Force ouvrière, 24 novembre 2004

« VIE DE « L’INCORRUPTIBLE »

ROBESPIERRE
de Laurent Dingli
aux éditions Flammarion

A 31 ans, après une enfance d’orphelin pauvre dans le nord de la France, à Arras, et des études réussies qui ont fait de lui un avocat déjà connu, Robespierre est élu du tiers état et membre de la Constituante. Quand il mont pour la première fois prendre la parole à la tribune de la salle du Manège, Chateaubriand lui trouve un air de « notaire de village » au discours long et ennuyeux ; l’auteur des Mémoiresjugea qu’il n’avait pas été écouté. Nous étions en 1789 : cinq ans plus tard, le 10 thermidor an II, Robespierre était guillotiné. Entre ces deux dates, il aura marqué les grands moments de la Révolution. A-t-il été l’homme d’une pureté rectiligne ou le Mal incarné capable, au nom d’une idéologie, de justifier les pires meurtres, et ce, à grande échelle ? Cette question hante tous les écrits biographiques qui lui ont été consacrés.

Laurent Dingli ne veut pas se laisser enfermer dans le manichéisme de cette problématique : grand lecteur de Tocqueville et des spécialistes américains de cette période clé de notre histoire, il tente de ne pas dissocier Robespierre de l’époque qui l’a créé. L’auteur perçoit la France de la Révolution comme un pays dans lequel la désacralisation du pouvoir royal laisse le citoyen seul, à l’abandon devant un monde nouveau; après le meurtre du père et l’acte sacrilège de la décapitation, l’idéal de l’Incorruptible rassure. Il aurait été comme un effet de troc qui aurait déculpabilisé un peuple régicide en lui offrant la violence de discours qui dénonçaient conspirateurs, traîtres et complots. On peut ne pas adhérer à cette thèse qui joue trop sur les effets modernes de lecture à dominante « psychologie collective » des grands événements politiques et ne prend pas suffisamment en compte les véritables rapports entre les classes. Rien d’étonnant à cela en cette époque où tout est fait pour marginaliser, voire discréditer les analyses rigoureuses qui ne craignent pas de parler le langage du combat social. Cependant, ce livre demeure d’une lecture passionnante car, à aucun moment, il ne développe de thèse partisane et même, certaines digressions méritent une véritable attention. Par exemple, l’évocation d’extraits de la presse royaliste qui s’en prend aux « vils et lâches Parisiens » et qui, après le déclenchement de la guerre du 20 avril 1792, agite sans cesse le spectre de l’invasion; Louis XVI et les Girondins l’avaient voulu cette guerre: cela décupla les peurs, exacerba les tensions et Robespierre, certes terroriste, mais surtout vertueux, ennemi des corrompus comme Fouché, Tallien ou Barras, apparaissait comme un homme de foi en qui on pouvait croire. Personne n’avait oublié qu’il avait été hostile au déclenchement de la guerre. Quand son tour viendra et que sa tête tombera, ce sera la fin de la Révolution.

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