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Un éternel Treblinka

treblinkaCommentaire écrit en réaction à l’article le devoir d’indifférence, publié sur le blog de Philippe Bilger.

30 avril 2008

Nous nous interrogeons sur les sources de la violence, sur ce qui peut l’alimenter, notamment certains jeux vidéos. A ce sujet, il existe un domaine dont on parle encore peu, bien qu’il suscite de plus en plus l’intérêt du public : celui de la violence que nous faisons subir à l’animal. Dans un livre au titre provocateur « Un éternel Treblinka », un universitaire américain, Patterson, a étudié le lien entre la violence que nous infligeons aux autres espèces et notre rapport général à la violence (je ne l’ai pas encore lu) ; cette thèse a été discutée récemment sur France Culture par des philosophes comme Elisabeth de Fontenay dont l’ouvrage Le silence des bêtes, paru il y a dix ans, est depuis lors une référence, sans parler du livre qu’elle a cosigné avec Alain Finkielkraut. En résumé, la thèse de Patterson est que la cruauté dont nous faisons preuve envers l’animal contribue, sinon détermine, notre violence en général. Un pas décisif a été franchi dans cette voie avec la taylorisation, et plus particulièrement, le fordisme. C’est d’ailleurs en observant un abattoir qu’Henry Ford a eu l’idée de sa célèbre méthode. La décomposition et la spécialisation des tâches en vue d’une efficacité et d’un rendement optimaux nous ont davantage éloignés de la réalité du vivant et de la souffrance des animaux. Le titre, bien sûr peut choquer, mais il prend un autre éclairage quand on sait qu’il est emprunté à Isaac Bashevis Singer. Des Juifs ont été d’ailleurs parmi les premiers à établir un parallèle, avec toutes les précautions qui s’imposent, entre ces deux exterminations de masse. Mme de Fontenay parle à ce sujet d’une véritable « obsession juive » d’après 1945 (Adorno, Horkheimer, Canetti, Gary). La philosophe quant à elle, émet d’importantes réserves sur la comparaison de Patterson, réserves que je partage pour l’essentiel. Comparaison n’est pas raison. Il n’en reste pas moins que, si l’on fait litière des positions et des amalgames les plus extrêmes, ce lien incite à la réflexion. Dès avant guerre, Alfred Döblin, un juif allemand, avait décrit avec beaucoup de force les abattoirs de Berlin.

Vous m’excuserez d’avoir poussé trop loin la digression et d’abuser ainsi de votre hospitalité.

Pour l’émission et les interventions de Florence Burgat, directrice de recherches à l’INRA et de Frédéric Gros, professeur à Paris XII consulter le site de France Culture.

Voir aussi le film bouleversant Notre pain quotidien de l’Autrichien N. Geyrhalter, sorti en mars sur les écrans, qui montre pour la première fois toute l’horreur de nos élevages industriels : La bande d’annonce et un autre extrait encore plus poignant sur youtube.

Historia, juillet 2007, par E. V.

Une pureté sans nom
de Laurent Dingli
Flammarion, 640 p.

Cette lettre d’un père à son fils, rédigée en 1969, retrace la vie d’un Allemand des plus communs au premier quart du XXème siècle. D’abord en Bavière, puis à Berlin avant l’Occupation à Paris ou en Ukraine: l’arrière pendant la Grande Guerre, la défaite, les années folles façon Cabaret, la montée du nazisme, les autodafés, la Nuit de cristal, les massacres sur le front de l’Est. A l’époque, le narrateur s’est laissé porter par les événements et le conformisme, même si son récit implique un retour sur soi et un jugement angoissé. Si on peut regretter qu’en dehors de la vie privée il ne soit guère question que d’événements, d’oeuvres, de films retenus par la postérité, et si une reconstitution ne peut valoir un témoignage direct, cet ouvrage à la tonalité souvent poignante fait pourtant s’interroger. D’abord sur les responsabilités des citoyens ordinaires, et pourquoi pas sur celles du lecteur, s’il avait vécu dans un tel pays, dans un contexte troublé.

E. V.

RCF, Au fil des pages, le 29 mars 2007, par Elise Fischer

RCF, la radio dans l’âme

Elise Fischer: Bonjour, c’est Elise. Est-il facile de trouver la lumière ? Est-il facile d’être libre ? Est-il facile de défendre une cause ? Comment vivre avec le poids de l’Histoire quand les hasards de la vie font qu’on n’est pas forcément du bon côté ou quand la famille n’a pas fait le bon choix ? Toutes ces questions se trouvent dans les livres que nous avons choisi de vous présenter aujourd’hui. Trois livres m’ont interpellée. Sans doute y en aurait-il eu d’autres. Ce sont des sujets sur lesquels nous reviendrons, mais je voudrais que nous parlions du livre de Joël Schmidt, Heureux qui la verra dans cette autre lumière, chez Albin Michel ; celui de Laurent Dingli, Une pureté sans nom, chez Flammarion, et la force du témoignage de Roger Belbéoch, Juste parmi les nations, qui a écrit : Je n’ai fait que mon devoir, aux éditions Robert Lafont.

Voilà, je vais saluer nos invités. Monsieur Belbéoch, je suis ravie et émue de vous accueillir à cette antenne, pour Je n’ai fait que mon devoir chez Robert Laffont. Je suis ravie aussi d’accueillir Laurent Dingli. Il est de formation historienne. Il a déjà publié trois livres et voici un premier roman, Une pureté sans nom et, j’ose le dire, parce que nous sommes libres ici : voici un livre qui dame le pion – et de quelle façon ! – aux Bienveillantes, et c’est chez Flammarion. Je suis heureuse d’accueillir aussi Joël Schmidt, lui aussi historien, comme vous, et aussi romancier, Heureux qui la verra dans cette autre lumière chez Albin Michel (…)

Après Je n’ai fait que mon devoir chez Robert Laffont, je vais me tourner vers Laurent Dingli, et puis, si vous voulez intervenir, Joël Schmidt, vous le pouvez. Une pureté sans nom, un très beau roman, paru chez Flammarion. C’est un premier roman, mais ce n’est pas votre premier livre. Vous êtes historien de formation. Je voudrais que vous nous expliquiez comment un jour vient le déclic, Laurent Dingli, et que l’on passe au roman, et quel roman !

Laurent Dingli:Je me suis intéressé depuis plusieurs années aux questions d’identité et notamment d’identité européenne. Je me suis posé la question depuis près d’une quinzaine d’années : comment le cataclysme de 1914 a-t-il pu être possible et quelles ont été ses conséquences. C’étaient donc des questionnements assez vagues, assez larges. Evidemment, au coeur de cette interrogation, il y a l’histoire de l’Allemagne, tout ce qu’elle a vécu et ce qu’elle a entraîné aussi au niveau européen et mondial. Aborder ces questions par le biais historique a déjà été fait, tellement bien fait, et tant de fois.

E. F. : Oui, x fois.

L. D. : J’avais envie de laisser courir ma plume ; c’était donc un bon exercice, une tentative, un risque à prendre, et puis je me suis lancé dans l’aventure.

E. F. : Je trouve très beau que ce soit un père qui prenne la plume et qui explique. Donc, votre héros, le papa, celui qui écrit, est né en 1904, et il écrit à son fils après le cataclysme de 39-45, c’est ça ? Il va donc lui relater sa jeunesse et, apparemment, entre ce père et ce fils, les choses ne semblent pas bien se passer – je ne dirais pas que le père essaie de se justifier, parce qu’il ne justifie rien du tout, il explique.

L. D. : Tout à fait, Max Gruber, n’est ni un monstre – ce n’est pas un bourreau, ni…

E. F. : Il est devenu médecin lui.

L. D. : Absolument. Bon, il y avait des médecins nazis.

E. F. : Je sais.

Joël Schmidt : Il les critique d’ailleurs, les médecins nazis.

L. D. : …oui, et ce n’est pas non plus un résistant.

E. F. : Il est pris dans le lot. Il représente l’Allemand moyen.

L. D. : Oui, c’est justement toute cette médiocrité que j’ai essayé d’explorer par le biais de ce personnage ainsi qu’à travers d’autres personnages qui se trouvent entre deux eaux ; ils permettent au crime de s’élever alors qu’ils ont l’impression de ne pas participer, d’être un peu distants, de ne pas adhérer directement ; ils servent pourtant de levier au crime – c’est l’expression que j’utilise en général – (Max Gruber) se sent coupable mais…

E. F. : Ah ! si, si, la culpabilité est bien présente.

L. D. : Evidemment, comme beaucoup de gens qui ont vécu des guerres, il a envie d’oublier ; il rentre de Russie où il a été prisonnier…

E. F. : Il est resté cinq ans en Russie.

L. D. : Il a vécu les deux guerres : enfant, la première, puis aussi la deuxième, la montée du nazisme, et il ne parle pas ; c’est quelque chose de connu, toute cette génération de femmes et d’hommes qui sont nés après la guerre et qui n’étaient évidemment pas responsables du nazisme, mais qui ont subi l’opprobre.

E. F. : Oui, parce que, quand il rentre, en 1950, son fils a juste 5 ans.

L. D. : Le silence va se perpétuer ; il y aura un échange d’affection bien entendu, mais ça ne suffira pas ; il faudra expliquer cet innomable – enfin, l’expliquer, c’est un peu présomptueux – il faudra tenter en tout cas d’en parler, d’essayer de (le) faire sortir…. C’est ce qu’il tente de faire ; il remonte depuis sa naissance, depuis la guerre et toute cette errance..

E. F. : Mais déjà pour lui, dans son hitoire personnelle et individuelle, c’est assez compliqué en matière d’identité. Il est confié à la grand-mère ; il n’est pas aimé ; il a un copain, Johann, qui a un ascendant terrible sur lui, et vous montrez bien comment, déjà dans cette Allemagne – bien avant l’arrivée de Hitler, comment on pouvait montrer les juifs du doigt ; vous montrez cette plaie, cette peste..

L. D. : En effet. Cette façon de stigmatiser le peuple juif est malheureusement une des composantes du nationalisme allemand ; elle l’a été aussi du nationalisme européen, mais comme l’Allemagne est le pays de tous les excès – à cette époque en tout cas – les choses prennent une dimension différente et beaucoup plus grave. Bien entendu, il y a un parallèle constant entre mes personnages et le contexte ; ce sont souvent des enfants qui ont perdu leur père pendant la Première Guerre mondiale – il y a eu toute une génération sacrifiée – ou alors le père est absent ou pris déja dans le mutisme, ce qui se répètera à l’autre guerre. Ce sont donc des enfants qui errent dans les rues ; on le voit bien à Munich pendant la révolution (spartakiste); ils doivent se débrouiller tout seuls ; certains se dirigeront vers le communisme, d’autres vers le nazisme, d’autres encore vers la sociale-démocratie, enfin, toutes les options sont ouvertes.

E. F. : Je ne dirais pas que c’est un besoin de revanche, mais il y a un besoin d’être grand, parce que c’est une belle nation, c’est quand même la terre de l’humanisme, et comment faire ?

L. D. : Je pense que derrière ce drame il y a aussi le fait que l’Allemagne a été propulsée de manière ultra-violente dans des extrêmes. Elle est passée d’une économie – que j’ai qualifiée de post-féodale – c’est peut-être un peu exagéré – (à une économie moderne), en tout cas, elle s’est modernisée très très vite ; quand on voit l’essor des villes allemandes au XIXème siècle…

E. F. : Et quand on passe du Kayser à…

L. D. : Dans tous les domaines il y a des changements peut-être trop brutaux et on pourrait faire le parallèle – toute proportion gardée, au niveau culturel ça n’a rien à voir – avec ce que le monde musulman vit actuellement, c’est-à-dire que depuis quelques décennies, quelques générations en tout cas, il s’est trouvé en contact direct avec le monde européen, de manière beaucoup plus brutale qu’auparavant ; il a un rapport à la modernité qui est très conflictuel, très difficile, et la tentative de régression s’effectue donc dans une violence et même une barbarie (inouïe)…

E. F. : Et on a même l’impression qu’ils se sentent obligés de passer par cette violence et cette barbarie pour reconquérir une place qu’ils ont perdu, et vous avez bien analysé l’Histoire du peuple allemand dans cette lettre.

L. D. : Le mythe de l’Age d’or est très présent au cours de cette période. Je fais la transition avec le livre de Monsieur Schmidt qui est formidable parce que, sous forme d’un conte, on voit très bien ce mythe de la pureté ; ça rejoint un peu le titre (de mon roman) « Une pureté sans nom » : l’obsession de la pureté, et « sans nom » : la perte d’identité.

J. S. : Oui, une pureté/horreur.

E. F. : Le père essaie de dire au fils : je n’ai pas grand-chose à te transmettre, ou (plutôt) je voudrais te transmettre la manière d’appréhender ton histoire.

L. D. : Oui, et rompre la chaîne qui lie les générations, qui (les condamne) à répéter les mêmes traumatismes sous des formes différentes, lui dire enfin, d’une façon douce : pars ! quitte-nous ! va construire ailleurs ! – son fils est attiré par l’Afrique – vis ta vie !

E. F. : Mais je serai toujours là, dit-il à la fin. Il y a un style qui est superbe. Il y a vraiment un style de romancier ; je veux vous rendre hommage pour Une pureté sans nom, et je le dis aux lectrices et aux auditrices et auditeurs ; Joël, qui l’a un peu parcouru, a été assez ébloui je crois.

J. S. : Oui, c’est vrai. D’abord la connaissance du monde allemand que je trouve absolument extraordinaire. Je le connais pas mal, mais vous m’en avez appris beaucoup et cette intégration du romanesque à l’intérieur de l’Histoire est absolument magnifique et, sincèrement, je me suis fait la même réflexion que vous, Elise, je me suis dit : C’est le Jonathan Littell réussi !

E. F. : Il y a un vrai beau texte.

J. S. : Et, c’est vrai. Il y a un choix de la langue ; vous avez une nostalgie ; il y a une tristesse à l’intérieur du récit de ce personnage ; le personnage est très allemand. Je suis d’origine allemande, donc je sais ce que c’est de se sentir (allemand) et tout ce qu’il dit d’ailleurs est tellement vrai.

E. F. : La très belle histoire d’amour avec Zarah. Je trouve que c’est beau !

J. S. : Et puis, historiquement, c’est vrai que le fait d’avoir dit que seule l’Allemagne était responsable de la (Première) guerre a été un traumatisme, une chose qui n’a pas été pardonnée. Je le sais par les Allemands ; mes parents sont arrivés en Allemagne en 27 ; ils se sont d’ailleurs connus en Allemagne. Ils étaient les assistants d’un professeur juif allemand, un grand romaniste, et lui-même, le juif allemand a mis en cause devant ma mère les Français et le Traité de Versailles, lui-même, tellement intégré et obligé de partir en 1934, c’est encore plus tragique. Il embrassait totalement la cause allemande, contre le Traité de Versailles, et pourtant ça s’est pratiquement retourné contre lui ; donc tout ça, tous vos détails, tous les détails historiques sont intégrés à un récit de vie. Nous ne sommes pas dans l’Histoire, nous sommes dans…

E. F. : Et ce sont 600 pages qu’on ne lâche pas !

J. S. : Non, mais c’est un livre extraordinaire, avec un rythme, une musique ; il y a une musique de votre livre, une vraie musique de la tristesse, de la culpabilité, de la nostalgie, et de la surprise, parce que ce que je trouve très intéressant dans votre livre aussi, c’est cet aspect : voilà, ça nous est arrivé et le narrateur est presque stupéfait qu’il ait pu s’engager ou que l’Allemagne ait pu s’engager dans une telle voie ; il essaie d’y trouver une logique, mais il ne la trouve pas tellement ; c’est une sorte de stupéfaction ; c’est l’effroi.

E. F. : C’est vrai, c’est le mot, c’est l’effroi. Mais alors vous aviez envie – vous le disiez en début d’émission – vous tourniez autour de l’identité européenne, ça, ça vous intéresse… Et aujourd’hui, il faut construire l’Europe avec ce traumatisme…

L. D. : Tout en étant vigilant.

J. S. : Comme dit Brecht, la bête n’est jamais morte (…)

E. F. : Comment sort-on de l’écriture d’un tel livre, Laurent Dingli ?

L. D. : Epuisé, vidé. C’est vrai que, pendant quelques mois, j’ai presque été dans l’impossibilité d’écrire ; j’ai d’autres projets ; je suis en train d’écrire actuellement ; on en sort vraiment vidé ; c’est très dificile après de se remettre à quelque chose.

E. F. : Oui, après quelque chose d’aussi fort. Quel effet, cela vous fait-il, Monsieur Belbéoch, de voir que des jeunes s’approprient cette partie de l’Histoire et essaient de se comprendre au fond, et de comprendre les pères et les grands-pères ?

Roger Belbéoch : Moi je suis tout à fait d’accord sur les conséquences de cette guerre de 14-18 où, vraiment, au Traité de Versailles, on a créé toutes les conditions…

E. F. : Pour créer 39-45.

R. B. : Absolument.

J. S. : Le Traité de Versailles, c’est Hitler, il est là !

L. D. : Ce qui est très difficile, c’est de comprendre sans justifier, c’est toujours cette politique que Max Gruber essaie d’avoir et de suivre avec son fils – parce qu’on est toujours sur la corde raide.

J. S. : C’est votre force, vous ne parlez pas en historien, et c’est assez extraordinaire.

E. F. : Il est vraiment romancier ; il ne démontre pas. Et pourtant, vous nous interpellez. Bon, je vais laisser nos auditrices et nos auditeurs plonger dans le livre s’ils ne l’ont pas encore fait : Une pureté sans nom, c’est chez Flammarion et c’est écrit par Laurent Dingli

Le Point, Aurélie Jacques, 18 janvier 2007

Dingli, l’anti-Littell

A près la publication des « Bienveillantes », un roman français plonge une nouvelle fois dans l’horreur nazie. Dans son livre, Jonathan Littell donnait la parole à un bourreau SS. Dans « Une pureté sans nom », Laurent Dingli fait parler un médecin allemand, sans position face à l’idéologie hitlérienne mais qui, ne disant mot, finit par consentir. Coupable par omission, c’est ainsi que se décrit Maximilien Gruber, dont la lettre adressée à son fils constitue le corps de ce roman. « Si je pouvais t’éviter ne serait-ce que le centième de mes errances passées, ma vie aura eu un sens », lui écrit-il en préambule du récit de son existence.

L’enfance dans l’Allemagne appauvrie de l’entre-deux-guerres, la tentation puis le rejet du national-socialisme, l’aveuglement face à la montée du nazisme : tout est passé au crible de son esprit tourmenté. Héros velléitaire jusque dans ses amours, le docteur Gruber ne manque pourtant pas d’humanité, comme nombre de personnages de ce premier roman qui entend donner chair à la notion de responsabilité collective. « J’avais l’indifférence mortelle de ces êtres sans conscience », affirme-t-il dans un mea culpa qui contraste avec le discours sans contrition de Maximilien Aue, le personnage de Littell.

Historien de formation, auteur d’une biographie de Robespierre, Dingli explique sa vision : « Je ne crois pas au déterminisme mais fondamentalement au libre arbitre. » Et semble faire sienne l’affirmation du narrateur à propos des nazis : « Il serait trop simple de les présenter tous comme de vulgaires machines. »

Aurélie Jacques

Lettre à M. Bernard Kouchner sur la minorité hmong

Monsieur le Ministre,

Je me permets de vous écrire aujourd’hui car je suis horrifié par le sort qui est encore réservé au Laos à une partie de la minorité hmong. Comme beaucoup d’Européens, j’ai beaucoup d’admiration pour vous et pour tous les combats difficiles que vous avez menés au cours de votre vie. Je sais que je ne vous apprends rien sur la question que j’évoque avec beaucoup de tristesse aujourd’hui. Les images de ce peuple abandonné dans la forêt, pourchassé et systématiquement exterminé par les armées vietnamienne et laotienne est absolument insupportable. Le reportage très courageux, effectué au péril de sa vie, par Grégoire Deniau et son équipe – reportage récemment diffusé sur France 2 – laisse encore une fois mesurer l’horreur que vit cette minorité oubliée qui meurt presque dans l’indifférence générale.

Le 21 février dernier, M. Ket Kiettisack, vice-ministre de la Justice de la République populaire lao a déposé aux Nations Unies un rapport sur les mesures prises par son pays pour se conformer aux dispositions de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discriminations raciales. Inutile de vous dire que ce document s’inscrit dans la longue liste des mensonges d’Etat proférés par les dictatures d’inspiration communiste ou autre, et qu’il s’applique à nier consciencieusement les faits.

Il y a quelque temps, un garçon de quatorze ans a encore été tué d’une balle dans la tête. D’autres rescapés hmongs, qui tombent aux mains des forces laotiennes, sont torturés et abattus sommairement. Une centaine de survivants récemment sortis de la forêt, ont été ainsi arrêtés et n’ont plus donné aucun signe de vie. M. Nourredine Amir, rapporteur du Comité des Nations Unis, signale que «des allégations d’actes de tortures, de traitements dégradants, de conditions d’emprisonnement, d’arrestations d’hommes politiques, d’intolérance religieuse », lui ont été signalées. «C’est le cas pour l’arrestation d’étudiants, la liberté d’expression contrôlée, les arrestations arbitraires de citoyens ayant soutenu le mouvement du 26 octobre, l’arrestation et l’interrogatoire intensif de dirigeants de l’Église, l’imposition faite à des croyants de signer une déclaration de renoncement à leur foi religieuse, le déplacement de centaines de milliers de montagnards à l’intérieur du Laos ou en Thaïlande, des dizaines de réfugiés hmongs dans le monde, des détentions dans des camps de rééducation de cette même minorité», a encore précisé M. Amir (CERD/C/Add.4).

Le Laos, vous le savez, est l’un des pays les moins avancés au monde, pour reprendre l’euphémisme consacré (PMA). Si les discriminations touchent l’ensemble des minorités de ce pays (Phu Thaï, Khmu, Akha, Lattu, etc.), dans les faits, les représentants de la minorité hmong, qui a eu le malheur de combattre avec les Français puis pour la CIA pendant la guerre du Viet-Nam, sont littéralement massacrés. En d’autres termes, ces hommes, ces femmes et ces enfants subissent les conséquences d’un engagement, vieux de plus de trente ans, dont la plupart ne sont même pas responsables. Je suis historien mais je ne veux pas entrer ici dans des considérations historiques et politiques. Etant donné le caractère d’urgence de la situation, ce type de considérations relèveraient de l’indécence. Devant la souffrance d’une population, on ne cherche évidemment pas à savoir si elle est de droite ou de gauche, chrétienne, animiste ou musulmane, majoritaire ou minoritaire.

Aujourd’hui, les survivants nous lancent un appel, le dernier sans doute avant leur totale disparition. Il dépend encore de nous de l’entendre. Nous avons trop en mémoire les supplications vaines et déchirantes adressées par les bosniaques de Sebrenica, les Tutsi du Rwanda, ou le peuple tchétchène, pour rester, cette fois encore, dans l’inaction.

Je vous remercie à l’avance, Monsieur le Ministre, de me répondre afin d’envisager toutes les mesures que nous pourrions collectivement prendre afin de faire cesser cette abomination. Je ne m’illusionne pas bien entendu sur l’efficacité qu’une protestation individuelle pourrait avoir sur le gouvernement lao. En revanche ce pays qui, tout en restant communiste, profite du flux croissant des touristes occidentaux, ne serait peut-être pas insensible à une démarche organisée sous l’égide de différents responsables européens. Je soumets humblement cette éventualité à votre expérience et, en attendant votre réponse,

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de ma considération.

P.S. : j’envoie des copies de cette lettre ou des courriers similaires à différentes institutions ou personnalités sensibles aux questions des minorités.

Aucune réponse.

Voici, en revanche, celle de M. Elmar Brok, n°311303, du 24/8/2005

Comission des Affaires étrangères Ref. D(2005)38776.

Monsieur,

Dans votre lettre du 23 juin dernier, vous avez évoqué la situation des droits de l’homme au Laos, et plus particulièrement le sort de la minorité hmong. Vous pouvez être sûr que le Parlement européen partage votre préoccupation, exprimée dans plusieurs résolutions concernant la situation au Laos et la persécution de la minorité hmong.

De plus, lundi 12 septembre à 15 heures aura lieu, au sein de la sous-commission des droits de l’homme, une audition sur la situation dans les pays de la région (Laos, Cambodge et Vietnam), dont une partie sera consacrée à la minorité hmong. Cette audition sera certainement suivie de différentes actions. Si vous avez la possibilité d’y assister, vous y êtes, naturellement, le bienvenu.

En vous remerciant de votre intérêt, veuillez croire, Monsieur, à l’assurance de ma considération distinguée.

Techno-Science, par Denis Gombert

« Le rôle de l’historien ne consiste pas à ériger un tribunal mais à tenter de comprendre une vie dont la complexité lui échappera toujours ». Laurent Dingli cherche à comprendre et à percer le mystère de Louis Renault, pionnier de l’industrie automobile et aéronautique, né en 1877, et mort mystérieusement en 1945, alors qu’il avait été condamné pour collaboration active mais jamais jugé. Il ne s’agit pas de la première biographie de Louis Renault, ingénieur et patron des usines Renault, mais certainement du premier travail historique, scientifique, sur ce grand personnage français de l’avant-guerre. Louis Renault est un reflet du peuple français, un jeune homme passionné de mécanique qui fonde une des plus grandes industries du siècle : l’automobile. Entre marchand de canon et patron d’avant-garde, la figure de Louis Renault étonne par sa pluralité et sa complexité. On le savait laïc, ayant des amitiés chez les socialistes réformateurs, mais c’est aussi un homme empreint d’une fierté nationale aiguë et d’un idéal libéral considérant que l’argent n’est pas une fin en soi, mais un moyen de civiliser la société. La lecture de cette biographie nous replonge dans les racines du développement de l’ère industrielle ainsi que dans le jeu politique de l’entre-deux-guerres, et par là il soulève également le tabou de la collaboration. Un travail de grande qualité.