
Au-dessus de moi, les nuages déferlent, flots déployés et fumants, d’un violet lourd de menaces, épais comme de la laine. La plus grande partie du ciel est sous le couvercle mais, à l’ouest, à mi-hauteur, le soleil est toujours là ; il brille par-dessous l’orage. Au-dessus de ma tête, les nuages s’épaississent, puis craquent et se clivent dans un grondement pareil à celui de boulets de canon dégringolant un escalier de marbre ; leurs panses s’ouvrent – trop tard pour partir en courant – et la pluie se met à tomber.
Se met à tomber : sans délicatesse ni douceur, sans aucune espèce de pitié, comme une eau lourde jetée à seaux ; les gouttes de pluie crépitent comme des plombs sur le roc, arrachent aux genévriers leurs fruits, collent ma chemise à mon dos, font tambouriner des grêlons sur mon chapeau et tomber une chute d’eau de son bord.
Les pitons, les arches, les rochers en équilibre, les ailerons et les dos d’éléphant de grès, lustrés par l’eau mais toujours exposés au soleil, brillent comme du vieil argent gris et tout semble cloué sur place dans l’étrange lumière sauvage, profane, du moment. La lumière qui ne fut jamais.
Le déluge dure cinq minutes, sous le tir de barrage du tonnerre et des éclairs, puis s’estompe rapidement, devient une douche, une aspersion, rien du tout”.
Désert solitaire
En refermant temporairement ce livre, j’ai le sentiment de pouvoir dire comme le chef touareg Mano Dayak : « Je suis né avec du sable dans les yeux ».
Bruno Doucey dir., Le livre des déserts. Itinéraires scientifiques, littéraires et spirituels, Paris, Robert Laffont, 2006, 1233 p.
(1) Un seul exemple, l’excellent article de Pierre Rognon, “L’homme face à la désertification : un enjeu d’avenir”. C’est une véritable mine d’informations. On y découvre, entre autres, de précieux renseignements sur l’expansion démographique urbaine. Voici le cas éloquent du Maghreb où la part des citadins est passée de 20% de la population totale, en 1950, à 50% en 1990, et devrait avoisiner les 75% en 2025. Pour donner un ordre de grandeur, rappelons avec l’auteur que les conurbations du Grand-Alger ou de Casablanca-Rabat atteignaient déjà entre 3 et 4 millions d’habitants en 2006 . Or, la consommation d’eau individuelle croît proportionnellement à l’essor démographique urbain : dans les grandes villes côtières du Maghreb, elle atteint près de 3 milliards de m3. Si la situation y est préoccupante, est l’est bien plus encore au Proche et au Moyen-Orient où des mégapoles comme Le Caire, Istanbul ou Téhéran atteignent entre 10 et 14 millions d’habitants.
(2) evene.fr, 
Jeudi 30 mai 2008 
Pour toute référence à ce texte, merci de préciser : Laurent Dingli, “Le livre des déserts”, Le site de Laurent Dingli, mai 2008.

Isabelle Fiemeyer, Les 3 noms d’Est

Isabelle Fiemeyer, Les 3 noms d’Esther

“En 1943, dans une clinique en Allemagne, une jeune femme, sous le poids des malédictions en chaîne et du manque d’amour, se déclare morte. Elle dit s’appeler Blandine. Vivante, elle s’appelait Esther. C’est aux Etats-Unis qu’elle se trouvait, avec sa famille exilée après la défaite allemande de 1918. Puis ce fut le retour en Allemagne, le nazisme, les déchirements familiaux. Destruction et tragique reconstruction d’une femme dans une quête hallucinatoire – à travers des signes, des traces, une nature hirsute et des fantômes bien réels – d’une vérité qu’il ne faut pas dire.
Isabelle Fiemeyer, née en 1964, journaliste, critique pendant treize ans au magazine Lire, a publié Coco Chanel, un parfum de mystère (Payot, 1999, réédition poche 2004) et Marcel Griaule, citoyen dogon (Actes Sud, 2004)”
J’ouvre ce livre et j’ai immédiatement la sensation de brasser une poignée de poudre ou de humer une fiole d’acide. La force brute des mots, des sentiments et des pensées qu’ils véhiculent me sautent à la gorge et ne me lâchent pas avant que j’aie reposé ce petit livre, mince et noir sur la table de chevet. Noir comme l’abyme insondable de la psychose qu’il évoque, noir comme la vie à jamais impossible, comme une chambre capitonnée, enténébrée et sans issue. Tout cela est dit dans une langue superbe, incisive, violente, il n’y a pas un mot de trop dans ces cent vingt pages brutes et détonantes. Les titres des chapitres donnent le ton : Asphyxies, Plaies étranges, Dislocations, Nécroses, Discordances, Etats liquides, Délivrances imparfaites, Déchirement et, enfin, les ultimes Consolations. Vous ignorez ce qu’est la psychose ? Vous n’avez pas le temps ou le goût d’ingurgiter quelques scientifiques grimoires ? Alors plongez-vous gaiement dans ce cauchemar-là, il vous aspirera, vous vous y enroulerez comme dans une spirale infernale, sans masochisme, sans complaisance morbide, mais avec la seule volonté de pénétrer les méandres de l’esprit humain.
Isabelle Fiemeyer a autant le génie des litanies que des formules épurées qui disent presque tout en quelques mots tranchants. En voici justement une pour suggérer l’isolement du trouble psychique ou de la maladie mentale : « Je me sens comme un immense cerveau, rien ne m’atteint, je fais le guet comme du haut d’une tour ».
Mais cet isolement, non seulement ne protège de rien ou presque, mais il est le socle même de l’interminable calvaire :
« Ce que je sais c’est qu’ils m’ont mise là, avec un tombeau par-dessus moi, c’est comme ça que je me sens, j’étouffe, s’ils savaient ma torture, lente agonie par asphyxie. Je ne vais pas tenir indéfiniment, je parle, je raisonne pour ne pas paniquer, si seulement je trouvais le chemin pour sortir de ce tombeau de la même manière que je trouve le chemin entre les mots. Je ne devrais pas dire tombeau, je me dois d’être précise, c’est le seul moyen de ne pas sombrer, la précision ».
L’une des Trois Esther s’adresse encore et toujours à l’autre, à son double, à elle-même, du fin fond de son enfermement, du plus profond de sa prison intérieure, elle est devenue une voix sans corps. « Tu guettes une voix, un mot gravé dans la pierre ou dans l’écorce, en voici un justement que je déchiffre pour toi, je suis ton regard, je suis ta voix, mais tout le reste de mon corps est pourriture ».
Cette dislocation, c’est avant tout l’histoire d’une malédiction familiale, pire que celle des Atrides, le venin inoculé avec le lait maternel – la secrète noirceur du lait écrivait Jacques Audiberti, le poète. « La malédiction familiale, je la porte en moi, l’entêtement dans la mort, l’échec, la folie, tout est contenu là, ici, dedans ». Maudite engeance, filiation suicidaire et criminelle, atavisme de la souffrance.
Les responsables, les nazis ou les parents, les parents nazis, ou les parents complices d’une autre destruction que la leur, sorte d’accompagnateurs, de co-pourvoyeurs de fosses communes ou d’opération T4, ils détruisent à l’échelle familiale ce que d’autres parviennent à éradiquer au niveau mondial. Marchent-ils mains dans la main ou seulement côte à côte ? Peu importe ! Les uns sont l’ombre des autres et, à voir leur ressemblance, on en perd de vue l’original. « Ils ont semé la mort et la malédiction, pourtant ils sont toujours debout, victorieusement, solidement, campés sur leurs terres, leurs acquis, à croire que la méchanceté se répand dans la moindre parcelle du corps et le maintient vivant, la méchanceté comme antidote à la mort, regarde-les Esther. »
La haine conserve ceux qui la distillent, les empoisonneurs, car l’acide amniotique dans lequel ils ont baigné depuis l’enfance leur servira un jour de formol ; mais la haine est aussi une défense pour la victime, la progéniture, le réceptacle, et le vampire mordu deviendra à son tour mordeur, immortel Nosferatu, cette haine-là, cette mauvaise herbe est la seule plante du jardin qui subsistera dans la friche des paradis trompeurs :
« C’est même ce qu’il y a de moins morcelé en moi, de moins disloqué en moi, cette haine compacte, solide, qui me survivra, qui vous poursuivra après ma mort. Tout succombe, mon esprit, mes bras et mes jambes qui se détachent du tronc, mes viscères qui bataillent jusqu’à la reddition, seule ma haine reste, immuable.. ».
N’est-ce pas là, peut-être, en effet, la véritable, la seule immortalité ? Rien ne peut survivre à cette haine, rien ne peut l’émouvoir ou la faire plier, elle est plus dure, plus pure que la pointe du diamant. Et puisque la vie ne vaut rien, que depuis toujours elle a été foulée aux pieds ou plutôt extirpée jusqu’à la racine, alors pourquoi ne pas s’adosser à ce marbre noir comme à un fauteuil d’éternité ?
On en revient, une nouvelle fois, à la source, à la répugnante ignominie parentale. C’est le réquisitoire au vitriol des enfants morts qui pointent leur doigts déjà gangrené et à demi-pourri vers la vilaine figure de leurs assassins domestiques :
« Comme si vous n’y étiez pour rien, vous vous moquez encore. Regardez-nous, nous avons payé, lourdement payé. Ma voix même vous l’avez changée, elle est devenue rauque à force de garder en moi tout ce malheur, à force de contenir la plainte en moi, bloquée là-dedans dans la cage thoracique, la plainte que l’on ne peut justement extirper qu’en plongeant dans la cage thoracique jaillissement de sang par bouillons, mort qui s’ensuit. Sortir la plainte de soi, mais par quel chemin puisque vous avez fait en sorte que toutes les voies soient condamnées, vous qui m’étouffez. Vous m’avez rendue coupable, coupable de tout, de votre malheur, de votre sacrifice inutile, de la désillusion de vivre cette vie-là, pas plus heureuse que la précédente, pire que la précédente parce que tous vos rêves se sont épuisés d’un coup, coupable de ne pas être celle que vous vouliez que je sois, coupable d’être née telle que je suis, coupable d’être née, coupable de respirer c’est pour cela que je me retiens de respirer et que je m’asphyxie moi-même pour vous aider à me tuer, coupable d’avoir pris la place de cet autre enfant que vous auriez pu mettre au monde et qui aurait été si différent de moi, forcément mieux, forcément parfait, ma naissance a été une malédiction supplémentaire dans la longue chaîne des malédictions, coupable de ruiner votre vie, coupable à chaque instant depuis que je suis au monde ».
Quel texte ! J’enjambe les « Nécroses » pour en arriver aux « Discordances » et à la description magistrale de cette relation mère-fille mortifère dont notre société nous offre tellement d’exemples, mais des exemples souvent inavoués, honteux, de sirupeuses postures et autres mièvreries consensuelles. Ici, en pays de cocagne littéraire et avec cette langue bien pendue, tout ce dit et se publie :
« Ce n’était pas une rébellion, mon Dieu j’étais bien incapable de rébellion, j’étais ta chose, je subissais ton aigreur, ton agressivité, tes hurlements, je t’obéissais en tout, je tremblais et je souffrais, je survivais à la torture passée et j’attendais la suivante, résignée dans l’attente, c’est comme cela que j’étais avec toi maman et tu le savais bien. Je suis ta mère tu disais, c’est moi qui décide, je veux que tu étouffes sous les objets, je veux que tu collectionnes les bibelots anciens et poussiéreux, les fleurs séchées et les fossiles, je ne veux pas que tu m’échappes je ne veux pas que tu aimes tu es incapable d’aimer, je ne veux pas que tu travailles tu es incapable de travailler, où as-tu mis la broche que je t’ai donnée tu ne la mets jamais sur ton chemisier, je ne veux pas que tu portes autre chose que du vert et du marron, des chemisiers à fleurs et de larges jupes qui vont te ridiculiser je veux que tu te sentes ridicule, je veux que tu crèves à côté de moi, que jamais tu ne t’éloignes de moi, tu es incapable de vivre, de décider, tu es une pauvre chose pitoyable regarde-toi, repoussante, rougeaude, alourdies par l’alcool et les anxiolytiques, viens que je te donnes tes comprimés tu sais bien que tu ne peux pas passer une journée ou une nuit sans tes comprimés, tu sais bien que tu te réveilleras en pleine nuit en hurlant, les draps souillés d’urine ou de sang tu ne sais jamais, et que je me tiendrai près de toi, tu sais bien que je suis ta maman ».
Grandiose !
Avec cela, comme dans Asiles de fous de Régis Jauffret, comme dans tous ces couples bancals si bien rendus par la littérature, on cherche l’inévitable comparse des mères perverses et narcissiques, et on les trouve, j’ai nommé les pères faiblards, ridicules, les misérables lâches, le petit tabouret sur lequel le tyran femelle pose ses pieds :
« Papa, je ne devrais pas t’inclure, il n’y a pas de pluriel. ». 
Isabelle Fiemeyer, Les 3 noms d’Esther, Maurice Nadeau, 2008, 119 p. 
Pour toute référence à ce texte, merci de préciser : Laurent Dingli, “Isabelle Fiemeyer, Les 3 noms d’Esther”, Le site de Laurent Dingli, mai 2008.

Jean Cau – Croquis de mémoire

J’inaugure aujourd’hui la série Bonnes feuilles, en publiant un extrait d’un livre de Jean Cau, intitulé Croquis de mémoire, publié chez Julliard, en 1985. Toute allusion à des événements récents n’est évidemment pas fortuite. Mais, au-delà de la tyrannie de l’actualité à laquelle il est bon parfois de s’arracher, ce passage invite à réfléchir sur l’indépendance d’esprit et la critique du pouvoir en place. Ce qui est devenu un sport commun aujourd’hui – et souvent une tentative d’échapper soi-même au néant – n’était pas si fréquent au temps de la Tontonmania, (Tontonmania à laquelle votre serviteur – âgé de seize ans en 1981 – avait lui-même succombé). Même si la politique de rigueur économique, dévastatrice, avait déçu quelques idéologues ou tempéré le dithyrambe d’une poignée d’idolâtres, l’année 1985 appartient encore à l’ère du mitterrandisme triomphant. 1985, c’est aussi la date à partir de laquelle, suivant l’ancien conseiller du prince, Jacques Attali, le pouvoir n’aurait plus rien fait, strictement rien. 1985, c’est l’époque du gouvernement de Laurent Fabius, l’inénarrable Monsieur F. – comme j’aime à le nommer – l’homme au mode de vie panthéonesque et aux pantoufles populacières, le grignoteur de carottes aux idées réversibles. C’est l’époque du sang contaminé, le temps cocasse où le ministre de la Défense Nationale, Charles Hernu, était un (ancien ?) agent au service du KGB ; un temps où, sous la responsabilité de la ci-devant taupe, de criminelles barbouzes firent sauter le bateau de Greenpeace, tuant au passage un malheureux photographe portugais. C’est aussi le temps où le fruit de l’adultère continuait d’être pris en charge par la République comme les enfants illégitimes du Roi Soleil l’avaient été, trois siècles plus tôt, avec les deniers du royaume (Il fallait bien me protéger, rétorquera Mazarine, qui fut légitimée en 1984). C’était l’époque où l’on faisait des menaces de morts à Jean-Edern Hallier, où, pour dissuader l’écrivain de parler, on alla jusqu’à déposer un cercueil aux dimensions de son fils de trois ans sur son paillasson. C’est donc en ces temps obscurs de la courtisanerie la plus basse, des manoeuvres les plus sordides, à cette époque où un Machiavel eût passé pour quelque niaiseux de collège, c’est en ce temps-là donc que Jean Cau écrivit les belles pages suivantes. Au style riche et percutant, l’auteur joignit le talent de l’analyste et ce regard libre qu’il aimait poser sur le monde.
Fils d’ouvrier, normalien, ancien secrétaire de Jean-Paul Sartre, lorsque ce dernier était proche du Parti communiste, l’écrivain reporter dénonça par la suite la Grande Prostituée, c’est-à-dire la Gauche, la gauche captive des intellectuels petits-bourgeois, la gauche ronflante et dévoyée qui le révulsait. Dans un entretien accordé à Jacques Vanden Bemden, ce « Méridional exigeant », comme il se désignait lui-même, déclara, dans le même esprit que Romain Gary à la fin des années soixante:
« j’ai vu de quoi était fait cette espèce d’idéalisme. D’une énorme naïveté et plus encore au niveau des individus, de mes confrères intellectuels, romanciers, philosophes, etc., il s’agissait d’une liquidation de leur propre enfance et les explications de leur adhésion à la gauche auraient parfaitement eu leur place dans un manuel de freudisme à l’usage des populations sous-développées. C’était à qui liquiderait sa classe, sa famille, son passé dont il avait honte et qui lui pesaient. En bref, leur démarche était proprement névrotique et ils allaient au peuple plus par haine de leur classe, par haine de leur famille, par rejet de leur milieu d’origine que par une adhésion profonde, vraie, vivante. Ils allaient au peuple parce qu’ils n’en sortaient. Moi, pourquoi vouliez-vous que j’y allasse puisque j’en sortais et que je le connaissais ce peuple, et que je l’aimais et que j’en étais » (1).
Autre point commun avec Gary, en plus de l’admiration pour De Gaulle : la volonté de rester libre. Où vous situez-vous politiquement lui demande ainsi Jacques Vanden Bemden :
« Je ne me pose pas cette question. Le matin, au premier café, je ne me demande pas où je me situe politiquement. Je ne me situe nulle part (…) Je ne suis pas un militant. Absolument pas. “Les militants ont en commun avec les éponges, disait Paul Valéry, qu’ils adhèrent”. Eh bien, je n’adhère pas. Je suis un aventurier. Je préfère être un voltigeur, un flanc-garde, que marcher dans le gros de la troupe, dans la masse, si vous voulez » (2).
Passons sur la façon qu’il avait de décliner, après bien d’autres, la décadence de l’Occident et de fustiger son vide spirituel ; il le faisait au nom d’une esthétique de la morale avec cette manière très célinienne de se poser en Cassandre (en chienne guidant la meute disait Louis-Ferdinand Destouches). Passons aussi sur l’analyse de ce déclin – la volonté de tuer le père et la féminisation de la société – que d’autres, par ignorance et par fainéantise, ont cru récemment découvrir ; “toutes les décadences se jettent vers la mère” affirme-t-il ainsi, en se défendant de toute misogynie. Il y aurait donc beaucoup de choses à dire sur cet entretien passionnant – et je le ferai peut-être un jour, mais venons-en au passage qui nous occupe aujourd’hui. Voici donc, dans un style exubérant, somptueux, souvent acide, la description du pouvoir à la rose :
« La Gauche ? Le Bien. Et je regardais (croquons ici des souvenirs tout frais.) M. Mauroy, Premier ministre, prononcer le mot de « Droite ». La joue s’enfle, le regard se durcit, la poitrine se gonfle d’un air mauvais qu’expulse une bouche dégoûtée. Il dit, en vérité, Satan, le Diable, le Mal, l’Informe, Léviathan, Belzébuth, Melmoth, Baal, il dit l’Inhumain et l’Incompréhensible. C’est exactement cela : l’incompréhensible. Comment la Droite ose-t-elle et peut-elle exister ? Il a beau heurter ce mystère de son frontal de boeuf, il ne le perce pas et contemple, l’oil rond, cette cuillère maudite pondue par la poule noire de la société française. Hors de l’Eglise de Gauche, l’infidèle, le Sarrazin, le pestiféré contagieux qu’il est à crime de « fréquenter ». « Untel ? Mais il fréquentait des gens de Droite ! » Ou bien : « Ce groupe, ce mouvement – ces « gens-là » ? Mais ils avaient des liens avec la Droite ! » Comme l’on disait, naguère, que X fréquentait des prostituées ou comme on dit, aujourd’hui que Y a des liens avec le Milieu.
« La Gauche : une union, un choeur et une communion. La Droite : une maladie et il suffit d’une minuscule égratignure pour que l’infection, si l’on n’y prend garde, gagne le corps tout entier. Alors, Gauche toujours en alerte, toujours “vigilante”, tant il faut se méfier des “symptômes”, des “résurgences” et des “réveils” de la Droite qui “relève la tête”. Et de ses “avancées” bien que sa principale vertu soit “l’immobilisme”. La Gauche, elle, on l’a remarqué, est toujours en marche. N’importe comment, sur un tapis roulant ou comme un toutou tournant la broche (une broche sans gigot), mais elle marche. Vers plus de liberté, vers le socialisme ou le communisme, les trente-cinq heures, le loisir, le bonheur, la reconnaissance de l’homme par l’homme et vers son avenir qui est la femme – disait sans broncher Aragon ! – vers le dialogue, la table ronde et la Terre promise. Elle adore marcher, la Gauche, tant son inconscient, lui rappelant ses origines d’omelette chrétienne retournée, l’oblige à la procession. Sauf que « le peuple chrétien » allait de l’église à la chapelle de la Vierge, de Notre-Dame de Paris à Chartres, de Vézelay à Jérusalem, d’un sanctuaire (à) l’autre, alors que le « peuple de Gauche » piétine sourdement de la Bastille à la Nation, du Panthéon au Père-Lachaise et de la Gare du Nord à celle de l’Est (…) Marcher, cette manie. La manif est procession et le slogan cantique.
« Et toujours je me souviendrai, lorsque M. Mitterrand fut élu, de ce chef-d’oeuvre absolu de grotesque que fut la cérémonie du Panthéon. Et de cet homme qui, à pas comptés et raides, une rose à la main, déambulait dans la crypte sinistre devant des blocs de pierre contenant, saintes reliques, des ossements ; et invoquait les morts ; et demandait une légitimité sacrée à la poussière. Et je regardais ce masque – pokerface – du joueur qui enfin ramasse le banco. Qui traîne depuis plus d’un quart de siècle dans le casino politique. Qui sait tricher. Qui n’hésite pas à aller chercher des jetons sous la table. Qui, à force de se faire décaver, a appris à filer les cartes, l’oeil mort, à relancer à gauche, à bluffer à droite, à accepter dans son gros pot des mises de petits joueurs et même à leur jeter, en cadeau, une plaque. Le flambeur a la peau blanchie par les veilles (…) Il parle très peu aux autres joueurs. Il a un mince cheveu sur la langue. Il zozotte très légèrement et j’ai – personnellement – des poussées d’allergie lorsque j’entends cette voix qui, toujours, sonne musicalement menteuse (…)
« Je dévorais ce visage. Et le bon peuple applaudissait ; et les intellectuels séminaristes, les diacres parlementaires, les cardinaux mangeurs d’autres curés et piétineurs d’autres tombes, affichaient des mines en dévotion confites. Et l’envie me prenait de souffler dans des trompettes en bois, de lancer des boules puantes à travers les pattes des processionnaires et, horrible gamin, de jeter des grenouilles dans les bénitiers du Panthéon. Hélas, je restai sage et ce scandale n’arriva pas. La componction fut de règle et le socialisme en lévitation put accomplir en paix ses déambulations circulatoires.
Accordons à M. Mitterrand qu’il brave héroïquement le ridicule puisqu’il en est arrivé à se fabriquer un pèlerinage rien que pour lui. Et le voilà qui, chaque année, casquette de loup de mer sur la tête, chemise à carreaux, canne à la main, escalade à pas comptés une caillasse pour aller méditer devant un caillou (c’est « Le pèlerinage à la Roche de Solutré ») suivi de quelques « fidèles » (sic). Et tous, dociles moutons, de suivre le pâtre au front lourd de pensées, qui, devant le caillou, invoque en silence les divinités à la fois chtoniennes et socialistes.
« Il médite. Il redescend ensuite, tel Moïse, de son Sinaï personnel, et, dans la vallée, bénit le paysan qui lui offre le vin. J’aimerais qu’il égorgeât un bouc sur la place du hameau. Il lèverait le couteau du sacrifice que lèverait Attali, sur un coussin, et prononcerait ces mots : « Que périsse la Droite comme va mourir cet animal ! » Le commentateur de la télévision dirait que le président de la République, une fois de plus, a affirmé sa confiance dans l’issue victorieuse du combat mené par le socialisme contre son adversaire de toujours, le bouc éternel de la réaction » (3).
(1). Jacques Vanden Bemden, In memoriam, Entretien-souvenirs avec Jean Cau.
(2). Ibid.
(3). Jean Cau, Croquis de mémoire, Paris, Julliard 1985, pp. 215-218.
Mercredi 13 février 2008
Pour tout référence à ce texte, merci de préciser : Laurent Dingli, “Jean Cau, croquis de mémoire”, Les carnets de Laurent Dingli, février 2008.

Romain Gary – Chien blanc

Romain Gary – Chien blanc
Il n’existe probablement pas d’écrivain dont je me sente aussi proche que Romain Gary. Non par le talent, bien entendu – je n’aurais pas cette fatuité burlesque – mais par le sentiment d’humanité douloureuse qui le caractérise. J’ose donc cette familiarité par-delà le tombeau : Gary est mon frère, mon héros combattant, mon misanthrope altruiste et je me suis souvent ressourcé à la jouvence de ses cris. Croire encore, jusqu’au bout de la haine, du désespoir, jusqu’au suicide qui viendra achever la quête, les soubresauts, les mains tendues, les amours possibles. Gary est mon frère, mon humaniste au coeur déchiré, ma foi ardente, ma rectitude au parcours torve, à la démarche bancroche. Combien de rires et de larmes ce diable lyrique à la crinière abondante, aux yeux séducteurs, ne m’a-t-il pas arrachés ? J’ai cru entrevoir sa violence intérieure, j’ai cru mesurer l’abysse de son dégoût. Mais si j’ai marché dans ses pas, je ne lui ferai pas l’injure de plaquer mes attentes, mes déceptions ou mes joies sur les siennes. Je ne serai pas le flagorneur qui prend prétexte de son adulation pour ne parler en réalité que de lui-même. Cet homme n’a d’ailleurs rien d’un gourou ou d’une idole, il est bien trop humain pour cela, lui qui a couru le monde loin des Académies, mon vrai immortel, mon Emile Ajar aux blessures vives, qu’elles soient gueulées ou encaissées, ma belle âme sensible, si souvent triturée par ces écraseurs que sont les hommes. Gary, mon frère, pauvre « cosaque un peu tartare mâtiné de juif » comme il se plaisait à se définir lui-même, il me faudrait un livre pour commencer seulement à lui rendre hommage. Un jour peut-être.

Romain Gary, mon frère,

J’ai relu récemment l’un de ses ouvrages. Je l’ai ouvert avec une sorte de précaution et de recueillement comme l’on tourne les pages d’une Bible. J’avais découvert Chien Blanc il y a plus de vingt ans, à l’adolescence. Après Jack London, ce fut une révélation ! Et, en compagnie de ce juif errant, je réapprenais la familiarité de la sauvagerie. Tout le monde connaît l’histoire, le cadre, les poussées d’espérance et de colère ramassées dans ce roman. Car avec Gary, c’est toujours du concentré. Il va à l’essentiel et met en trois cents pages ce que d’autres ne consignent pas même en six cents. Voilà donc l’Amérique de la fin des années soixante, en pleine crise, la guerre du Vietnam, la haine raciale, les émeutes pour les droits civiques. On y découvre aussi le militantisme de sa jeune compagne, Jean Seberg, l’actrice inoubliable d’A bout de souffle de Jean-Luc Godard. Cette tête généreuse encore farcie d’illusions, cette autre écartelée de l’existence, aura traversé la vie comme un météore en sautillant sur des charbons ardents. Et puis il y a le coeur du livre, la rencontre qui vient tout incarner : celle de Batka, le « chien blanc », c’est-à-dire un animal dressé par les Blancs racistes du Sud contre les Noirs. On ne pouvait mieux illustrer le manque d’indulgence du haineux bipède que par cette histoire émouvante à crever. Et l’on ne pouvait mieux dire à quel point la vie peut être pervertie par l’homme. Avec Gary, nous sommes souvent plongés dans cette tragicomédie qui est depuis des lustres une spécialité de l’espèce. C’est toute l’agitation, le remuement stérile, l’éternel bavardage de ces primates attroupés qu’il vient encore une fois nous conter. Voici en effet la haine fière, la haine qui se proclame gaillardement, mais aussi celle qui, travestie en progrès, fardée comme une vieille pute, vient vous asséner ses belles leçons de morale en minaudant, en tortillant le derrière, ou alors en bramant, en fulminant sa sainte rage ; c’est la haine des divagations idéologiques, des éructations de bons apôtres, des exhortations altruistes qui mènent immanquablement au cimetière. Gary, le combattant de la France Libre, qui a affronté l’hydre nazie et mesuré la catastrophe communiste, cet homme-là est immunisé, depuis longtemps, contre toutes ces chimères criminelles. Et pour illustrer son propos, le romancier n’a même plus besoin d’inventer car, dans le domaine de la bêtise, la réalité dépasse toujours la fiction. Voici par exemple le cas éloquent de ces jeunes étudiants américains, qui, en novembre 1969, se sont mis en tête d’immoler un chien par le feu pour faire un coup médiatique et montrer ce qu’endurent les vietnamiens brûlés au napalm ! On pense alors avec Gary : saleté d’hommes ! Mais, en l’absence de l’écrivain, ce sera la belle Jean Seberg qui mettra les monstrueux petits-bourgeois dehors : « Get the hell out of here ! ».
Car Gary appartient à cette prestigieuse lignée d’humanistes qui nous permettent de ne pas totalement désespérer de l’humanité, les Albert Schweitzer, les Gandhi, les Dalaï Lama, les Théodore Monod, ceux qui, croyants ou athées, ont saisi bien avant les autres que l’animal n’était pas rien dans ce monde, qu’il était un être sensible, que l’on pouvait tout apprendre de lui. Il faisait partie de cette rare lignée de femmes et d’hommes qui préfèrent regarder le monde plutôt que l’écraser, qui ont compris que la différence est l’une de nos plus grandes richesses. Lisez cette entrée en matière magistrale, lorsque Romain Gary pénètre dans la cage du python, il a déjà tout dit, du moins l’essentiel.
« De temps en temps, j’allais rendre visite à mon python. J’entrai dans l’enclos spécial que Jack Carruthers lui réservait par égard pour les écrivains, je m’installais les jambes croisées, en face de lui et nous nous regardions longuement avec un étonnement, une stupéfaction sans bornes, incapables chacun de donner la moindre explication sur ce qui nous arrivait et de faire bénéficier l’autre de quelque éclair de compréhension tiré de nos expériences respectives. Se trouver dans la peau d’un python ou dans celle d’un homme était un avatar tellement ahurissant que cet effarement partagé devenait une véritable fraternité ».
Ailleurs, c’est avec son chat siamois qu’il vit ce moment d’échange intense :
« Maï est assis sur mes genoux. Ce chat siamois, qui ne me quitte pas et s’installe sur mon épaule pour me raconter avec force détails des histoires incompréhensibles de sa voix aux innombrables nuances, est une fois de plus en train de me confier des secrets du monde-chat que j’essaie en vain d’interpréter (…) Le sphinx vous parle enfin, vous dit tout et vous voilà arrêté au bord de la grande révélation par votre ignorance des langues étrangères ».
Bigre ! On en a le souffle coupé ! Romain Gary l’a donc compris avec quelques autres : au-delà de nos petites chapelles, de nos médiocres sabirs, de nos bredouillements de tours de Babel, il existe un véritable langage universel.
« J’écris ces notes à Guam, face à mon frère l’Océan. J’écoute, je respire son tumulte, qui me libère : je me sens compris et exprimé. Seul l’Océan dispose des moyens vocaux qu’il faut pour parler au nom de l’homme ».
Pourtant, à moins d’atteindre la sagesse d’un moine tibétain, cette aptitude au langage universel est aussi, presque forcément, une source de souffrance. Le texte est émaillé de phrases exprimant le conflit intérieur, celui que suscite la béance entre le désir d’humanité et la réalité du monde des hommes :
« Ce qu’on appelait jadis l’humanitarisme s’est toujours trouvé pris dans ce dilemme, entre l’amour des chiens et l’amour de la chiennerie ». Et encore plus loin : « c’est là une réflexion d’homme habitué à se tenir soigneusement en laisse lui-même : je me suis résigné à admettre une fois pour toutes le fait que je ne parviens pas à civiliser entièrement l’animal intérieur que je traîne partout en moi (…) ».
L’humaniste a le pouvoir de s’identifier à l’autre, même, et surtout, lorsqu’il est d’une nature différente. Il ne faut pas comprendre la phrase suivante comme de l’anthropomorphisme déplacé, il ne s’agit nullement de cette façon un peu mièvre et cavalière qu’ont certains humains de parler à la place des animaux, tels de piètres ventriloques, alors qu’il suffit de les écouter. Ce sont les mêmes qui jadis se peignaient le visage en noir pour jouer du jazz sans recourir aux services des “nègres”. Non ce n’est, chez Romain Gary, que de la compréhension, celle de la souffrance qu’endure l’animal à qui l’on a appris la haine à coups de bâton et d’isolement :
« Qu’est-ce que j’ai fait, pourquoi suis-je enfermé dans une cage, pourquoi ne veux-tu plus de moi ? ».
Allez donc dans nos refuges, vous y trouverez les mêmes regards, les mêmes paroles muettes. Voyez encore avec quelle cruauté inouïe on traite les animaux en Chine, au Canada, en Egypte, en Espagne… ou en France. Bien avant nous, Gary, l’homme qui a écrit le premier roman écologique – Les racines du ciel – a été confronté à l’éternel argument des sots : penser à l’animal empêcherait de penser à l’homme. Combien de fois ne l’ai-je pas entendu moi-même ? Combien de temps n’ai-je pas perdu à essayer vainement de convaincre une flopée d’imbéciles que l’homme et l’animal étaient complémentaires et comme embarqués dans la même galère ? L’un des multiples ennuis avec la Bêtise, c’est qu’elle ressasse, qu’elle s’entête bien plus que ces pauvres mules auxquelles nous avons fait une bien fâcheuse et bien fausse réputation. Vous avez beau plaider, rétorquer, déployer une palette d’arguments, l’oeil glauque et vide vous transpercera comme le néant. Voici donc Gary qui tente, sans y parvenir, d’abréger les souffrances de Batka. Mais déjà le pistolet lui glisse des mains:
« Je suis pris de vomissements.
« – Tout de même, monsieur, tant de drames pour un clébard. Et le Biafra ?
« Vous vous foutez de moi ? Le Biafra ?
« En somme, ne rien faire pour le Biafra, ça vous permet de ne rien faire pour un chien ? »
La supercherie est démasquée. On voudrait se débarrasser de ce berger allemand parce qu’on le juge irrécupérable, comme d’autres décident arbitrairement et sottement que certains prisonniers n’ont plus le droit à la réhabilitation.
« La plupart des amis à qui j’avais posé la question répondaient qu’à notre place ils auraient fait piquer le chien et qu’ “il y a tout de même une limite à la sensibilité”. Je ne suis pas de cet avis. Je trouve au contraire que nous voyons autour de nous constamment la preuve qu’il n’y a que trop de limites à la sensibilité. Je refuse, pour ma part, de céder à l’escalade moderne de la désensibilisation ».
Voilà peut-être la vraie résistance, pas celle de nos pitres, de nos salonards, de nos rebelles autoproclamés. Comme tout écrivain authentique, Gary évoque, à travers l’actualité, des questions intemporelles. Il en vient donc aux démagogues, aux révolutionnaires de pacotille, à ces hypocrites suprêmes qui pullulent encore aujourd’hui et dont il nous brosse un puissant portrait :
« C’était un de ces progressistes indignés par notre société de consommation qui vous empruntent de l’argent pour faire de la spéculation immobilière. J’ai horreur des gens dont les professions de foi libertaires naissent non point d’une analyse sociologique, mais de failles psychologiques secrètes ». Et, dans le même ordre d’idées : « Les idéologies posent avec de plus en plus d’urgence la question de la nature de notre cerveau chaque fois qu’elles croient poser celle des sociétés. Je sais depuis longtemps que notre intelligence est au service d’une aberration congénitale qui s’ignore. ».
En apparence, ce vieux bourlingueur a déjà trop de bouteille pour s’en laisser conter. Promis ! Il ne se laissera plus abuser par l’idéalisme et son cruel manichéisme.
« Car je sais, ajoute-t-il, qu’il y a dans les « bons camps » autant de petits profiteurs et de salauds que dans les mauvais ».
C’est loin d’être un regard condescendant porté sur le monde. Le propos désabusé, le trait acerbe, recèlent une grande part d’autocritique, de regard lucide sur soi, de prise en compte de ses propres contradictions :
« Il y a quarante ans que je traîne en moi dans le monde mes illusions intactes, malgré tous les efforts pour m’en débarrasser et pour parvenir à désespérer une fois pour toutes, ce dont je suis physiologiquement incapable. Et c’est bien cela qui me rend si belliqueux dans mes rapports avec toutes ces « belles âmes » dans lesquelles je me reconnais moi-même, avec tout ce que cela suppose de transfert scorpionesque, comme chez ces nègres qui haïssent leur condition dans les autres nègres ou chez les Juifs antisémites. ».
Et Gary aurait pu ajouter : comme tous ces Européens marqués par la haine de soi. Culpabilité, mais aussi, dramaturgie compassionnelle dont notre France contemporaine n’est pas avare. Un auteur afro-américain lui révèle ainsi qu’il y a « de petites organisations de Noirs dont le seul but est de soulager les Blancs, les soulager de leur argent, et soulager leur conscience. Ils mettent l’argent dans leurs poches et les Blancs se sentent mieux. Bientôt, chaque Blanc « coupable », qui est assez riche pour se le permettre, aura sa propre organisation de Noirs chargée de l’aider à se sentir un type bien ». Cette dramaturgie compassionnelle atteint parfois le sommet du ridicule, notamment lors d’un gala organisé pour la cause des droits civiques au cours duquel Marlon Brando joue le petit dictateur de la bienfaisance : « chez un millionnaire qui ne risque même pas un coup de pied au cul, s’agace Gary, cela ne faisait même pas « Panthère Blanche », cela faisait caniche de salon qui pisse sur le tapis ». Décidément, l’écrivain avait déjà tout compris :
« Oublions Marlon Brando et son numéro raté de Panthère Noire. Ce qu’il importe de dire, c’est qu’il y a parmi les Blancs des inadaptés psychologiques, des misfits qui utilisent la tragédie et la revendication des Afro-Américains afin de transférer leur névrose personnelle hors du domaine psychique, sur un social qui la légitime. Ceux qui cachent en eux une faille paranoïaque se servent ainsi des persécutés authentiques pour se retourner contre les « ennemis ».
Regardez encore aujourd’hui comme rien n’a changé, voyez nos indignés de profession faire leurs piteuses pantomimes et frapper théâtralement du poing sur la table pour se faire une physionomie – redresseurs de torts du schow biz, écrivaillons ratés, politiciens fanatiques, écolos de la vingt-cinquième heure, tous sont aimantés par les caméras comme des drosophiles par l’ordure.
Mais, bien loin de cette écume, l’engagement de Romain Gary, comme tout engagement authentique, pose la question brûlante de l’impuissance face au mal:
« Le redresseur de torts enfantin que je cache en moi, le protecteur universel, le bras droit de la Justice, se sent une fois de plus réduit à cet état de rage intérieure, de hargne et de haine de soi-même qui s’empare de tous les rebelles lorsqu’ils sont obligés de murmurer les mots : « Qu’est-ce que tu veux, on n’y peut rien » ».
Alors surgit une fois encore la misanthropie, d’autant plus aiguë et profonde, qu’elle est à l’échelle de l’espoir déçu :
« Je suis raciste parce que toute votre putain d’espèce humaine me sort depuis longtemps par le derrière, que vous soyez jaunes, verts, bleus ou chocolat. Il y a trente ans que j’ai choisi les bêtes ».
Dans un autre passage, l’écrivain a cette phrase d’une grande force : « Quelque chose a été enfermée en moi, par erreur, dans la peau d’un homme ».
Trente-cinq ans avant Max Gallo, Alain Finkielkraut ou Pascal Bruckner, Romain Gary avait mesuré les limites de la repentance, notamment à propos de Juifs américains, originaires d’Europe de l’Est qui, en tant que citoyens des Etats-Unis, s’accusaient grotesquement d’avoir perpétré un crime contre l’humanité, ce qui provoque l’hilarité âcre de Gary :
« – Je vais vous dire. Vous êtes tous les trois juifs d’Europe de l’Est, et même si l’un de vous est arrivé à temps pour naître aux Etats-Unis, vos pères et grands-pères pourrissaient encore dans les ghettos entre deux pogroms, alors que l’esclavage n’existait déjà plus aux Etats-Unis. Seulement, quand vous dites « nous autres, esclavagistes américains », ça vous fait jouir, parce que ça vous donne l’impression d’être des Américains à part entière. Vous vous donnez l’illusion que vos ancêtres étaient esclavagistes – alors qu’on en tuait mille, bon an mal an, suivant l’humeur des cosaques, des atamans, et des ministres du tsar – car cela vous fait sentir à quel point vous êtes assimilés. ».
On se demande si Gary a lu le fameux livre de Theodor Lessing sur la haine de soi juive (Der jüdische Selbsthass). Quoi qu’il en soit, son sens de l’observation lui suffisait amplement. Et sur l’excès de repentance, il a encore cette remarque limpide :
« Il serait inique et indigne d’en vouloir aux Arabes d’aujourd’hui et de leur faire grief des crimes de leurs ancêtres, lesquels n’étaient pas des crimes à l’époque. Rien de plus aberrant que de vouloir juger les siècles passés avec les yeux d’aujourd’hui. Mais de là à voir dans l’Islam l’incarnation de l’âme africaine, il y a tout de même quelques petites années-lumière à franchir, et lorsque Malcom X écrit, à propos des Blancs : « Comment pourrais-je aimer l’homme qui a violé ma mère, tué mon père, réduit mes ancêtres en esclavage ? », c’est pourtant exactement cela qu’il fait lorsqu’il se jette dans les bras du Prophète ».
Le raisonnement sur la repentance est juste, même si Gary confond les Arabes et le Prophète de l’Islam. Bien qu’il n’y ait jamais eu de séparation entre le spirituel et le temporel, et qu’un peuple, les Arabes, se soit identifié à l’Islam dont lui et sa langue furent le vecteur, Mahomet n’est pas davantage responsable que le Christ de l’esclavage des Noirs.
Mais l’essentiel n’est pas là. Bien avant Jean-François Revel, Gary s’est insurgé contre la justification ethnique, historique ou sociale du crime. Lassé par les bateleurs d’estrade et les redresseurs de torts, étouffant sous le poids de la bonne conscience, il cherche alors à quitter les Etats-Unis, à se rendre n’importe où « pourvu, dit-il, que je n’y entende plus cette sempiternelle ritournelle : « Bien sûr ce Noir est une fripouille, mais n’oubliez pas que ce sont les Blancs qui l’ont rendu comme ça ».
Parce qu’il est profondément honnête, il ne ménage personne par principe, pas même ceux dont il défend ardemment la cause, comme les Noirs américains. Il observe notamment l’antisémitisme de certains membres de la communauté :
« Les Juifs sont particulièrement visés, d’abord parce que la moitié des magasins leur appartient, et ensuite parce que les Noirs ont besoin des Juifs comme tout le monde ».
Le constat est donc nuancé : « Que le colonialisme dans ses grandes lignes et dans le premier demi-siècle de son existence ait été une étape historiquement valable n’empêche point que tout ce que nous avons fait subir à l’âme des Noirs, même si nous avons incontestablement fait beaucoup pour eux aussi, devrait nous rendre un peu plus circonspects dans les jugements moraux que nous portons sur eux ».
Même constat, à peu de chose près, dans l’oeuvre de Théodore Monod, un vieux connaisseur de l’AOF.
Mais Romain Gary ne pêche pas par l’excès inverse, il sait que l’injustice entretient le désespoir et constitue un terreau favorable à la révolte.
Il critique par ailleurs de manière véhémente la société de consommation qui avait atteint son apogée en Europe et aux Etats-Unis. « Cette ruée au pillage, précise-t-il lors des émeutes, est une réponse naturelle d’innombrables consommateurs que la société de provocation incite de toutes les manières à acheter sans leur en donner les moyens ». Et plus loin : « Les surenchères de la publicité commerciale et de la propagande politique ont rompu tout rapport de réalité et de valeur entre le produit jeté par le marché, déodorant ou idéologie, et une authenticité quelconque ». Des termes qui conservent une grande fraîcheur à l’heure où nous nous interrogeons sur notre modèle de société, sur l’authenticité du débat public ou encore sur la pertinence d’un « développement durable ».
C’est aussi parce qu’il aime et connaît bien les Etats-Unis que Romain Gary se permet quelques critiques sévères : Lors d’une conversation avec Bob Kennedy, il relève ainsi : « Je sentais peser sur Bobby la menace de la paranoïa américaine, plus dangereuse ici qu’ailleurs, dans ce pays où le culte du succès, de la réussite, accentue les complexes d’infériorité, de persécution, de frustration et d’échec ». L’auteur effectue surtout une analyse fine et prémonitoire de ce qui constitue aujourd’hui l’une des grandes dérives de nos sociétés contemporaines : le remplacement de l’actualité par le spectaculaire, de l’événement par l’événementiel, et, l’on serait même tenté de dire en extrapolant, du réel par le virtuel : « Il faudrait faire une étude profonde de la traumatisation (sic) des individus par les mass media qui vivent de climats dramatiques qu’ils intensifient et exploitent, faisant naître un besoin permanent d’événements spectaculaires. Rien encore n’a été fait dans ce domaine. Et il faut bien dire que le vide spirituel est tel, à l’Est comme à l’Ouest, que l’événement dramatique, le happening, est devenu un véritable besoin. Et, d’un happening à l’autre, il y a la réaction en chaîne ». Je laisse au lecteur le soin de faire le rapprochement avec la situation actuelle aux Etats-Unis ou en France.
La critique frappe aussi rudement les excès de la jeunesse de soixante-huit. Et l’on rit un peu lorsqu’on voit qu’au nom de la liberté sexuelle (et du cinéma) un acteur d’Hollywood propose ouvertement de coucher avec Jean Seberg : « Il veut répéter cette fameuse scène d’amour sans témoin, et il ne comprend pas pourquoi Jean Seberg exige que le metteur en scène soit présent à la répétition ». Le freluquet devrait se méfier car Gary est un sanguin qui doit souvent se contenir pour ne pas jouer des poings. Mais voici que, de retour à Paris, au moment de l’effervescence estudiantine, il retombe dans le travers qu’il avait lui-même dénoncé avec lucidité. Il porte alors un regard assez naïf sur le mouvement de mai 68. Mais il le fait, il est vrai, sans notre recul et dans le feu même de l’action :
« (…) pour moi aucun doute : lorsque nos C.R.S. se jettent en avant, matraque au poing, à Sèvres-Babylone, c’est au ghetto américain qu’ils ont affaire, au Viêt-Nam, au Biafra et à tout ce qui crève de faim sur la terre. La révolte de la jeunesse de Paris s’inscrit tout naturellement dans ce récit parce qu’elle ne vise aucune situation sociale spécifique : elle les vise toutes. Ces poings serrés français, ces poings blancs, ce sont aussi des poings noirs. Il n’y a aucun doute là-dessus. Depuis la télévision et le transistor, le monde qui nous bombarde de ses indignités est devenu une immense entreprise de provocation, et vous vous attaquez à ce que vous avez sous la main, vous cassez tout, vous vous exprimez. Pompidou paie pour l’assassinat de Che Guevara. C’est ainsi que, d’une certaine façon, inattendue, les étudiants de Paris sont en train de renouer, en lui donnant cette fois un contenu authentique, avec la vénérable tradition humanitaire française » et même avec notre « mission universelle ». »
Encore une fois, c’est sa propre humanité que Gary projette sur le monde. Passons sur l’illusion qui faisait du Che Guevara, ce criminel en puissance, une sorte de héros chevaleresque, de révolté au grand coeur. Si le mouvement de mai 68 est bien plus complexe qu’ont bien voulu le laisser croire quelques récentes caricatures, si l’impact de la mondialisation sur la politique est justement perçue par Gary, sa vision paraît toutefois un peu courte pour ne pas dire simpliste. Il est impossible d’étudier ici la question en détail. Un commentaire seulement : mai 68 fut une réaction des pays riches aux excès de la société de consommation, une société en manque de repères spirituels, bien trop centrée sur la production et la possession matérielle. A l’échelle internationale, le mouvement a favorisé l’émergence de grands courants, comme l’écologie occidentale moderne, quant à la France, il serait intéressant d’étudier ce que les réformes du giscardisme doivent à cette “révolution”. Cependant, mai 68 n’est pas seulement ce beau cri de révolte universel, cette grande kermesse altruiste que Gary veut bien voir en lui. C’est d’ailleurs le fils d’un de ses amis, un activiste Afro-américain séjournant à Paris, qui va contribuer à lui dessiller les yeux.
Mais auparavant, Gary apprend que ce jeune homme, Ballard, ne trouve pas de travail en raison de la couleur de sa peau. La réalité du racisme, qu’il venait d’observer aux Etats-Unis, lui revint donc brutalement en pleine face, chez lui, en France. Et cette petite haine ordinaire, tolérée tacitement ou du bout des lèvres, suscite un magnifique commentaire de l’écrivain humaniste :
« J’émets une sorte de ricanement haineux. Les grenades qui explosent au loin prennent soudain un sens lumineux. J’essaie de me calmer, je me dis que la Bêtise c’est grand, c’est sacré, c’est notre mère à tous, il faut savoir s’incliner devant Dieu ».
C’est alors que le jeune Américain, Ballard, apporte à Gary un autre regard sur l’idéal des braves étudiants de la Sorbonne, un regard assez lucide, en dépit de ses vingt ans. « Tous les mecs ici sont communistes. Dès qu’ils me voient ils se mettent à jouer du violon. Toujours le même air. De la propagande communiste. Ils deviennent copains avec moi uniquement parce que j’ai la peau noire. Ce n’est pas moi qui les intéresse, c’est ma couleur. J’ai jamais vu des mecs aussi colour-conscious, pas même chez nous ».
Voilà assez bien résumé l’aveuglement et le mépris inhérents à tout déterminisme idéologique. Et, plus loin encore, le jeune Ballard nous offre cette perle sur l’antiaméricanisme, qui , quarante ans plus tard, reste d’actualité :
« Ils ont de petits sourires supérieurs quand ils me parlent de l’Amérique, ils font de la suprématie, voilà. Comme les « bons » Blancs dans le Sud, quand ils parlent des Noirs. Les Etat-Unis, pour eux, c’est pourri, c’est dégueulasse, c’est de la merde. Moi, je suis censé écouter ça et leur dire, oui, merci beaucoup. C’était comme si j’étais pas américain à leurs yeux, parce que j’ai la peau noire. C’est tout ce qu’ils voient en moi, la peau noire. ».
C’est dire, en d’autres termes, que l’idéologie induit par définition une négation de l’individu.
Un peu plus loin, la réalité devient encore plus caricatural que la plus grossière des fictions : aux Deux Magots, Gary rencontre ainsi un industriel à qui le fils vient de demander des conseils pour gérer le capital de son mouvement léniniste-trotskyste révolutionnaire !!! On ne peut s’empêcher de penser à la scène du célèbre film de Claude Lelouch, L’aventure, c’est l’aventure, dans laquelle Lino Ventura jette un cocktail Molotov dans la luxueuse voiture de son fils gauchisant.
Il est impossible de citer tous les passages remarquables, toutes les saillies, toutes les pensées profondes de ce texte exceptionnel. Relevons encore pour le plaisir cette description d’une brute épaisse de la CRS :
« Le Roi Pausole plisse les yeux. Je constate qu’il ressemble énormément à Sa Majesté le Roi Carnaval de ma chère ville de Nice presque natale. Ses yeux se plissent de plus en plus, et c’est accompagné d’un sourire de ses lèvres dodues. Lorsque la connerie plisse les yeux, c’est quelque chose, ça pétille littéralement d’imbécillité là-dedans, le vent de l’esprit souffle et m’envoie à la figure des relents de gnole ».
Joignant alors le geste à la parole, le flic assène un puissant coup de matraque au Compagnon de la Libération en le qualifiant élégamment de « salope ». Il faut dire que les hommes de la maréchaussée, qui ont été lapidés pendant des jours par de jeunes exaltés et se sont fait traiter, non sans indécence, de SS, ces hommes-là donc sont devenus légèrement chatouilleux.
De toute façon, Gary, reste en dehors de la mêlée. Gauche ou droite, réactionnaire ou progressiste, cette âme de sioux est bien trop nomade pour s’embrigader dans un camp.
« Le dernier carré, c’est quelque chose à quoi je n’ai jamais pu résister. J’ai horreur des majorités. Elles deviennent toujours menaçantes ».
Puis c’est le retour aux Etats-Unis, les drames, l’horreur, la cruauté, la bêtise triomphante. Je n’en dirai rien, pas un seul mot, car cette histoire-là ne se transcrit pas, elle se découvre. Mais je défie les personnes sensibles de la lire cent fois, et de ne pas pleurer encore à la centième.
Pour conclure, je me contenterai donc de citer une pensée de mon très cher frère:
« Le seul endroit du monde où l’on peut rencontrer un homme digne de ce nom, c’est le regard d’un chien »
Romain Gary, mon frère, je t’adresse un dernier salut, au-delà de cette mort qui nous sépare et qui n’est, en réalité, qu’un frontière éphémère.
Romain Gary, Chien blanc, Paris, Gallimard, 1970.
Liens : voir la page consacrée à Romain (Kacew ) Gary dans l’encyclopédie en ligne wikipedia.
Samedi 9 février 2008. Texte mis à jour le 11 février 2008.
Pour toute référence à ce texte, merci de préciser : Laurent Dingli, “Romain Gary, Chien blanc”, Le site de Laurent Dingli, février 2008.