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Le silence des oiseaux – Un périlleux voyage

Le silence des oiseaux, excellent documentaire de Su Rynard qui explique pourquoi environ 40% des passereaux (mésanges, alouettes, moineaux) ont disparu depuis les années soixante

Présentation :

“Imaginez un monde privé de chants d’oiseaux… La population de passereaux décline de manière alarmante. Avec des scientifiques, des écologistes et des amateurs, ce documentaire en deux parties décrypte ce phénomène.

La disparition des passereaux pourrait, à terme, avoir de graves conséquences pour l’écosystème. Cette première partie va à la rencontre de scientifiques, écologistes et amateurs mobilisés dans le monde entier pour comprendre le déclin de ces populations migratrices, dont le parcours est semé d’embûches. Le film explore la vie de ces oiseaux et les principaux dangers auxquels ils sont confrontés. Prédateurs en tous genres et environnements urbains hostiles sont un fléau pour ces populations migratrices. Les scientifiques développent de nouvelles technologies dans l’espoir de sauver les passereaux de ce terrible déclin. Est-il encore temps d’intervenir avant que le chant des passereaux ne soit plus qu’un souvenir ?”

A revoir aussi sur le site d’Arte en HD.

Mon beau renard

Renard roux © Crédit inconnu

Mon petit prince à la robe feu, mon goupil, mon âme sauvage,
Je me souviendrai du jour où je t’ai vu trotter sur la lande. Toi mon bandit de grands chemins, mon paria famélique, mon solitaire. Je t’ai surpris dans cette quête sans fin, au hasard d’un sentier, essayer d’échapper aux fusils des chasseurs.

Mon petit prince à la robe feu, mon goupil, mon âme sauvage,
Quand j’ai vu ce qu’ils t’avaient fait. Quand je les ai vus t’enfermer dans une cage jusqu’à te rendre fou de douleur, puis t’électrocuter par l’anus pour te voler ta belle fourrure. Quand je les ai vus te déchirer le corps avec leur piège de fer, te brûler les entrailles avec leur poison, te déterrer pour te faire déchiqueter par leurs chiens. Quand je les ai vus rire de ta souffrance et de ta mort puis s’en glorifier devant ta pauvre dépouille, j’ai compris que c’étaient les mêmes qui avait inventé Auschwitz et Hiroshima, le génocide des Arméniens et celui du Rwanda.

Mon petit prince à la robe feu, mon goupil, mon âme sauvage,
Je t’ai vu, tout petit encore, pendant tes si rares moments d’insouciance, jouer dans mon jardin en courant derrière un papillon. Une autre fois, je t’ai surpris, sur un sentier du Finistère. J’étais contre le vent, avec mon labrador Master, et nous nous sommes arrêtés tous deux. Moi, pour t’admirer, et Master, pour renifler les odeurs poivrées et musquées de la lande. Comme tu avais l’air heureux et libre alors. Tu t’étirais de plaisir, au soleil, sur l’un des chemins creux qui mènent à la plage de l’Aber. Je ne sais pas combien de temps a duré cette ivresse. Et puis tu nous as vus et tu es parti avec ta légèreté coutumière comme un songe empanaché. Il m’a fallu un effort pour me remettre de cet état, mélange d’extase, de curiosité et de torpeur.

Mon petit prince à la robe feu, mon goupil, mon âme sauvage,
Je n’oublierai jamais le jour où je t’ai vu agoniser sur une route de la région parisienne, la nuit, non loin du parc de Saint-Cloud. Tu venais de te faire renverser, et le conducteur,
à la fois pressé et tranquille, comme tous les tueurs involontaires, avait déjà passé son chemin. Nous nous sommes arrêtés, ma femme et moi, et nous avons croisé, impuissants, ton dernier regard qu’éclairait la lumière diaphane des réverbères.
Comme ce regard, bientôt voilé par la mort, était poignant tant il recelait d’incompréhension, de souffrance et de tristesse. J’aurais voulu te parler, te caresser, te dire que je n’étais pas comme eux, que je savais que tu existais et que je ne me voyais pas comme l’unique habitant de ce monde.

Mon petit prince à la robe feu, mon goupil, mon âme sauvage,
Je te rends grâce, toi l’ange rebelle, tu m’as sorti un peu de la médiocrité de mon espèce en m’indiquant la voie de la paix, du respect et de la tendresse.

Laurent Dingli 27 juin 2017

Illustration : extrait de l’affiche du merveilleux film de Luc Jacquet, Le renard et l’enfant.

Le renard : un massacre perpétuel

Voici les méthodes atroces utilisées chaque année pour “réguler” le renard, une espèce qui s’auto-régule naturellement et qui est bien plus utile à la nature que les assassins qui la traque.

Mobilisons-nous, partageons cette vidéo ! Mettons fin à cet acte de barbarie.

Signons également la pétition :

Le collectif Bernard Le Renard lutte pour retirer le renard des listes des animaux nuisibles (injustement répertorié) en France afin de le protéger des pratiques barbares et de masse qui sont employées pour sa destruction. Sa page Facebook et son compte twitter.

Vous pouvez aussi soutenir les associations qui luttent plus particulièrement pour la protection de la faune sauvage telles que l’ASPAS (Association de protection de la faune sauvage) ou FERUS (Ours-loup-lynx Conservation).

Presse : Voir Le renard est-il vraiment un animal nuisible ?, l’interview de François Mautou, parue dans La Croix à l’occasion du colloque national sur le renard des 12 et 13 mai 2017, et Le renard n’est pas un animal nuisible, arrêtez de le massacrer, la tribune d’Ariane Ambrosini, juriste auprès de l’ASPAS, sur le site de reporterre.

“Petit poison de compagnie”, Le Canard enchaîné, mercredi 29 juin 2016

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Une anémone pourpre (Heteractis magnifica) avec des Poissons-clown à trois bandes (Amphiprion ocellaris), photographiés au large du Timor Oriental © Nick Hobgood

Lorsque Nemo, le poisson orange et blanc, s’est mis à frétiller sur les écrans en 2003, des milliers de gamins ont voulu rejouer le film d’animation dans un aquarium. Et sans rien connaître. Ni à “Amphiprion percula”, ni même aux bases de l’aquariophilie. “Clowns” d’eau de mer balancés dans l’eau douce d’un bocal sans oxygène, privés de leur anémone protectrice ou offerts en pâture à un poisson solitaire… l’enthousiasme des enfants avait eu des conséquences fâcheuses pour les vrais Nemo.

Et voilà qu’avec “Le Monde de Dory” le cauchemar continue. Copine de Nemo, Dory est un “Paracanthurus hepatus”, un poisson chirurgien d’un bleu profond. Dont on ne maîtrise ni l’élevage, ni la captivité, ni la reproduction. Et, comme on pouvait s’y attendre, la sortie du film a coïncidé avec l’arrivée en masse de “Dory” dans les animaleries (“Le Figaro”, 22/6).

Seulement voilà : selon l’institut de recherche Haereticus Environmental Laboratory, situé en Virginie, plus de 50% des poissons d’eau de mer pour aquariums testés ont été pêchés illégalement à l’aide de cyanure. Le récif corallien est empoisonné, le poisson capturé groggy et maintenu à jeun jusqu’à sa vente. Aux premières paillettes de nourriture données par l’acheteur, “la fonction hépatique se remet en marche, le cyanure fait son effet et le poisson meurt“.

Un vrai petit film d’horreur

Gezia, notre avenir

vocation_natureJe voudrais vous présenter une jeune fille qui a l’âge d’être ma fille. Elle s’appelle Gezia. Je ne l’ai encore jamais vue, si ce n’est en photo, mais j’ai le sentiment de la connaître, parce qu’elle m’a fait partagé ses espoirs, ses déceptions, sa foi, et quelques-unes de ses douleurs. Comme ma fille, Gezia représente mon avenir, je veux dire le nôtre, celui d’une jeunesse qui, avec ses faibles moyens, mais riche d’enthousiasme, lutte pour préserver la diversité de notre planète. Gezia Dirini est une jeune indonésienne qui travaille pour l’association Kalaweit, créée par Aurélien Brulé, dit Chanee, en vue de protéger les gibbons et les siamangs de Sumatra et de Bornéo.

Aurélien, le fondateur, est un défenseur de la biodiversité, un vrai, pas un de ses bavards, de ses poseurs qui passent plus de temps devant les caméras et dans leur hélicoptère pour garnir leur compte en banque ou flatter leur narcissisme. Chanee est constamment sur le terrain, il y vit, il y consacre tout, c’est un apostolat, un don de soi total. Depuis quelque temps, son blog permet de suivre, vidéo à l’appui, l’action qu’il mène au quotidien dans la forêt – on y apprend mille choses ; on partage de loin sa curiosité, ses inquiétudes ; on tremble même pour lui lorsqu’on le voit pister des braconniers. Mais Aurélien est de la trempe d’une Dian Fossey, d’une Jane Goodall ; ces hommes et ces femmes ne vivent pas les choses à moitié. Il faut écouter ce qu’ils se tuent à nous dire depuis tant d’années déjà, pour les plus anciens d’entre eux. Ils nous répètent sans cesse, avec une lucidité terrible pourtant matinée d’optimisme, que ce monde est à la fois beau et fragile, qu’il faut arrêter de le piétiner, d’en faire un espace mort, sans arbre, sans bruissement, sans couleur, sans différences ; ceux-là nous disent et nous redisent que des euros, des yens, des dollars, de l’huile de palme, des meubles de jardin, de la viande de brousse ou du papier, couvrent déjà des monceaux de cadavres et détruisent nos véritables richesses. Les listes d’espèces menacées, ou qui ont déjà disparu, s’allongent, se claironnent, s’égrènent comme une litanie sordide, et nous faisons régulièrement semblant de nous en désoler, le temps d’un journal télévisé, d’une rubrique internet, d’un brève trop rapidement ingurgitée, entre deux mauvaises nouvelles, parce que nous n’avons plus le temps ni le goût de jauger constamment le désastre, parce qu’il est vrai, souvent, la vie est difficile.

siamang_shout_sunekoCi-contre : “Shout”, “Cri” – siamang © Suneko

Mais eux, les femmes et les hommes d’action comme Chanee n’ont pas le temps de désespérer, parce qu’ils agissent, parce qu’ils ne veulent pas être obligés de se dire un jour qu’ils n’auront pas tout tenté pour contribuer à préserver un peu de sa beauté. Ils ne se prennent jamais pour des sauveurs de monde, ce ne sont pas des illuminés, des porte-voix de l’Apocalypse, juste des individus qui essaient de donner un sens à leur existence en l’inscrivant dans une certaine harmonie du vivant.kalaweit_1

Dominée par l’aura de Chanee, Kalaweit est aussi et avant tout une oeuvre collective. Elle bénéficie de talents et de soutiens, depuis ceux des donateurs ou des éco-volontaires qui participent au programme, en passant par les organisateurs comme Thierry Destenay, coordinateur France, sans oublier les soutiens indéfectibles, tel celui de la comédienne Muriel Robin ou de l’association One Voice, présidée par Muriel Arnal qui consacre un effort substantiel pour porter le projet Kalaweit.

Et c’est dans cette aventure formidable mais aussi souvent difficile que s’est engagée Gezia. Ceux qui veulent aider Kalaweit ont la possibilité de parrainer l’un des singes recueillis par l’association. C’est ainsi que mon épouse et moi avons connu la jeune femme. En plus de toutes ses occupations, Gezia apprend le français (et le japonais) afin de pouvoir faire ses compte-rendu et nous donner, le plus régulièrement possible, des nouvelles des pensionnaires de Kalaweit. Voici donc quelques extraits de ses courriers. Ils sont toujours plein d’humanité. J’espère qu’ils vous donneront envie de participer à cette grande aventure.

one_voice7© Kalaweit et logo One Voice

Dans son premier message, Gezia se présente ainsi :

« Je m’appelle Gezia Dirini (prononcer: Gaizya), je suis une femme et j’ai 24 ans, je fait la gestion de programme d’adoption de Kalaweit International Adoption Programme (KIAP) Sumatra. Je fais des observation et donner la nouvelle, le progres, et envoyer les photos des Siamangs ou Gibbons pour vous. Je suis indonésienne et j’habite a Padang. Sur la belle île de Marak je m’occupe des Gibbons et Siamangs ainsi que des tortues surtout qu’il y a beaucoup d’activités la-bas. On nourrit, nettoie les cages, surveille la foret et ecoute les chants.

Je vous écris de la part Thierry Destenay, qui m’aide beaucoup car mon français n’est pas encore parfait (mais je vais et dois apprendre serieusement) (…) »

Dans un autre courrier, plus personnel, l’observation de l’attitude des singes envers leur progéniture donne lieu à une touchante comparaison avec le comportement de nos congénères. Au-delà de cette analogie, c’est, en filigrane, toute la question de l’identification, du respect de la différence, que pose Gezia, avec ses mots et sa candeur :

« Je pense et je vois, qu’il y a beaucoup de parents (humain) qui font le mal pour leur enfants. Heureusement pas mes parents. Les Siamangs et Gibbons aiment beaucoup leur enfants. Ils sont animaux. Mais l’human chasse leur bébé et tuer leur grand. Il y a beaucoup aussi les gens qui jette leur enfants parce qu’ils sont occuper avec leur travail et les enfants a devenu criminel. Ou les enfant qui jettent leur parents à l’hospice de vieillards pour la même raison comme mon voisin. Mais c’est la vie ».

C’est le récit d’une jeune femme qui apprécie le plaisir simple de vivre dans la nature, et qui comprend le caractère exceptionnel de son environnement. Gezia nous fait alors partager d’autres moments de sa vie, la célébration du Ramadan, les séismes qui frappent l’archipel et toujours l’apaisement que lui procure le spectacle de la nature. Ces courriers sont plein d’humour et de profondeur. Je pourrais en citer bien des extraits, notamment celui où elle confie la douleur que lui a procuré la mort d’un animal, lorsqu’elle évoque l’amitié qu’elle noue avec les éco-volontaires ou encore le respect que ses parents lui enseignent pour les morts, mais je me contente de publier un dernier texte, particulièrement émouvant, dans lequel on voit la jeune femme affronter l’incompréhension de son entourage. Elle tient pourtant le cap, elle sait qu’elle a raison. A vingt-cinq ans, quelle leçon !

« Hier, dans la reunion de mon école, j’ai rencotré mes vieux amis et ils se moquent de moi. Ils ont dit que mon « travail » n’est pas normal, parce que je travaille avec les singes et c’est bizarre (comme ma famille m’a dit mille fois aussi).

Je suis très triste de mes amis, mais aussi fier sur mon activité avec Kalaweit.

J’ai essayé de leur expliquer que le gibbon et siamang, aussi beaucoup d’autre éspace des animaux du monde sont vraiment menacer, aussi la forêt et la nature.

Mais ils disent que personne se soucier et ils ne besoin pas de se soucier. Ils pensent que je suis stupide car j’ai jeté mon temps avec Kalaweit.

Que je suis idiote si je pense je peux sauver le monde.

Ils disent aussi que je dois chercher le travail dans une banque ou une grande association comme eux et avoir beaucoup d’argent d’avoir « un travail normale ».

C’est vraiment casser mon coeur.

Je prie que je peux leur faire comprendre que notre forêt est perdu 1.5 million hectare per an et que au moins 5000 siamangs sont mort car le gens les chasses ou ils ont perdu leur maison, la forêt.

Que les siamangs et gibbons sont nés sur île de Marak.

Mais expliquer cette chose, est comme « peindre sur l’eau ». Qu-est que je dois faire ?

Si jamais j’ai pourrais leur montre votre lettre que. J’ai une amie loin de chez moi qui me soutien.

Merci pour vous, merci pour votre soutien.

Je prie que notre future sera mieux et les gens seront s’attentif pour notre environnement.

Bien amicalement avec tout mon bonheur

Je t’embrasse bien fort

Gezia”

Pour toute référence à ce texte, merci de préciser : Laurent Dingli, “Gezia, notre avenir”, Le site de Laurent Dingli, juin 2008.

Dimanche 8 juin 2008. Dernière mise à jour : 9 juin 2008

Luc Ferry ou de la surdité philosophique

Ces textes sont extraits de mes interventions sur le forum de L’Alliance pour la planète, site des associations écologistes engagées dans le Grenelle de l’environnement.
16 novembre 2007 :
Contrairement à vous je ne rejoins Luc Ferry sur presque rien de ce qu’il a écrit dans le Figaro. Cela fait des années déjà que le philosophe brode sur le même thème de l’écologie apocalyptique. Non seulement, il n’y a rien de très nouveau, mais son raisonnement est très pauvre. L’historien-chroniqueur Jacques Marseille avait réuni la même somme de pieuses sottises dans le Point, comme j’ai eu l’honneur de vous l’indiquer ici. Une évidence tout d’abord : l’écologie, comme toute les disciplines humaines, possède ses fanatiques. Plus encore que d’autres même, son approche favorise un délire de type millénariste et apocalyptique. Ces mouvements, de type paranoïaque, ont toujours trouvé un écho dans les sociétés humaines et il suffit de lire certaines références citées de ce forum pour s’en convaincre. Une fois ce constat établi – et répété à l’infini dans le cas de Luc Ferry (…) – l’analyse me paraît totalement erronée. Tout d’abord il est faux de dire, avec mépris, que les inquiétudes en matière écologique sont davantage le fait des “people” que des scientifiques. Luc Ferry devrait lire les dernières conclusions du GIEC, connu pour sa modération, et qui sont pourtant alarmistes. N’est-ce pas d’ailleurs démagogique et même assez simpliste de dénoncer comme le fait Luc Ferry “une logique médiatique, où les people, animateurs télé, vedettes de cinéma, de la chanson ou de la politique, relèguent les scientifiques et les économistes sérieux au fond du fond du panier”. J’ignore si les centaines de scientifiques de toutes les nationalités qui composent le GIEC sont de droite ou de gauche, ce dont je suis sûr en revanche, c’est que ce ne sont ni des “people”, ni des idéologues apeurés par l’Apocalypse. Au passage, la charge contre l’animateur télé (comprendre Nicolas Hulot), sans le citer nommément, n’est ni très juste ni très courageuse ; mais elle est assez dans la manière du “philosophe” Luc Ferry. Mépris aussi et ignorance pour la longue expérience et le travail des grandes associations internationales comme les Amis de la Terre, Greenpeace ou le WWF. J’ai moi-même critiqué le sectarisme de certains de leur représentants, mais, pour être juste il faut rendre hommage à l’énorme activité déployée sur le terrain par leurs militants depuis des décennies. Les membres de Greenpeace Brésil, qui risquent leur vie chaque jour, et dont le siège est un véritable blockhaus, ces militants qui se battent pour freiner la délirante destruction de la forêt primaire et la disparition des cultures de leurs habitants, ces militants méritent notre admiration. Et peut-être que, de l’endroit où ils sont, la réalité leur semble à juste titre plus apocalyptique que dans un salon parisien où dissertent doctement quelques philosophes. Je ne dis pas cela pour dévaluer le débat ; mais entendre Luc Ferry parler de démagogie fait un peu trop songer à l’histoire du pompier incendiaire. Quant à la « grande peur planétaire » que les militants déclinent en une multitude de rubriques », c’est, à bien des égards une caricature. Encore une fois, il existe en effet des fanatiques, et nous lisons ici même leurs obsessions tous les jours. Mais la peur – quand elle ne tourne pas au délire et à la panique – est souvent une sage conseillère. Elle a même toujours été pour les animaux comme pour les primates un peu développés que nous sommes, un gage de survie. Dans la même logique, l’angoisse – quand elle ne dévore pas l’individu – joue un rôle d’alarme et de défense essentiel, tant sur la plan psychique que physiologique. Ici, la peur est plus que fondée. Quand la biodiversité enregistre la pire érosion connue depuis des centaines de milliers d’années, quand nous accélérons les changements climatiques jusqu’à en faire même une véritable « dérégulation », quand se pose désormais des problèmes de ressources alimentaires de base, je crois qu’un sentiment de peur est non seulement légitime, mais qu’il est même salutaire. Les hommes qui nous ont alertés depuis longtemps sur cette catastrophe annoncée n’étaient et ne sont toujours pas des « people » ou des gauchistes fanatisés, mais des scientifiques et des intellectuels comme l’ethnologue Claude Lévi-Strauss, l’astrophysicien Hubert Reeves, le biologiste Théodore Monod, la primatologue Jane Goodall. Luc Ferry se gausse allègrement du mythe de Frankenstein et de l’apprenti-sorcier dont les écologistes radicaux seraient obsédés. Sans doute, existe-t-il des persécutés de profession, mais ce « mythe » repose aussi sur une réalité. Quand l’homme fait manger des vaches à d’autres vaches, quand il leur fait un trou caoutchouté dans la panse pour malaxer leur estomac et augmenter encore les profits, quand il manipule des poissons et les modifie génétiquement, comme en Californie, pour les rendre fluorescents, quand il veut produire en série des chats hypoallergéniques ou crée des fermes pour exploiter industriellement les derniers tigres, il joue non seulement à l’apprenti sorcier, mais aussi et surtout au criminel expérimenté. Luc Ferry écrit encore : « Ce qui inquiète, pourtant, plus encore que les pollutions de l’air ou de l’eau – qui ne nous empêchent pas d’avoir quasiment doublé nos espérances de vie en un siècle ! – c’est celle de l’atmosphère intellectuelle et morale dans laquelle la réflexion semble aujourd’hui prendre place ». Pour ma part, c’est exactement l’inverse qui me préoccupe, c’est la qualité de l’air et de l’eau, car je n’accorde pas une importance si décisive à notre espérance de vie ni même au caractère prioritaire de l’atmosphère morale et intellectuelle des sociétés développées. Sans doute certains ne songent-ils, ici même, qu’à multiplier les interdits et à régler son compte au capitalisme, l’écologie leur offrant la revanche inespérée dont l’échec récent de leur utopie meurtrière les avaient frustrés. Mais s’en remettre, comme Luc Ferry et d’autres, à la liberté d’entreprendre en feignant de croire que nous pourrons faire l’économie de certaines interdictions – c’est-à-dire de sacrifices – est tout aussi démagogique et tout aussi irresponsable que le discours des extrémistes de gauche, qu’à juste titre d’ailleurs il condamne. Contrairement à Luc Ferry ou à Jacques Marseille, je crois que le Grenelle a une légitimité scientifique et républicaine. Contrairement à lui, je crois que nous devons avoir peur du moment que cette peur ne tourne à une panique désespérante et stérile. Contrairement à lui enfin, ma confiance dans l’homme n’est pas suffisante ni assez naïve pour croire que sa bonne volonté saura remédier à ce qui est justement le triste résultat de son aveuglement.
17 novembre 2007 :
Je voudrais par ailleurs revenir d’un mot sur le caractère incontournable de l’interdiction, lorsque celle-ci ne devient pas une fin en soi, une manière détournée de restreindre les libertés individuelles. J’ai souvent parlé ici de la disparition de ce qu’on appelle en jargonnant les “ressources halieutiques”, c’est-à-dire les différentes espèces de poisson. Non seulement les interdits, dans ce cas, sont indispensables, mais souvent ils ne suffisent même pas à enrayer le pillage des fonds marins. Prenons seulement l’exemple du thon rouge qui fait l’objet d’un vaste commerce spéculatif à destination, entre autres, du marché asiatique. Malgré les multiples alertes lancées depuis des années par les scientifiques et les grandes associations comme Greenpeace et le WWF, l’Union européenne a attendu le niveau d’alerte pour intervenir énergiquement et interdire (jusqu’en décembre) toute pêche du thon rouge. Or, même avec cette interdiction totale, le pillage se poursuit, sous la forme de l’exploitation illégale, des zones de non droit et du commerce des fermes méditerranéennes. La preuve a été faite que, pour détourner les quotas européens, des armateurs provençaux vont poursuivre leur activité sous pavillon de complaisance libyen. Voici du concret. Que préconise donc le philosophe et ancien ministre Luc Ferry pour arrêter ce désastre ? Ou bien il s’en remet au sens de la responsabilité de l’être humain – ce qui me paraît constituer une dangereuse naïveté – ou alors il considère la perte de biodiversité comme un élément mineur. Mais alors il faudra qu’il s’en explique un jour avec ses enfants.
20 novembre 2007 :
L’échec de ce forum illustre bien l’absence de culture du dialogue dans notre pays. Je parle d’un véritable dialogue, pas de crispations idéologiques, d’anathèmes, de monologues. Ce qui aurait pu devenir un medium d’échanges et de débats sur une question majeure, l’environnement, n’a débouché que sur une étroite discussion (…) entre quatre ou cinq personnes. La cause ? Le désintérêt des promoteurs du forum eux-mêmes – les membres de l’Alliance pour la planète – la confiscation de l’espace public par des internautes qui se contentent de déverser leur petite rage anti-gouvernementale, sans rien proposer de concret. Sans doute est-ce un peu caricatural, mais je vois trop souvent, encadrant une masse indifférente, des intellectuels méprisants qui taxent le Grenelle “d’arnaque” ou remettent en cause le principe de précaution (Attali, Ferry, Allègre, Marseille.), une extrême gauche fossilisée dans sa haine, une opposition démocratique sous perfusion et dont la mauvaise foi n’a d’équivalent que la lâcheté, un pouvoir qui refuse obstinément de s’interroger sur certaines options majeures comme le nucléaire. Mais au-delà de tout cela, il y a surtout un profonde incapacité à sortir de soi-même, inhérente sans doute à l’être humain. La société est pour beaucoup un agrégat de multiples petits électrons « libres » qui suivent leur courses, comme jadis des mules dont la tête était bardée d’oeillères. Les uns nous servent la sempiternelle lutte des oppresseurs et des opprimés, niant l’extrême complexité du monde et du psychisme humain. Les autres sont confits de leurs certitudes et ne voient la réalité que par le prisme de leur indécrottable anthropocentrisme et de leur scientisme. Entre ces minorités agissantes et omniprésentes, il existe bien des gens de bonne volonté, mais ce sont rarement ceux-là qui se font entendre. Le pire serait un « dialogue » entre le petit procureur jacobin, Karl Zéro, et le minet philosophe, Luc Ferry. A Dieu ne plaise.