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L’industrie automobile au début de l’Occupation

 Pour toute référence à ce texte, merci de préciser : Laurent Dingli, Jacky Ehrhardt, ”L’industrie automobile au début de l’Occupation”, L’Aventure automobile, n° 7, Mai-juin-Juillet 2019 (version annotée)

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Rarement, depuis la Révolution – à l’exception de la Grande Guerre –, la France n’a subi de choc équivalent à la défaite de juin 1940. Soixante-dix-huit ans après les faits, il faut effectuer un effort d’imagination pour se représenter la violence de ce qui fut, au sens propre, un traumatisme collectif. Restituer le contexte est d’autant plus nécessaire que l’histoire de l’industrie automobile sous l’Occupation est mal connue[1]. Il est impossible, dans le cadre d’un article, de traiter cette question de manière exhaustive, c’est pourquoi nous nous contenterons d’étudier les premiers contacts établis entre les constructeurs français et les autorités allemandes au début de l’été 1940. La période allant de l’armistice à l’invasion de l’URSS par la Wehrmacht correspond au redémarrage de l’industrie française, cette fois au profit du IIIème Reich. Dans ce cadre, les secteurs tels que l’automobile attirèrent tout particulièrement l’attention de l’occupant.

Une France traumatisée

L’industrie automobile en juin 1940

Industrie de pointe, souvent liée à l’aéronautique dont elle avait favorisé l’essor au début du siècle, l’automobile a puissamment contribué à la défense nationale pendant la drôle de guerre et la bataille de France. Il faut s’imaginer ce que furent ces dix mois de travail intense, le surmenage du personnel des entreprises et de leurs dirigeants. En fin de période, les ouvriers et ouvrières s’échinent 60 heures par semaine dans des conditions souvent pénibles et dangereuses. L’épuisement, la fulgurance de la défaite, les péripéties de l’exode, contribuent à l’état de sidération dans lequel se trouve une grande partie de la population française.

En juin 1940, l’automobile est l’un des fers de lance de l’industrie. Depuis la fin des années vingt, elle a rationalisé ses méthodes de travail, développé et modernisé ses installations et son outillage. Le mouvement est appuyé par la politique de défense nationale à partir de 1935 et surtout de 1936. Avant la guerre, l’automobile occupe le premier rang des industries mécaniques et un rôle majeur dans l’économie française avec ses 140 000 ouvriers, son poids dans la balance commerciale et le montant de son chiffre d’affaires. Un phénomène de concentration est à l’œuvre depuis la fin de la Grande Guerre, le nombre de constructeurs passant de 150 en 1920 à 31 en 1939[2].

Mais cette modernisation et ces atouts ne doivent pas masquer de réels handicaps dus autant à l’organisation interne de l’industrie automobile qu’à la configuration géographique et économique de la France. Si le secteur s’est relativement modernisé, l’effort de rationalisation est encore balbutiant. Entre 1913 et 1938, l’industrie automobile française est passée du second au quatrième rang mondial (derrière les États-Unis, l’Angleterre et l’Allemagne) et au cinquième, derrière l’Union soviétique, si on ne considère que les véhicules industriels. Comme le reste de la métallurgie, elle est largement dépendante de l’outillage fabriqué aux États-Unis et en Allemagne tandis que ses centres d’approvisionnement (acier et matières premières) se situent dans des régions proches du Reich, dans les colonies et à l’étranger. Un effort important de décentralisation des usines de guerre est réalisé à l’initiative des pouvoirs publics, mais il est souvent tardif et ne permet pas de surmonter toutes les difficultés inhérentes à la perte des territoires du Nord et de l’Est après la première phase de l’offensive allemande en mai 1940.

            Exode et armistice

Sauf dans le cas de Berliet, le mouvement de repli des grandes entreprises automobiles se déroule dans un ordre et une discipline qui contrastent avec la confusion générale. Certains dirigeants ont par ailleurs pris soin d’évacuer ou de détruire une partie ou la totalité du matériel de guerre qui, faute de temps, n’avait pu être livré à l’armée française. Le reste sera pris comme butin par la Wehrmacht.

A la signature de l’armistice, la France est paralysée : les routes terrestres et les voies ferrées ou fluviales souvent impraticables, les familles dispersées, le ravitaillement rare. A titre d’exemple, plus de 2 600 ponts ont été détruits par la seule armée française pendant sa retraite. Certaines usines comme celle de Citroën à Javel ont été bombardées. Le pays donne l’impression d’avoir sombré dans le chaos. Pour ajouter à ces difficultés, la France est bientôt délimitée en cinq zones dont deux principales, occupée et non-occupée, auxquelles il faut ajouter l’Alsace-Moselle purement et simplement annexée par le Reich, une zone interdite et le Nord, rattaché au commandement militaire allemand de Bruxelles. Le gouvernement français, tout d’abord replié à Bordeaux, s’installe à Vichy et détache un représentant à Paris.

Que vont décider les maîtres de l’heure ? Faut-il rentrer de l’exode et rouvrir les usines ? Et comment nourrir le personnel, préserver l’outil industriel du pillage et de la destruction ? Il n’y a plus d’information, presque plus de communication ; on ignore les intentions du vainqueur et les nouvelles règles qu’il a édictées en matière de circulation, de monnaie, de réquisition…

Le redémarrage de l’industrie

Voilà, très succinctement résumée la situation à laquelle le personnel et les dirigeants des entreprises automobiles furent confrontés au lendemain de l’armistice. Mais avant d’aborder les premiers contacts avec l’occupant, il est nécessaire d’évoquer la période postérieure à la Libération. A cette époque en effet, la plupart des constructeurs automobiles furent inculpés pour leur activité sous l’Occupation. La quasi-totalité d’entre eux, dont l’ancien directeur général de la Société anonyme des usines Renault, entretemps nationalisée, obtinrent un non-lieu[3]. Or cette décision de classement posait un problème politique majeur dans le cas de Renault, car elle contredisait la condamnation posthume du fondateur de l’entreprise qui avait constitué le socle de la nationalisation-sanction du 16 janvier 1945. Le non-lieu obtenu par l’ancien DG de Renault, René de Peyrecave, le 30 avril 1949, influença l’administration fiscale, pourtant réputée très sévère dans son appréhension des faits de collaboration économique. Le rapporteur du premier comité de confiscation des profits illicites de la Seine, chargé du dossier Renault, se rangea en 1956 à l’avis de la justice et considéra que la firme au losange, ayant fait l’objet d’une réquisition régulière, dès l’arrivée des Allemands, pouvait invoquer l’excuse de la contrainte[4]. Malgré le départ en retraite anticipée de l’auteur, ses conclusions furent confirmées en 1957 par son successeur, l’inspecteur Barbedienne. C’était une véritable bombe qui provoqua la colère du P-DG de la Régie nationale des usines Renault, Pierre Dreyfus, lequel alla jusqu’à mettre en cause les compétences des deux rapporteurs[5]. Cette contradiction était en effet délicate pour un État qui avait confisqué les biens d’un homme mort sans jugement, au mépris des principes constitutionnels les plus élémentaires. Afin de dissocier les responsabilités entre l’entreprise et son fondateur, la justice avaient pourtant pris soin d’affirmer que Louis Renault s’était « efforcé, au début de l’Occupation, de prendre des contacts directs avec les Allemands, alors qu’il lui était facile de se retrancher derrière la décision du COA » (comité d’organisation de l’automobile) qui, en réalité, n’existait pas à cette date.

Comment se déroula dans les faits la remise en route de l’industrie automobile française au profit du IIIème Reich ?

            L’organisation allemande : entre pillage et contrôle de la production

Dès leur arrivée, les Allemands se saisirent des entreprises dont ils prononcèrent la réquisition. Même s’ils commencèrent immédiatement le pillage d’une partie des installations, des stocks et des machines, cette mesure avait surtout un but conservatoire : la politique du Reich à l’égard du potentiel industriel français n’avait pas encore été bien définie à Berlin. Fallait-il exploiter les forces vives de la France sur place ou les transférer en Allemagne ?

A quelques nuances près, le système d’exploitation de l’industrie française était calqué sur l’organisation du Reich. L’un des maillons essentiels en était la Rüstungsinspektion (Rü-In) ou Inspection de l’Armement, créée pour la France par ordre du 20 juin 1940 et placée sous la direction du général Schubert. Directement subordonnée au Commandement militaire de Paris, elle avait son siège à l’hôtel Astoria, 132, avenue des Champs-Élysées. Le service était subdivisé par zones géographiques : la Rü-In A contrôlait Paris, la Seine-et-Marne et la Seine-et-Oise, soit l’essentiel de l’industrie en zone occupée ; la Rü-In B, installée à Angers, s’occupait de l’Ouest et du Sud-Ouest de la France, et la Rü-In C, basée à Dijon, de la partie Est. Le service œuvrait de concert avec les « troupes de l’économie », chargées de l’enlèvement et de l’expédition vers l’Allemagne du butin de guerre, jusqu’à leur dissolution en février 1941. Une des missions principales de l’Inspection consistait à « la remise en marche des entreprises de l’industrie désignées par le commandement militaire. [6] »

Trois unités avaient constitué l’embryon de cette structure : le groupe « P » de l’économie, composé de 25 officiers et sous-officier placés sous la direction du capitaine Vering, créé à Hambourg les 8 et 9 juin ; le groupe « Rüstung » de l’administration militaire dont l’état-major comprenait 15 officiers, sous-officiers et agents, et enfin le groupe « P » des matières de production, doté d’un effectif de 47 personnes. Les trois unités se retrouvèrent à Cologne entre le 10 et le 13 juin 1940. Là, avec le concours du bibliothécaire de la Chambre économique de Rhénanie, elles constituèrent un fichier des entreprises et des groupements économiques français les plus importants. Cette base de données fut ensuite complétée par les listes d’entreprises ayant travaillé pour la défense nationale qui furent transmises aux Allemands par le gouvernement français. La chronologie indique bien que l’organisation de la Rü-In France s’est faite au fur et à mesure de l’avancée allemande et n’avait sans doute pas été prévue avant le début de l’offensive, le 10 mai, du moins dans ses détails.

L’État-major de l’économie militaire et de de l’industrie de l’armement s’installa dans l’hexagone le 3 juillet 1940 ainsi que 4 (puis plus tard 3) Rü-In[7]. Dans la même période fut établi un service dirigé par le colonel (Oberst) Max Thoennissen, plénipotentiaire général pour les véhicules automobiles (Generalbevollmächtigte für das Kraftfahrwesen, GBK). Enfin, le conseiller d’État en construction Kummer prit ses fonctions de délégué spécial des troupes rapides (Schnelle Truppen), le 26 août 1940. Il était chargé à ce titre des engins blindés et donc du contrôle des entreprises automobiles françaises spécialisées dans cette fabrication comme Renault ou Hotchkiss[8].

Des commissaires, désignés par les occupants sous le sigle IB (Industrie Beauftragte, c’est-à-dire « fondé de pouvoir industriel ») furent également installés dans les usines. Pas moins de trois pour Renault à Billancourt, deux pour Chausson et Delahaye. Ces hommes, souvent des ingénieurs, connaissaient parfaitement l’industrie automobile et métallurgique pour en être eux-mêmes issus. Plus précisément, c’étaient des employés chevronnés des entreprises allemandes qui avaient sollicité et reçu de Berlin la tutelle des sociétés françaises dont les fabrications les intéressaient : Daimler-Benz pour Renault, Volkswagen (VW) pour Peugeot, Auto-Union pour Citroën et SIMCA, VW et Süddeutsche Kühlerfabrik (SKF) pour Chausson, etc. A titre d’exemple, les commissaires de Delahaye, Stanievicz et Schmitz, étaient respectivement directeur technico-commercial et directeur des ateliers de la firme allemande Büssing-Nag. Les IB coiffaient souvent plusieurs entreprises. Egbert Fischer, auquel succéda le Dr Friedrick Lucke, employé dans le civil par la firme Dentz de Cologne, fut ainsi chargé de Latil, Saurer, Willème, Camions Bernard, Coder, Licorne et Laffly. Un doute subsiste quant à la planification de cette prise en charge. Ce qui est certain, c’est qu’elle s’est décidée suffisamment tôt pour que ces spécialistes soient mis en place dès les premiers jours de l’Occupation avec une mission de contrôle relativement bien définie. Notons que certains sont issus de l’aristocratie comme Paul von Guilleaume, collaborateur de l’usine Adler de Francfort-sur-le-Main, IB de Peugeot et de Chausson – dont le frère était employé au GBK –, le prince Wilhelm Fürst von Urach, attaché à Renault, ou Heinz von Baumbach, commissaire de Citroën. A noter également que les entreprises françaises devaient payer les salaires et les frais des IB chargés de les contrôler. Hotchkiss dut ainsi régler plus de 5 700 Reichsmark (RM) en août 1941 pour le salaire et les frais d’hôtel de son commissaire, Hermann Speich, ingénieur de Krupp-Gruson à Magdebourg[9].

Au cours de l’été 1940, les industriels de la zone occupée se retrouvèrent souvent livrés à eux-mêmes face aux autorités d’occupation. A part les préfets et les chambres syndicales patronales, organismes qui faisaient la liaison avec Vichy, le seul interlocuteur officiel était l’ancien ambassadeur de France à Varsovie, Léon Noël, nommé délégué général du gouvernement français dans les territoires occupés.

Les premiers contacts

Au moment de la défaite, certains dirigeants d’entreprise se trouvaient loin de leurs usines, parfois même à l’étranger ; c’était le cas de Louis Renault qui s’était rendu aux Etats-Unis fin mai 1940 à la demande du ministre de l’Armement pour y négocier la production massive de chars d’assaut. De même, Henri-Théodore Pigozzi, directeur général de la SIMCA, était à Turin où le même Raoul Dautry l’avait missionné pour accélérer l’envoi de 2 200 camions FIAT destinés à l’armée française.

A notre connaissance, Jean-Pierre Peugeot fut le premier constructeur automobile à retrouver ses usines après la débâcle. Il rentre en effet à Sochaux dès le 27 juin 1940 à 21h 30, soit deux jours après la signature de la convention d’armistice et près d’un mois avant le retour de Louis Renault à Paris (mais à peu près au même moment que René de Peyrecave à Billancourt). Sur place, il constate que les troupes allemandes gardent les usines et en interdisent l’entrée. Le lendemain, 28 juin, il prend l’initiative de se rendre à la Kommandantur avec Robert Martin, sous-préfet de Montbéliard. Là, un lieutenant-colonel lui annonce « que n’ayant pas trouvé de personnel de direction à Sochaux, il attend une personnalité allemande à qui il est chargé de remettre les usines ». La menace de dépossession a un effet immédiat puisque Jean-Pierre Peugeot rencontre le même jour le major Fritz puis le commandant de la division allemande installée dans la région et obtient « l’autorisation de reprise de possession pour le lundi 1er juillet. [10] » Aussitôt, 375 ouvriers (sur les 13 000 que comptaient les usines avant l’exode) sont convoqués pour la remise en ordre des ateliers. Avant le 10 août, près de 400 voitures destinées au secteur civil sont produites.

La réquisition de Renault est prononcée dès le 18 juin et des affiches sont placardées aux portes de l’usine six jours plus tard. Le texte, émanant du GBK, stipule que les ateliers, les bureaux et les stocks sont réservés au gouverneur militaire de Paris et que l’entrée des locaux n’est permise qu’à des personnes munies de sauf-conduit. Le 25 juin, René de Peyrecave, administrateur-délégué des usines Renault, est nommé membre de la délégation française auprès de la Commission allemande d’armistice de Wiesbaden. Après avoir pris des instructions à la présidence du Conseil à Bordeaux, il rejoint Billancourt où il rencontre les commissaires allemands déjà installés dans l’usine. D’après sa déposition, ces derniers, menaçants, auraient exigé la reprise du travail. En cas de refus de la direction française, ils passeraient outre. Une note de la commission française d’armistice constate en effet que les commissaires allemands de Renault et de Citroën ont pour mission de prendre le contrôle des entreprises en cas de défaillance de leurs dirigeants. Au cours de la même période, François Lehideux, administrateur-délégué de Renault et neveu par alliance du fondateur de l’entreprise, intervient auprès des pouvoirs publics pour faire rouvrir, non seulement les usines de Billancourt, mais toutes les entreprises de la région parisienne. Il obtient dans ce but l’accord de Pierre Laval (27 juin) et l’appui de la préfecture de la Seine[11]. Une première commande de 1000 camions passée respectivement à Renault et à Citroën pour les besoins civils donnent un peu d’oxygène aux deux grandes entreprises.

Les usines Delahaye sont frappées d’une ordonnance de saisie provisoire dès le 24 juin et se voient attacher les commissaires Stanievicz et Schmitz. Le personnel, replié en région nantaise, commence à rentrer dès le lendemain. Les usines sont rouvertes le 1er juillet et fonctionnent à la fin du mois au tiers de leur activité normale, la société poursuivant pour la Wehrmacht la production de camions de 3,5 tonnes et de véhicules sanitaires qu’elle avait fournis à l’armée française. Ce n’est en revanche que le 15 juillet qu’une ordonnance de réquisition émanant du bureau d’approvisionnement de la Luftwaffe (GL) est affichée sur les portes des usines d’Asnières et de Gennevilliers de la société Chausson. Début août, c’est le tour de l’usine Delaunay-Belleville de Saint-Denis[12]. Mais, dans ce dernier cas, la réquisition est levée dès le 12 août à la suite de démarches faites par la préfecture de la Seine sur demande de la direction.

Jean Berliet, seul dirigeant de l’entreprise éponyme à être resté dans l’usine de Vénissieux depuis l’exode, obtient l’assurance des Allemands qu’il ne sera pas considéré comme prisonnier de guerre malgré son statut d’affecté spécial. D’après deux témoignages recueillis à la Libération, il convoque un de ses contremaîtres, un dimanche, pour réparer le side-car d’un officier de la Wehrmacht, et demande à un autre, Jean Faure, le 23 juin, de se mettre à la disposition de l’occupant : « Jean Berliet me dit de faire tout ce que les Allemands me demanderaient et leur donner tout ce qu’ils désireraient »[13].

De retour à Paris le 12 juillet, Louis Willème retrouve son usine de Nanterre partiellement pillée et réquisitionnée depuis quelques heures par le colonel Kurting, membre des chemins de fer allemand (Deutsche Reichsbahn). Quelques jours plus tard, le capitaine d’un parc de la Wehrmacht (HKP 503) installe un atelier de réparation de moteurs dans une partie de l’usine comme chez Renault à Billancourt et au Mans, Berliet à Courbevoie, Panhard à Orléans. Cette dernière entreprise fait également l’objet d’une saisie provisoire ; les Allemands se sont en outre emparé des machines immobilisées en gare pendant la débâcle ainsi que de plusieurs châssis dans le Loiret. A l’instar de leurs confrères, les Panhard tentent de faire lever la réquisition et s’adressent pour cela à leur chambre syndicale qui les renvoient à la préfecture de la Seine[14].

Lorsque les dirigeants de Chausson, Levet, directeur général, et Plegat, directeur commercial, rentrent à Paris, le pillage des machines de l’entreprise est en cours ; en plus de la menace d’un remplacement pur et simple de la direction française, la crainte de perdre installations et outillages a joué un rôle dans la volonté de reprise rapide[15]. Au-delà des reconstructions historiques postérieures, l’impression qui domine alors est celle d’une victoire durable de l’Allemagne dont il faut prendre son parti. Certains ne font d’ailleurs pas très bien la distinction entre l’armistice et la paix. C’est le cas du vieux Marius Berliet : la franchise bourrue avec laquelle il dépose à la Libération semble constituer le témoignage le plus proche de la réalité. Avant 1943, à part l’exemple très exceptionnel du carrossier Jacques Kellner, qui sera fusillé par les Allemands en mars 1942, aucun patron ne songe de près ou de loin à entrer en résistance.

En fait, côté français, la volonté de reprendre le travail est partagée par une grande partie de la population : industriels, craignant de voir disparaître un outil de production qui est souvent leur patrimoine familial ; ouvriers au chômage qui, pour beaucoup, n’ont plus aucun moyen de subsistance ; gouvernement de Vichy qui veut remettre la France au travail et instaurer un nouvel ordre politique et social ; Parti communiste clandestin, qui dans L’Humanité appelle à fraterniser avec les soldats de la Wehrmacht et à ouvrir les usines sans la présence des patrons[16].

Le 24 juillet, Léon Noël adresse une circulaire aux préfets dans laquelle il va jusqu’à menacer d’expropriation et de confiscation partielle tous les industriels qui n’auraient pas rouvert leurs usines : « Si la carence patronale n’apparaissait pas justifiée par la force majeure, le gouvernement se verrait obligé d’envisager une procédure d’expropriation dans des conditions à déterminer, mais qui ne comporterait pas l’indemnisation totale du patron défaillant »[17].

L’industrie automobile est l’une des premières à avoir rouvert ses usines à la date du 1er juillet 1940 comme le confirme un rapport allemand[18]. Seule Latil est toujours à l’arrêt uniquement parce qu’elle n’a pas encore été aryanisée : « Elle est entièrement la propriété de juifs[19] », constate à cette date un compte rendu de la Rü-In.

La reprise étant acquise, qu’allaient donc produire les entreprises ?

            Production civile ou matériel de guerre : un faux dilemme ?

Même avec le précieux concours des autorités françaises, la remise en route de l’économie constituait une tâche immense, d’autant plus que les services allemands étaient en sous-effectif chronique. Les autorités d’occupation considéraient l’industrie automobile comme prioritaire pour leur effort de guerre. Ce secteur présentait l’avantage de fournir des véhicules à la Wehrmacht, mais aussi de travailler pour l’aéronautique et de produire des engins blindés. Or le Reich avait besoin de ce matériel, une partie de ses chars ayant été usée ou détruite pendant le « Blitz ».  Le 20 juin, à Berlin, le général Karl Zuckertort fit le point sur l’état des fabrications des Panzers III et IV. Il réalisa une projection pour les mois suivants et consigna les nombreux goulots d’étranglement qui handicapaient la production allemande (main-d’œuvre, pièces forgées, roulements à bille, etc.)[20]. La défaite de la France constituait à cet égard une manne inespérée : l’industrie de l’Hexagone pouvait réparer le matériel de l’armée française, qui venait d’être saisi par la Wehrmacht, et fabriquer des pièces détachées, délestant ainsi l’économie du Reich qui travaillait à flux tendu. Adolf Hitler avait interdit la production de matériel de guerre neuf en France, décision qui se traduisit par le décret-loi de Vichy du 9 juillet, puis par la loi du 15 octobre 1940. Mais cette position allait connaître des adaptations et une réelle évolution au cours de la première année d’Occupation.

Tout au long du mois de juillet, les constructeurs français furent sollicités de manière pressante par les Allemands pour réparer ou fabriquer du matériel blindé. Ou bien ils refusaient et risquaient de se voir remplacer par des administrateurs provisoires, comme le prévoyait déjà l’ordonnance allemande du 20 mai 1940, ou ils acceptaient et fournissaient ainsi des moyens offensifs à l’ennemi, dilemme qui n’avait pas échappé aux autorités de Vichy. De leur côté, les Allemands possédaient de très nombreux moyens de pression. Ils surent jouer notamment du partage de la France en différentes zones – la plupart des entreprises ayant été coupée de leurs sources d’approvisionnement. C’était le cas de Renault dont l’aciérie d’Hagondage se trouvait désormais sous le contrôle du groupe Röchling en Moselle annexée. Pour les mêmes raisons, Bugatti avait dû quitter son fief de Molsheim tandis que l’outillage de son usine aéronautique de Bordeaux était confisqué et expédié par les Allemands en Alsace[21]. La situation était très délicate pour les entreprises dont les usines principales se trouvaient en zone non-occupée comme Berliet et Michelin, totalement coupées de leurs sources d’approvisionnement, ce qui conduisit ces industriels à démarcher directement les autorités d’occupation.

Certes, les Allemands avaient multiplié les discours rassurants sur l’utilisation « pacifique » de l’industrie – comme le fit Max Thoennissen devant les constructeurs automobiles à la Chambre des députés, le 16 juillet. Les industriels avaient reçu l’autorisation de reprendre quelques fabrications, militaires et civiles, de quoi rouvrir les entreprises et employer des centaines d’ouvriers alors que des milliers de chômeurs se pressaient aux portes des usines. De leur côté, les constructeurs faisaient des efforts pour occuper une partie de leur personnel à des tâches non productives, parfois avec l’appui de l’État français, mais une telle situation ne pouvait durer. Les autorités d’occupation redoutaient par ailleurs une insurrection sociale et surestimaient le pouvoir d’action du PCF dont le gouvernement Daladier avait partiellement brisé les reins pendant la drôle de guerre. A cette crainte se mêlait l’obsession raciale. La Rü-In souligna ainsi dans un compte rendu à Berlin « le manque de fiabilité de la classe ouvrière de Renault, qui est très agitée et très mélangée au niveau des races[22]. »

L’étau se resserra dès le 5 juillet, quand des spécialistes des chars et des industriels impliqués dans cette fabrication – le conseiller d’ambassade Sieburg, le général Karl Zuckertort, le directeur de Daimler-Benz von Hentig, qui intervenait également en tant que commissaire de Renault, et enfin le directeur de la BAMAG[23], Wilhelm von Laroche, prirent contact avec la Rü-In de Paris. Ils constatèrent que la production de poids lourds démarrait lentement, mais que celle des véhicules blindés était toujours à l’arrêt[24]. Il fut donc décidé que des commissaires spécialement chargés de cette fabrication seraient affectés aux principaux établissements français concernés : Schneider, SOMUA, Panhard, Hotchkiss, Renault et enfin l’atelier nationalisé d’Issy-les-Moulineaux (AMX).

En raison de son importance, la société Schneider fut jugée prioritaire par les Allemands. D’après le journal de guerre de la Rü-In, daté de la première semaine de juillet 1940, le seul représentant de l’entreprise alors présent à Paris se montra complaisant à l’égard des demandes de l’occupant : « Les entretiens avec le directeur général de la société Schneider-Creusot, Monsieur Vicaire, étaient au premier plan. D’une manière générale, ces entretiens se sont déroulés d’une façon très prometteuse. Monsieur Vicaire s’est montré accessible aux souhaits allemands ». De même, Hyppolyte-Eugène Boyer, directeur général de Hotchkiss, « a rendu visite à la Rü-In de Paris [6 juillet] où il « a exprimé sa disposition pour une collaboration avec l’Allemagne (…) Le directeur tentera de se procurer les dessins techniques de réservoirs qui avaient été mis de côté, dans l’intérêt d’une prochaine reprise du travail de ses ouvriers. » Le Journal de guerre allemand note en revanche : « On se heurte à des difficultés dans la coopération avec Renault. »

A cette époque, Louis Renault venait à peine de rentrer en France et se trouvait encore en zone non-occupée. En attendant son retour, les négociations étaient menées par René de Peyrecave, François Lehideux et le directeur commercial, Albert Grandjean, qui parlait l’allemand. Le journal de guerre note à la date du 9 juillet : « Les directeurs français de Renault partent du point de vue que, conformément aux négociations de la Commission d’armistice, les sociétés françaises ne sont pas obligées de fabriquer du matériel de guerre qui pourrait être utilisé contre l’Angleterre. [25] »

Le 17 juillet, Léon Noël convoque plusieurs constructeurs automobiles à l’hôtel Matignon et leur renouvelle « les instructions de faire tourner les usines en acceptant les commandes allemandes, sauf pour les fabrications spéciales telles que : armes et chars, pour lesquelles il demandait qu’on lui en réfère spécialement.[26] » Sans doute influencé par la position de Renault et le discours du représentant de Vichy, le directeur des établissements Hotchkiss, Hippolyte-Eugène Boyer, manifeste, le même jour, « des états d’âme au sujet de toute nouvelle fabrication de véhicules de combat et de véhicules de traction français ».

En fait, SOMUA et Hotchkiss ont déjà commencé à réparer du matériel de guerre pour la Wehrmacht : trois contrats sont ainsi passés avec SOMUA le 12 juillet pour la maintenance et la remise en état de véhicules de combat blindés S-35 et 15 véhicules de traction avec système de grue. Le 22 juillet, un autre contrat est passé avec Hotchkiss pour la maintenance et la remise en état de trois véhicules blindés du même type[27]. Les Allemands notent le 13 juillet : « Après s’être concerté avec l’ambassadeur Noël, Monsieur Boyer, directeur général adjoint de la société Hotchkiss, déclare qu’il mettra en œuvre les commandes allemandes de façon loyale et irréprochable. » Et le lendemain : « La finition de la fabrication des 7 véhicules de combat de 12 tonnes disponibles démarre demain dans la société Hotchkiss, avec pour l’instant 25 ouvriers français. » Le 14 juillet, la Rü-In est informée par Berlin que le matériel blindé est désormais placé en première priorité des fabrications, avant la Luftwaffe.

Louis Renault rentre à Paris le 23 juillet au soir. Quelques heures plus tôt, il écrit une lettre à François Lehideux, avec lequel il est en conflit depuis les années 1936-1937, pour lui ôter toutes ses responsabilités au sein de l’entreprise. Cette décision allait jouer un rôle déterminant dans la suite des événements. Le lendemain, l’industriel rencontre le commissaire Sieburg qui lui demande de réparer des chars français saisis par la Wehrmacht : Renault refuse. Le Journal de guerre de la Rü-In précise à la date du 26 juillet : « Le Général Zuckertort veut balayer les difficultés occasionnées par Monsieur Renault au sujet de la réparation de blindés en mettant M. Renault face à la décision suivante : soit il consent à réparer sans opposition et sous régie française les blindés à Paris, soit il court le risque que la régie allemande s’en occupe elle-même et organise ainsi les attributions de charbon, d’électricité, etc., uniquement pour les besoins allemands. »

Le 28 juillet, les autorités d’occupation font le point sur les négociations et remarquent : « Le directeur de Renault, Grandjean, a justifié son refus par le fait que le gouvernement français est en train de préparer une loi selon laquelle la fabrication d’engins de guerre n’est pas autorisée. Sous l’influence de Renault et de Levassor, la position jusqu’à présent bienveillante des sociétés Hotchkiss et SOMUA s’est durcie (…) Tous les moyens à disposition doivent être utilisés pour briser ces résistances ». Les réglementations sur la gestion de l’économie et la gestion des entreprises « offrent la possibilité de punir les dirigeants d’entreprises récalcitrants et n’excluent pas que l’on puisse les remplacer par des commissaires administrateurs, sans préjudice d’autres mesures.[28] »

Louis Renault est convoqué par le général allemand, le 31 juillet mais il continue de se retrancher derrière une décision du gouvernement français. Dès lors, les choses se précipitent : le 1er août, l’industriel est à nouveau convoqué par le général Zuckertort qui, cette fois, lui remet un ultimatum. Un texte identique est adressé à Panhard qui cède le lendemain. En revanche, Louis Renault temporise : il propose de réparer des chars dans les usines du Mans sous réserve d’un accord du gouvernement français et réclame un délai de dix jours pour donner une réponse. Après une entrevue avec l’ambassadeur Noël, il se met en retrait des négociations, décline la convocation des autorités supérieures allemandes et laisse ces dernières négocier un compromis avec François Lehideux et le baron Petiet, président de la Chambre syndicale des constructeurs d’automobile, le 4 août, à l’hôtel Majestic : les réparations de chars français seront effectuées directement par les Allemands dans deux ateliers réquisitionnés, situés en périphérie de l’usine.

Mais entretemps, François Lehideux a fait circuler une pétition dans l’entreprise insinuant que son oncle par alliance avait cédé à l’occupant. C’est cette accusation mensongère, riposte à la décision que le constructeur avait prise de se débarrasser de son neveu, qui pesa très lourdement en 1944 contre Louis Renault, d’autant plus que Lehideux en fit part dès l’été 1940 à Léon Noël et à Alexandre Parodi, alors fonctionnaire de Vichy, et futur ministre du Travail à la Libération. Quand, en 1951, l’administration fiscale fit des recherches dans les archives judiciaires pour essayer d’établir la responsabilité de Louis Renault au début de l’Occupation, elle découvrit que l’ensemble de l’accusation concernant la prise de contact personnelle reposait uniquement sur deux dépositions faites à la Libération par l’ancien ministre de Vichy, François Lehideux[29] !

Au moment des faits, la vision des Allemands était très différente. Le général Franz Barckhausen, qui dirigeait l’État-major de l’économie de la défense et de l’armement en France, déclara ainsi le 6 août 1940 devant tous les officiers responsables de la Rü-In :

« En ce qui concerne le cas de Renault et Panhard, je m’en suis entretenu avec le général Thomas et le général Hünermann[30]. Les deux sont de l’avis que les sociétés ne peuvent pas refuser d’effectuer pour nous des travaux de remise en état en se basant uniquement sur les négociations en cours à Wiesbaden. Nous pouvons absolument exiger cela. Sur ce, Panhard s’est montré coopérant. Renault persiste dans son refus.[31] »

Cette attitude contraste avec celle des dirigeants de Schneider. Le Journal de guerre de la Rü-In précise en effet à la date du 5 août :

« Le directeur Beckhäuser de la société Wagner de Dortmund nous informe ce jour qu’il s’apprête à conclure un contrat avec Schneider-Le Creusot pour la production de pièces pressées lourdes destinées à des bombes lourdes d’aviation.

« Malgré le fait qu’un spécialiste considérerait sans conteste ces commandes comme un contrat d’armement, le directeur Vicaire de Schneider-Le Creusot n’a pas d’états d’âme pour l’acceptation de ce contrat.

« Ce qui semble déterminant pour le directeur Vicaire, c’est que ce contrat d’armement ne soit pas identifiable en tant que tel par la majorité de son personnel [souligné par nous].[32] »

Le rapport du 1er août concernant Charles Schneider stipulait déjà :

« Le directeur d’entreprise Monsieur Schneider de la société Schneider-Le Creusot a fait part à la Rü-In de son obligeance pour travailler avec l’Allemagne dans l’intérêt des 11 000 anciens employés faisant parti de son personnel (…)

« Pour les commandes de matériels de guerre, il demande que les oppositions et les résistances soient balayées par l’intermédiaire du gouvernement français.

« Il prétend disposer de suffisamment de charbon, de ferraille et de fer pour produire en continu.[33] »

Et le 24 août, les Allemands constate que les « relations avec la société Schneider – Paris et Le Creusot – se développent tellement bien que le gendre de Schneider [Pierre de Cossé, duc de Brissac, ndr] a été libéré » et « placé en tant que directeur de la société Le Matériel électrique » à Champagne-sur-Seine qui travaille pour la Wehrmacht »[34].

Cette attitude face aux commandes d’armement allemandes, au début de l’Occupation, est exceptionnelle. La situation de l’industrie au cours de l’été 1940 ne reflète d’ailleurs en rien celles des périodes suivantes, que ce soit en matière d’effectifs, d’organisation et d’horaires de travail ou d’attitude patronale. Rappelons à ce sujet que le directeur du Creusot, Henri Stroh, fut déporté à Buchenwald. A cela s’ajoutent des facteurs qui n’existent pas au cours de la reprise comme les bombardements alliés, les prélèvements de main-d’œuvre, les sabotages de la Résistance ou l’aryanisation des entreprises. Nous sommes dans une perspective de victoire durable du IIIème Reich : la bataille d’Angleterre est loin d’être terminée ; ni les États-Unis ni l’URSS ne sont entrés en guère.

A la fin du mois d’août 1940, les Français apprennent que l’industrie automobile sera soumise à un programme fixé à Berlin dans le cadre du plan de quatre ans. Les offices centraux de placement des commandes allemandes (ZAST) sont créés le 26 août dans l’Europe occupée (Paris, Bruxelles, La Haye) et leur mission définie le 15 septembre. Les commandes civiles sont déjà strictement contingentées ou tout simplement interdites. Du côté de Vichy, l’organisation de l’économie dirigée est également en formation : le service des commandes allemandes (SCA) de l’ingénieur général Jean Herck est créé le 24 août 1940, le COA le 30 septembre (dirigé par François Lehideux, le lendemain) et l’Office central de répartition des produits industriels (OCRPI) de Jean Bichelonne, à partir de janvier 1941. Avant même que cette organisation administrative ne soit effective, la marge de manœuvre des industriels est ténue d’autant que les Allemands décident de chaque élément important de la vie des entreprises : type de matériel à fabriquer et volume des commandes, salaires et horaires de travail, fourniture d’énergie et de matières premières, mesures de sécurité et permis de circuler… Certes, Jacques Kellner parvient à fabriquer des meubles destinés à la Wehrmacht pour éviter les fabrications aéronautiques et automobiles, tandis que la société des avions Kellner-Bechereau, repliée en grande partie à Alençon, ne livre pratiquement que le secteur français[35]. Mais cette politique de reconversion, envisageable pour de petites entreprises – la première emploie en moyenne 27 personnes sous l’Occupation – ne l’est pas pour des géants industriels comme Renault, Peugeot et Citroën dont l’effectif moyen oscille entre 10 et 20 000 personnes. Si les constructeurs parviennent à décliner certaines commandes en motivant de manière détaillée leur refus – n’oublions pas qu’ils s’adressent à des ingénieurs allemands qui connaissent parfaitement le procédé industriel et contrôlent tous les mouvements de l’entreprise – il leur est difficile d’éluder la fabrication de matériel automobile pour la Wehrmacht, parfois même celle de « fabrications spéciales » comme les munitions et les pièces détachées de matériel d’armement. Sous quelles conditions, à quel moment et dans quelle ampleur l’ont-ils fait ? Avaient-ils des alternatives ? C’est cette marge de manœuvre que les comités d’épuration, la Justice et l’administration fiscale tenteront d’évaluer à la Libération[36].

[1] Malgré l’apport d’études de qualité telles que : Talbot C. Imlay, Martin Horn, The Politics of industrial collaboration during Wolrd War II : Ford France, Vichy and Nazi Germany, Cambridge University Press, 2014. Voir également les travaux de Patrick Fridenson que nous ne pouvons malheureusement citer ici.

[2] Abel Chatelain, « L’industrie automobile française », Revue de géographie de Lyon, 1950, 25/2, p. 106-112.

[3] Sauf les Berliet. Recours en grâce et arrêts de la Chambre des mises en accusation du 27 juin 1946. Ministère public c/Berliet. ADR W 225.

[4] Rapport de l’inspecteur principal Blangonnet, chef du Service des vérifications nationales, 3 septembre 1956, 67 p. ADP ancienne cote Perotin 3314/71/1/ 15 dossier 211.

[5] Mémoire pour la Régie nationale des usines Renault, signé Pierre Dreyfus, 6 janvier 1958. ADP ancienne cote Perotin 3314/71/1/ 16 dossier 211.

[6] Geschichte der Rüstungsinspektion Paris (vom 20.6 – 30.9.40). BA-MA RW24/58. Sur ces questions, voir également Arne Radtke-Delacor, « Produire pour le Reich. Les commandes allemandes à l’industrie française (1940-1944) », Vingtième Siècle, 2001/2 (n° 70), p. 99-115.

[7] Rü-In Frankreich. Kriegsgeschichte VIII-IX 42. F/Id. BA-MA RW24/27.

[8] Fernschreiben Heereswaffenamt N° 13247 vom 28.08. BA-MA RW/19/5088.

[9] SA des anciens Ets Hotchkiss, A. Roth, à M. L’inspecteur de la Rüstungsinspektion A, 20 août 1941. Ministère public c/Hotchkiss. AN Z/6NL/680 f° 51/1.

[10] Complément d’enquête… Ministère public c/Peugeot. AN Z/6NL/80, f° 417, p. 2.

[11] Pour tout ce qui concerne Renault, voir Laurent Dingli, Louis Renault, Paris, Flammarion, p. 379 sq.

[12] Exposé des faits. Ministère public c/Delaunay-Belleville. AN Z/6NL/238. Ministère public c/Delahaye. AN Z/6NL/750. Idem. Ministère public c/Chausson. AN Z/6NL/589.

[13] Déposition de Jean Faure, 28 novembre 1945. Ministère public c/Berliet. ADR 394 W 222 f° 260.

[14] Dépositions de Louis Pasquier et Maurice Abril, 22 juin 1948. Ministère public c/Willème. AN Z/6NL/731 f° 466. Panhard & Levassor à M. le préfet de la Seine – Service des renseignements économiques. A l’attention de M. Reverdy, 2 septembre 1940. ADP. Perotin 6096/70/1 676.

[15] Déposition de Gaston Chausson, 27 février 1948. Ministère public c/Chausson. AN Z/6NL/589 f° 431.

[16] Laurent Dingli, Louis Renault, op. cit.

[17] Léon Noël au préfet de la Gironde, 24 juillet 1940 et Note (jointe) d’information pour les groupements professionnels. ADG 45 W 1.

[18] Tätigkeitsbericht gewerbliche Wirtschaft. BA-MA RW35-726.

[19] Rüstungsinspektion Paris. Z/Ia. Paris, 20.7.1940. Lagebericht. BA-MA RW24/55.

[20] Aktennotiz. Berlin, den 20.6.40. Betrifft: Panzerwagen – Fertigung. – BA-MA RW24/577

[21] Dossier Bugatti – ADG 45 W 1.

[22] Doc. cit. BA-MA RW24/54.

[23] Berlin-Anhaltische Maschinenbau Aktiengesellschaft (BAMAG)

[24] Kriegstagebuch de Rüstungsinspektion Paris. Begonnen 20.6.40. BA-MA RW24/54.

[25] Sauf mention contraire, toutes les citations sont tirées du Kriegstagebuch, doc. cit. BA-MA RW/24/54.

[26] Rapport d’expertise de Bernard Fougeray, p. 46. Ministère public c/x (Delahaye). AN Z/6NL/750 f° 9.

[27] Rüstungsinspektion Paris. Z/Ia. Paris, 20.7.1940. Lagebericht. – BA-MA RW24/55.

[28] Kriegstagebuch Wehrwirtschafts-und Rüstungsstab Frankreich. 4.6.40 – 31.12.40. – BA-MA RW24/2.

[29] Jean Prouhèze à M. le secrétaire du 1er comité, 30 novembre 1951. ADP ancienne cote Perotin 3314/71/1/ 15 dossier 211.

[30] Georg Thomas (1890-1946) et Rudolf Hünermann (1895-1955), respectivement chef et chef d’état-major du Service de l’économie et de l’armement (Wehrwirtschafts-und-Rüstungsamt) depuis 1939. Lexikon der Wehrmacht.

[31] Besprechung der Inspekteure am 6.8.40 beim Wi Rü Stab Frankreich. BA-MA RW24/2.

[32] Kriegstagebuch de Rüstungsinspektion Paris. Begonnen 20.6.40. BA-MA RW24/54.

[33] Idem.

[34] Idem.

[35] Ministère public c/Kellner-Bechereau. AN Z/6NL/757.

[36] Cet article s’inspire d’un travail en préparation, Laurent Dingli, Jacky Ehrhardt, L’Industrie en guerre (1936-1947).

Pour se procurer le n° 7 de L’Aventure automobile, Mai-juin-Juillet 2019, voir la page dédiée des Éditions Heimdal

Prises d’intérêts et réseau d’influence sous l’Occupation

Pour toute référence à ce texte, merci de préciser : Laurent Dingli, « Prises d’intérêts et réseau d’influence sous l’Occupation », laurentdingli.com, février 2017. Mise en ligne 22 février 2017. Dernière mise à jour : 19 octobre 2017.

La version PFD à télécharger

L’industriel Hermann Röchling portant l’insigne du NSDAP

A l’automne 1944, alors qu’il était poursuivi pour collaboration, François Dupré, P-DG de l’hôtel George-V, livra aux enquêteurs une information capitale. Afin de prouver la pureté de ses intentions, il révéla qu’au début de l’année 1941, il avait organisé une rencontre entre un Allemand, Alexander Kreuter, et un avocat américain, Charles C. Parlin, « proche du président Roosevelt ». L’entrevue aurait eu lieu dans les salons de l’hôtel George-V, en plein Paris occupé, alors que les Etats-Unis et l’Allemagne n’étaient pas en guerre. La rencontre aurait eu pour but de préserver les intérêts des futurs Alliés. Un Américain naturalisé français, Henry Seymour Weller, se portait garant des affirmations de Dupré. D’après son témoignage, Kreuter et son associé Röchling auraient été abattus par la Gestapo après l’attentat manqué contre Hitler, le 20 juillet 1944, ce qui allait se révéler inexact. Weller prétendait en outre que Kreuter avait injecté 400 MF dans des entreprises françaises afin de détourner ces fonds de l’économie de guerre allemande[1].

Disons-le tout de suite : cette version des faits, très peu convaincante, est infirmée par l’examen des sources. Loin d’avoir organisé une quelconque « résistance » financière, le geheimrat (conseiller privé) Alexander Kreuter participa au contraire à la mainmise nazie sur l’économie française.

Le dossier d’épuration de François Dupré fut le point de départ d’une vaste recherche qui allait nous permettre de mieux cerner le système mis en place par Kreuter sous l’Occupation. Les sources traitant de ce sujet sont abondantes et, pour l’essentiel, inédites. La découverte de ces documents soulève la question du financement des prises d’intérêt allemandes dans l’économie de l’Europe occupée, question indissociable de la spoliation des Juifs –, les mesures antisémites, économiques et militaires formant un tout dans la vision du monde nationale-socialiste. Enfin, nous serons amenés à nous interroger sur les relations nouées entre les milieux d’affaires américains et l’Allemagne nazie avant, pendant et après de la Seconde Guerre mondiale.

Une mystérieuse négociation

Weller, Parlin, Kreuter…, qui étaient réellement les protagonistes de cette mystérieuse rencontre ?

Henry Seymour Weller est né à Milwaukee dans l’Etat du Wisconsin, le 22 juillet 1893, fils de Henry Seymour et de Pearl Davis. Envoyé très tôt dans un internat de Genève, formé au Haverford College puis à l’Université de Stanford, il se rendit pour la première fois en France, le 4 juillet 1917, comme engagé volontaire dans l’American Field Service”, organisation qui recrutait des combattants parmi les étudiants américains. Officiellement démobilisé le 25 juillet 1919, titulaire de la Croix de guerre, il fut employé dans la succursale de Chicago de la banque new-yorkaise Dillon, Read & Co, dont son oncle par alliance, Clarence Dillon, était le dirigeant[2].

Le banquier Clarence Dillon (au centre) © Harris & Ewing – American Legacy s.d. Image ID# 3AB6D430

Dillon & Read, c’était le dernier né du capitalisme financier américain, un enfant dont l’appétit d’ogre avait été stimulé par la situation catastrophique de l’Europe, sortie exsangue et endettée de la Grande Guerre. Dillon & Read, ce fut aussi l’un des multiples rouages qui fit vaciller Wall Street et précipita le monde dans une crise économique sans précédent. Dillon & Read, ce fut enfin, pendant le second conflit mondial, puis la Guerre froide, un Etat au sein même du plus puissant Etat de la planète.

A l’origine de cette réussite exceptionnelle : Clarence Dillon. « C’est un joli garçon, brun avec de beaux yeux et pas du tout la mâchoire carrée de l’homme d’affaires », s’amusa Louis Thomas dans L’Intransigeant, en octobre 1926, alors que toute la Presse française glosait sur l’installation imminente de la banque américaine en Europe[3].

La maison William H. Read, créée en 1905, était encore un établissement d’envergure moyenne quand son fondateur croisa la route de Clarence Dillon. Né en 1882 à San Antonio au Texas, Dillon était issu d’une famille de commerçant relativement aisés. Diplômé de Harvard en 1905, employé de la compagnie du gaz de Milwaukee, il s’était marié puis avait passé deux ans en Europe avec l’intention d’étudier les Beaux-Arts. Mais ce fut pour les affaires qu’il montra rapidement de remarquables dispositions. Avec son beau-frère Douglas, il fonda la Milwaukee Machine Tool Company, entreprise rapidement menée à la prospérité puis revendue à des conditions avantageuses[4]. En 1913, de passage à New-York pour placer son argent, il croisa fortuitement un ancien condisciple qui le présenta à son employeur, le banquier William Read. En quelques années seulement, Dillon s’imposa comme l’un des associés de l’affaire dont il prit la direction après de la mort de Read, en 1921. Dès lors, la société, rebaptisée Dillon, Read & Co, connut un développement spectaculaire.

La banque profita en effet du contexte de la crise financière de 1920 pour asseoir sa puissance. Premier coup de maître : elle renfloua la société Goodyear pour 100 millions de dollars à un moment où les capitaux hésitaient à investir. Forte de son succès, elle plaça sur le marché américain les obligations d’une société d’électricité japonaise, prit le contrôle de l’Union Oil Company, assura le sauvetage des automobiles Dodge, finança plusieurs Etats souverains ainsi que des municipalités : 50 millions de dollars pour le Brésil en 1921, 150 millions de florins pour la Hollande l’année suivante, 30 millions de dollars pour la ville de Milan… Dillon Read venait de poser son regard d’aigle sur l’Europe, investissant en Pologne, en France, en Italie et, surtout, en Allemagne. Ses dollars permirent de relancer l’industrie lourde de l’ancien Reich, notamment les géants Siemens et Thyssen. Dillon Read acquit en outre un part notable de l’héritage du magnat de l’acier Hugo Stinnes dont l’empire était en liquidation[5]. C’est pour cette raison, qu’après la Seconde Guerre mondiale, et sans craindre l’anachronisme, le PCF dénonça la banque américaine comme étant responsable du réarmement allemand. Il est vrai que Dillon & Read se garda bien de rompre, après 1933, ses liens avec les industriels allemands. Fritz Thyssen avait d’ailleurs largement contribué au financement du NSDAP avant l’accession au pouvoir d’Hitler. Il faut préciser que dans les années vingt, Dillon & Read proposa un prêt de 25 millions de dollars à la jeune Union soviétique en échange du droit d’exploiter la mine de potasse de Solikamsk[6]. L’intérêt financier l’emportait alors nettement sur les choix idéologiques contrairement à ce qui serait de règle pendant la Guerre froide.

Hugo Stinnes par Franz Richard Scholz, 1935 (d’après une photo de 1910)
Öl/Leinwand © Deutsches Historisches Museum, Berlin

Quoi qu’il en soit, Dillon & Read s’était imposé en moins de cinq ans comme l’une des premières banques d’investissement au monde, devançant les Rothschild sur le marché sud-américain, rivalisant avec la toute puissante Morgan en Europe. Entre 1921 et 1926, la société vendit au public américain des émissions nouvelles de valeurs pour un montant d’environ deux milliards de dollars. Suivant la déclaration faite par Clarence Dillon lui-même devant la commission des Finances du sénat français en 1932, sa banque avait déjà émis à cette date 252 millions de dollars d’obligation uniquement pour l’Allemagne[7].

Afin de mieux suivre les affaires européennes, la firme new-yorkaise fonda en janvier 1928 une société anonyme, The Dillon Read Corporation, dont le siège était à Hartford dans le Connecticut et qui fut dotée d’un capital de 250 000 dollars[8]. En fait, dès juillet 1926, Henry Seymour Weller se rendit à Paris en compagnie du vice-président de la banque, William M. L. Fiske[9]. Il ne s’agissait pas de traiter dans l’immédiat des affaires mais de tâter le terrain au cas où le Parlement français ratifierait les accords de Washington sur la dette. Le représentant de la banque pour l’Europe était le colonel James A. Logan, ex-délégué officieux des Etats-Unis à la Commission des réparations, ce qui en dit long sur l’intrication des intérêts politiques et financiers. Clarence Dillon avait choisi Logan parce que celui-ci avait noué d’importantes relations sur le vieux continent et parce qu’il savait que les Européens se méfieraient davantage d’un banquier[10]. L’agence française fut officiellement fondée le 12 janvier 1928 au 39 de la rue Cambon, non loin du lieu où, cinq ans plus tard, seraient inaugurés les locaux de la Chancellerie américaine –, la proximité entre le pouvoir politique et la haute finance s’inscrivant jusque dans l’espace du pays d’accueil. Aussitôt, l’intervention de Dillon & Read se révéla décisive, permettant entre autres d’introduire les titres d’une grande entreprise de la chimie française, Kuhlmann, sur les places de New York, d’Amsterdam et de Genève[11].

Clarence Dillon – Château Haut-Brion © www.terroirs-france

Au plan technique, Dillon, Read & Co n’était pas une banque privée. Contrairement à des établissements tels que J.-P. Morgan & Co, elle limitait ses activités aux opérations d’investissement bancaires et n’assurait pas les fonctions d’une banque commerciale (surtout à partir de 1927)[12]. Clarence Dillon fut entendu par la commission sénatoriale américaine chargé d’enquêter sur le crash de 1929. A cette occasion, ce n’est que sur les demandes pressantes du sénateur Couzens qu’il accepta de donner le nombre d’actions approximatif dont il était le détenteur majoritaire[13]. La commission révéla que la société avait créé deux trusts d’investissements, « The United States and Foreign Securities Corporation », en 1924, et « The United States and International Securities Corporation », quatre ans plus tard. Le premier, doté d’un capital de 30 millions de dollars, avait théoriquement pour objectif de financer des entreprises de l’industrie, du transport et des mines, essentiellement à l’étranger. En fait, il s’agissait en grande partie d’un montage qui servit à financer le second de ces deux trusts d’investissement avec des fonds qui auraient dû être reversés comme dividendes aux actionnaires du premier ! Lors d’une seconde audition, le juge et avocat Ferdinand Pecora, qui dirigeait le comité d’enquête sénatorial, résuma le bénéfice de ces transactions : pour une dépense initiale de 5, 1 millions de dollars, Dillon, Read & Co avait acquis deux fonds de placement dont les actifs s’élevaient à la bagatelle de 90 millions de dollars !

Clarence Dillon, Georges Duprat et Henry Seymour Weller © www.terroirs-france

L’énorme fortune de Clarence Dillon lui permit, entre autres, d’investir en France. Il fit ainsi l’acquisition du Château Haut-Brion, le 13 mai 1935, et son neveu, Henry S. Weller fut nommé la même année président de la société vinicole qui en gérait l’exploitation. Weller, qui était alors domicilié rue de Longchamp à Neuilly, gérait aussi l’agence londonienne. Le 23 aout 1939, il présida au 6 Austin Friars, à Londres, une assemblée extraordinaire de la succursale britannique au cours de laquelle la résolution fut prise de mettre volontairement la société bancaire en liquidation afin de la recréer, H.S. Weller étant lui-même désigné comme liquidateur[14]. On peut s’interroger sur les motivations qui conduisirent à ce remaniement, quelques jours seulement avant le début de la guerre.

Quant au rôle exact joué par l’émissaire présumé de Roosevelt en 1941, il demeure assez opaque.

Charles Coolidge Parlin © Crédit inconnu

Interlocuteur de l’Allemand Kreuter au George-V, Charles Coolidge Parlin est connu aux Etats-Unis pour être le premier concepteur du marketing moderne. Né à Wausau dans le Wisconsin en 1898, diplômé en Economie (Université de Pennsylvanie, 1919) et en Droit (Harvard, 1922), il dirigea la division « Recherche commerciale » créée en 1911 au sein de la Curtis Publishing Company, un groupe d’édition qui publiait des journaux comme le Saturday Evening Post. Parlin mit au point des méthodes statistiques permettant d’évaluer les attentes des consommateurs et d’y adapter ainsi la publicité des entreprises. C’est lui qui effectua la première étude de marché aux Etats-Unis. Avant la Seconde guerre mondiale, ses recherches portaient sur le marché automobile, les produits alimentaires, les grands magasins…[15]. Après l’obtention de son diplôme de Droit à Harvard, il exerça ensuite le métier d’avocat d’affaires au sein de Wright, Gordon, Zacchry & Parlin dont le siège était 63, Wall Street, mais aussi pour la société Shearman, Sterling & Wright et enfin, pour le compte de Clarence Dillon. Charles Parlin joua enfin un rôle de premier plan au sein de l’Eglise méthodiste américaine.

Quel était l’objet de sa mission ? L’avocat d’affaires faisait partie du conseil d’administration de la US & Foreign Securities Corporation, l’un des deux fonds de placement de Dillon & Read épinglés par la commission Pecora[16]. Cette société avait créé une filiale en Europe avec des bureaux à Berlin et à Paris qui avaient dû interrompre leur activité en raison de la guerre. Or la loi américaine venait d’accorder aux entreprises le droit de prendre en compte leurs pertes fiscales dans les zones touchées par le conflit. La US Foreign Securities voulut en profiter pour se débarrasser de sa filiale européenne mais, d’après Parlin, les dirigeants allemands demandèrent à la maison-mère de leur revendre la société plutôt que de la liquider. C’est pour cette raison que le voyage de l’hiver 1940-1941 fut organisé[17].

Cordell Hull © Crédit inconnu

Craignant d’enfreindre le Neutrality Act, Parlin se rendit au préalable à la Maison Blanche où il rencontra le sous-secrétaire d’Etat Summer Wells puis l’amiral Leahy, qui venait d’être nommé ambassadeur des Etats-Unis à Vichy, ainsi que le secrétaire d’Etat Cordell Hull. Selon Parlin, le président Roosevelt était favorable à son voyage car il souhaitait obtenir des informations sur les liens financiers tissés entre Berlin, Vichy et la France occupée.

Parlin arriva à Lisbonne le 24 décembre 1940 ; de là, il se rendit à Vichy puis à Paris où il fut accueilli par Henry S. Weller. Le soir de la Saint-Sylvestre, il dîna chez Prunier avec l’homme qui avait organisé sa venue en France : Alexander Kreuter.

Parlin connaissait bien le financier allemand avec lequel il avait travaillé après la Grande Guerre. Il avait même rendu service à Kreuter lorsque celui-ci avait eu des ennuis avec la Gestapo, en 1937, non pas pour de prétendues activités antinazies, mais parce qu’il avait enfreint la législation du Reich sur la sortie de devises. La Gestapo découvrit à cette occasion que Kreuter possédait des « comptes secrets » chez Dillon & Read.

En janvier 1941, l’avocat américain dut prolonger son voyage à Berlin afin de régler la vente de la filiale new-yorkaise. Il installa son bureau dans les locaux de la Deutsche Kreditsicherung KG. Ce fonds d’investissement, dirigé par Kreuter et son associé Udo Böszörmény, avait été créé dans les années vingt grâce à des investisseurs américains par le biais de Dillon & Read.

Le monde des affaires germano-américain était un cénacle dont les membres cultivaient depuis longtemps de bonnes relations. Parlin profita de son séjour à Berlin pour dîner avec le directeur de Siemens & Halske et August Diehn, directeur général du syndicat allemand de la potasse, qui avait été l’un des financiers du NSDAP avant 1933.

La filiale américaine du fonds de placement de Dillon & Read fut revendue aux Allemands en janvier 1941, la transaction ayant été menée grâce au Dr Kreuter.

Qui était donc ce personnage incontournable que François Dupré présenta dès l’Occupation comme un « agent de l’Amérique »?

Le système Kreuter

La Tredefina

Alexander Kreuter est né à Spire dans l’actuel land de Rhénanie-Palatinat, le 29 novembre 1886. Après avoir suivi les cours du lycée Maximilian de Munich, il étudia le Droit et les Sciences politiques à l’université de la ville et soutint sa thèse de Doctorat sous la direction de l’économiste Walther Lotz (1865-1941). Commissaire de la province de Louvain dans la Belgique occupée par le Reich pendant la Grande Guerre, il devint, après la défaite, rapporteur près la commission d’armistice et la délégation pour le traité de paix de Versailles. Kreuter s’illustra surtout comme l’un des principaux artisans de l’accord germano-hollandais du 11 mai 1920. A cette époque, l’industrie des Pays-Bas, comme le reste de l’Europe, était gravement touchée par la pénurie de charbon –, la consommation nationale ayant chuté de 7 millions de tonnes avant-guerre à une seule tonne en 1919. De leur côté, les Allemands, producteurs de charbon, avaient besoin de financer la reconstruction de leur industrie. Suivant les clauses de cet accord, le gouvernement des Pays-Bas accordait un crédit de 200 millions de florins à l’Allemagne à un intérêt de 6 %, dont 60 millions pour l’importation de produits alimentaires hollandais en échange de charbon et 140 millions destinés à l’achat de matières premières par l’industrie allemande sur le marché mondial[18]. C’est pour gérer le second volet de ce crédit annuel que fut créée en 1921 la Treuhandverwaltung für das deutsch-niederländische Finanzabkommen G.m.b.H (l’Administration fiduciaire de l’accord financier germano-néerlandais), plus connue sous l’abréviation de Tredefina. Alexander Kreuter en fut le concepteur et le dirigeant[19]. Il participa ainsi au financement de l’industrie allemande au même titre que Dillon & Read.

C’est d’ailleurs à New York, en 1922, alors qu’il représentait la banque Mendelssohn de Berlin, que le financier allemand fit la connaissance de Weller[20]. Sans pour autant quitter ses fonctions d’administrateur de la Tredefina, il devint dès lors « l’agent dévoué » de Dillon & Read en Europe centrale[21].

Le crédit hollandais constitua une manne pour l’industrie du IIIème Reich même si le Dr

Le Dr Hans Max Hirschfeld en 1932 © Unknown photographer – GaHetNa (Nationaal Archief NL)

Hirschfeld[22], représentant des Pays-Bas auprès de la Tredefina, tenta d’en relativiser l’apport après la Libération, affirmant que les fonds ne furent pas entièrement utilisés en 1938 et 1939 et qu’ils ne dépassèrent pas les 100 millions de florins annuels[23]. Pendant la drôle de guerre, la Tredefina permit en outre de contourner le blocus britannique avec la complicité des Pays-Bas et de l’URSS dans le cadre du pacte germano-soviétique. A l’automne 1939, lors d’une conversation avec Emil Wiehl, directeur à la section économique du ministère allemand des Affaires étrangères, le Dr Hirschfeld déclara que le gouvernement hollandais souhaitait que l’Allemagne poursuivît ses importations depuis les Indes néerlandaises « à une échelle aussi importante que possible », Amsterdam allant jusqu’à encourager le fret via le Transsibérien. Le 18 octobre 1939, Kreuter rendit visite à Wiehl afin d’étudier la question. « Il a déclaré, rapporta Wiehl le jour même, que l’entreprise d’Arnold Otto Meyer (Hambourg) était très intéressée par ces transports. En raison du large réseau qu’elle entretient de longue date en Extrême-Orient, (cette société) était particulièrement adaptée pour organiser le camouflage nécessaire (…) » [24]. Le 23 janvier 1940, le consulat allemand de Batavia fut informé que les autorités consulaires soviétiques au Japon et en Mandchourie allaient fournir les papiers autorisant les expéditions vers le Reich.

Dr Emil Wiehl © George Grantham Bain Collection (Library of Congress)

Toujours en janvier 1940, le ministre des Affaires étrangères néerlandais, Eelco van Kleffens, assura Kreuter que le minerai suédois destiné à l’Allemagne continuait de parvenir sans difficulté dans le port de Rotterdam, l’opération étant facilitée par le maquillage cordial (friendly shadowing) opéré dans les eaux territoriales néerlandaises par la Marine des Pays-Bas[25]

Au total, les investissements hollandais en Allemagne s’élevèrent, avant-guerre, à un total de 669 millions de dollars suivant l’estimation effectuée en 1949 par H. M. Hirschfeld[26].

Un rapide coup d’œil à l’équipe dirigeante de la Tredefina donne une idée de l’importance de la société pour l’industrie allemande. Présidé par le conseiller d’Etat Friedrich Reinhart, président de la Chambre économique à Berlin et du comité d’organisation des banques privées, le conseil d’administration comprenait les Dr Hermann Bücher, P-DG de la très puissante AEG de Berlin ; Albert Vögler, président du CA de la Vereinigte Stahlwerke AG de Düsseldorf (le consortium du charbon et de l’acier créé en 1926 grâce aux finances de Dillon & Read) et Hermann Röchling, administrateur des usines Röchling de Völklingen qui fut également, administrateur-séquestre des usines de Meurthe-et-Moselle sud, membre du Rüstungsrat (Conseil de l’Armement) créé par Albert Speer en avril 1942 et, à partir de juin, Commissaire du Reich pour le fer et l’acier dans les territoires occupés[27]. Pour ceux qui entretenaient encore des doutes sur les buts de la Tredefina, une attestation délivrée en 1943 à Kreuter par le ministère de l’Economie du Reich spécifia que la société « s’occupait de financements et de gestion de l’économie de guerre »[28].

Un cheval de Troie de l’économie allemande

Une fois la France occupée, Kreuter vint s’installer au Ritz, place Vendôme, à Paris. Quelle était

Walter Schellenberg en 1943 © Alber Kurt/Bundesarchiv

alors sa mission ? De quelle autorité dépendait-il exactement ? En 1946, les Américains découvrirent qu’il était inscrit comme membre actif de la SS. Kreuter prétendit que ses liens avec l’organisation étaient « purement symboliques » et avaient pour seul mobile « des raisons d’affaires »[29]. D’après Hans Martin Zeidler, qui fut interrogé par les Américains après-guerre, Kreuter faisait partie de l’Amt VI, SD-Ausland, service de renseignement politique à l’étranger, dirigé par Walter Schellenberg[30].

Ce qui est certain c’est que Kreuter voulait exploiter l’économie française afin d’alimenter la machine de guerre nazie. Pour atteindre cet objectif, il existait deux méthodes : ou bien se contenter de poursuivre le pillage initié dès juin 1940, ou bien lui donner une apparence de légalité, ce qui constituait une simple différence formelle. Alexander Kreuter était favorable à la seconde alternative. C’est ce qu’indique la déposition de Wilhelm Scheueurmann, qui fut conseiller ministériel au sein du bureau « Economie et finance » du ministère Speer. Interrogé par les Américains en 1945 dans le cadre du projet « Safehaven », Scheuermann affirma que Kreuter était partisan d’une « exploitation de la richesse industrielle française, non pas par le biais d’une expropriation directe, mais plutôt par celui de la coopération »[31]. Scheuermann aurait pu ajouter que Kreuter n’était pas favorable à une expropriation directe, sauf en ce qui concerne les biens juifs, mais cela était trop évident pour qu’il eût besoin de le préciser.

L’aryanisation était en effet l’une des plus efficaces portes d’entrée au sein des économies de l’Europe occupée. Si Kreuter appartenant au camp des hauts responsables allemands favorables à la collaboration et à l’exploitation « en douceur » de l’économie française, comme Otto Abetz, Hans-Joachim Caesar, ou encore Elmar Michel dont il était l’ami intime –, il entretenait aussi d’excellentes relations avec le Dr Blanke, responsable de l’aryanisation des entreprises.

Elmar Michel témoin au procès de Nuremberg – US Army Photographers 1945-1948

Première étape : obtenir les fonds. Kreuter eut véritablement les moyens de ses ambitions à partir de février 1941, date à laquelle un nouvel accord intervint entre les autorités néerlandaises et la Tredefina : 100 millions de RM prélevés sur l’actif hollandais du clearing, furent ainsi confiés comme crédit pour 12 ans à la Tredefina dont 80 millions de RM placés dans l’industrie allemande et 20 millions de RM convertis en 400 MF[32] destinés à des placements industriels et financiers en France.

Le système Kreuter ne fut pas mis en place d’emblée ; il succéda à plusieurs tentatives avortées comme celle concernant la Société des schistes bitumineux d’Autun, entreprise dans laquelle Kreuter tenta d’investir 50 MF en 1941[33].  Le financier se heurtait à la fois aux réticences de certains chefs d’entreprise français, peu empressés de voir les Allemands s’emparer de leur patrimoine, et à l’obstruction de quelques représentants du gouvernement de Vichy, soucieux de préserver ce qui restait de la souveraineté nationale. Le ministre de la Production industrielle (MPI), Jean Bichelonne, s’opposa ainsi à toute participation de la Tredefina dans le capital des Galeries Lafayette.

Kreuter avait donc besoin d’un cheval de Troie pour pénétrer l’économie nationale, une société financière qui donnerait une base juridique française à ses prises de contrôle[34]. Sur les conseils de son ami Weller, Kreuter s’intéressa à la banque Seligmann avec laquelle Weller travaillait depuis 1926 : l’essentiel des actifs de cette société avait été repris en octobre 1940 par l’homme d’affaires Maurice Devies à la demande même de ses administrateurs juifs qui avaient anticipé la législation antisémite. Il s’agissait donc, probablement et bien que le cas soit très ambigu, d’une aryanisation de complaisance qui put passer avec succès le filtre de la surveillance allemande et du commissariat général aux questions juives (CGQJ)[35]. Maurice Devies et son associé François Gamberini, effrayés par l’ampleur de l’investissement déclinèrent l’offre de Kreuter. Ils firent toutefois l’acquisition d’une banque juive, la Société financière pour l’étranger (SFE) par le biais d’une de leur filiale aryanisée, l’Union financière de Paris. Après une augmentation de capital de 1 à 25 MF, et un changement de la raison sociale, la SFE devint la Société de crédit et d’investissements (SCI) contrôlée par la Tredefina. Associée à la banque Devies-Seligmann, la SCI fut véritablement l’outil de combat de Kreuter[36].

La négociation fut conclue lors d’un entretien à l’hôtel Majestic, le 22 juillet 1942. L’abdication française était matériellement et symboliquement très grave car elle légalisait l’activité d’une entreprise ennemie grimée en société nationale. Afin de mieux vaincre les réticences de ses interlocuteurs français, Elmar Michel, chef de la division économique du haut commandement militaire en France (MBF), prétendit que la SCI ne fonctionnerait qu’avec des avoirs britanniques confisqués dans l’hexagone, ce qui n’était que très partiellement exact.

Les sources financières qui irriguaient le binôme Devies-SCI étaient constituées par la Tredefina mais aussi par la Barclays Bank qui travaillait elle-même pour le compte de la Treuhand und Revisionsstelle im Bereich des MBF (Service fiduciaire et de contrôle comptable dans le ressort du MBF). Cette filiale de la Treuhandgesellschaft de Berlin, société d’expertise comptable, contrôlait la gestion des administrateurs-provisoires des entreprises aryanisées et ennemies du Reich. L’argent était versé par les sociétés sous séquestre allemand, soit à la Barclays, soit à l’Aero-Bank, et parfois encore à la Lloyds[37]. Les biens des Juifs étrangers étaient confiés à la filiale française de la Barclays dirigée par Marcel Cheradame. Après 1945, les enquêteurs américains découvrirent que la banque britannique avait même reçu les liquidités dont les déportés juifs du camp de Drancy en partance pour Auschwitz avaient été dépouillés[38].

Dans le cas de la SCI de Kreuter, l’argent provenait d’un compte ouvert à la Banque Devies par la Treuverkehr Deutsche Treuhand AG, 47 avenue de l’Opéra, lui-même alimenté par la Barclays. La filiale de la banque britannique effectua ainsi un versement de 200 MF à la banque Devies, le 3 juillet 1942. Les fonds provenaient en outre de la Reichskreditkasse dont l’activité ne se limitait pas à gérer les frais d’occupation imposés à la France[39] : 40 MF furent ainsi versés en août 1944 à Devies. « En somme, notèrent les experts comptables du tribunal de la Seine, la plus grande partie des fonds dont a disposé le Dr Kreuter lui sont arrivés par le canal de la Barclays Bank » [40].

A partir du 5 février 1943, la SCI fut administrée uniquement par des Allemands : les Dr Kreuter, Ernst Röchling, délégué pour le fer et l’acier dans la France occupée, et Hans Buwert. Né à Berlin en 1897, Hans Buwert était depuis 1935 le rédacteur principal de la revue de lutte national-socialiste, L’économie nationale, qu’il dirigea jusqu’en 1945. Buwert avait écrit à propos de sa revue à Hans Franck, futur gouverneur général de la Pologne : « Elle se veut un reflet de la volonté national-socialiste et entend unifier intellectuellement et idéologiquement le grand cercle des juristes d’affaires »[41]. Contributeur à l’Annuaire national-socialiste, collaborateur du Front allemand du Travail, membre de l’Académie pour le Droit allemand, toute son action s’inscrivait dans la promotion du NSDAP, de ses idées et de son action[42]. Au début du conflit, il fut chargé de rationaliser l’ensemble de l’industrie dans le territoire des Sudètes, puis fut employé en France, au Majestic, dans la section « Biens ennemis » (Wi I/2). C’est à ce titre qu’il prit la succession de Hans Kadelbach comme commissaire des éditions Hachette[43]. Suivant certains auteurs, Buwert aurait été envoyé en Espagne et au Portugal par Carl-Heinrich Von Stülpnagel, chef du MBF, pour entrer en contact avec les Alliés et leur proposer un armistice ou une paix séparée[44].

Dès la nomination des administrateurs allemands de la SCI, Elmar Michel fit pression sur les autorités françaises afin que la société pût commencer son activité « dans la semaine »[45]. Le 15 février 1943, le CA s’empressa d’accorder un crédit de 100 MF aux usines sidérurgiques contrôlées par Hermann Röchling, cousin de l’administrateur de la SCI[46]. L’argent fut mis à la disposition de la société chez Devies au nom de la Tredefina par le biais de la Treuverkehr, le 23 février 1943. Un an plus tard, une somme supplémentaire de 80 MF était accordée aux mêmes sociétés.

En fait, le crédit total de 180 MF fut repris par l’Etat français. Vichy acceptait ainsi de racheter les usines d’entreprises privées dont les Allemands s’étaient emparés dans la « zone réservée » de Meurthe-et-Moselle[47]. L’affaire était non seulement juteuse, mais techniquement intéressante dans la mesure où Hermann Röchling avait pris soin de conserver le contrôle des usines concernées. Ainsi les Allemands, qui manquaient alors de cadres, continuaient-ils de jouir d’une production essentielle pour leur effort de guerre, production gérée par des Français et sans que le Reich eût un seul mark à payer. S’ils avaient restitué ces usines, c’est que leur gestion était déficitaire et qu’ils recherchaient un fond de roulement, d’où l’opération montée par les Dr Röchling, Kreuter, et Michel avec l’accord des ministres français Cathala (Finances), et Bichelonne (MPI)[48].

Société des Hauts Fourneaux et Fonderies de Pont-à-Mousson : coulée de fonte © Ministère de la Culture – Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / François Kollar

La SCI reprit le projet concernant la Société des schistes bitumineux d’Autun, mais il fut abandonné, de même que les tentatives visant à contrôler les Chantiers de Saint-Nazaire et la Société des moteurs et automobiles Lorraine (SMAL). En revanche, les tractations engagées par Kreuter avec d’autres firmes – l’Entreprise forestière de Provence ou la Société des moteurs Renée furent couronnées de succès –, les Galeries Lafayette constituant un cas particulier[49]. Ce fut encore grâce à Weller, représentant en France de la firme américaine Pullman auprès de la SA des Entreprises industrielles charentaises (EIC), que Kreuter fit l’acquisition de cette entreprise[50]. En tant que bien ennemi, la firme était gérée depuis juin 1942 par le Dr Ludwig Noé, directeur des Chantiers navals de Dantzig et conseiller technique auprès du commandant de la Kriegsmarine en France. L’EIC, dont les ateliers se trouvaient à Aytré, près de La Rochelle, fabriquait du matériel ferroviaire (tenders et locomotives) pour la Reichsbahn.

Le sénateur de Dantzig, directeur général, Prof. Dr. Ludwig Noë, par le célèbre peintre expressionniste Otto Dix, 1928 © Kunstforum Ostdeutsche Galerie, Regensburg

Le rôle de Buwert consistait à effectuer des expertises comptables afin d’évaluer l’intérêt des prises de contrôle. Ces dernières s’opéraient généralement par des augmentations massives du capital social. Kreuter acheta en outre des actions provenant des parts américaines sous séquestre de l’EIC , filiale de la société Pullman[51]. Agissait-il ainsi pour favoriser des intérêts privés aux Etats-Unis ? C’est probable et toute son activité semble indiquer qu’il jouait habilement sur les deux tableaux. Il s’arrangea pour que l’entreprise échappe à la fois à la mainmise du groupe Göring et à celle du service des bien ennemis du MBF[52]. A la Libération, l’entreprise ne fut pas placée sous séquestre par l’administration des Domaines car 50 % des actions libérées étaient encore détenus par des Américains et des Français. Notons cependant que, d’après Edouard Kopp, citoyen suisse et comptable de la SCI, Kreuter avait initié des tractations pour s’emparer des parts de Pullman avant même l’entrée en guerre des Etats-Unis en décembre 1941[53].

Pillées et réquisitionnées par les Allemands dès juin 1940, la Société des moteurs Renée et son usine de Saint-Jean-de-la-Ruelle, près d’Orléans, avaient été acquises en avril 1942 par quatre garagistes français puis achetées par l’ingénieur allemand Paul Schaurte avec les fonds de la SCI de Kreuter. Schaurte, dont le frère codirigeait la société Bauer & Schaurte KG de Neuss, une entreprise de boulonnerie qui fournissait la Luftwaffe, se révéla un piètre gestionnaire et peut-être un escroc. Malgré les 15 MF investis par Kreuter, la société produisit très peu pour l’Allemagne avant la Libération, notamment en raison du contexte de l’année 1944[54].

Fin mars, la SCI décida de prêter 3 MF à la SARL Entreprise forestière de Provence (EFP), petite société au capital de 1 MF, gérée par Antonin Jullien et dont le siège se trouvait à Avignon. L’objectif était de fournir du bois à l’Omnium forestier, qu’administrait un commissaire allemand, le Dr Loskant, afin de fabriquer 30 000 lits sous doute pour la Wehrmacht ou pour les sinistrés du Reich. L’EFP autorisait l’Omnium forestier à prélever 15 francs par lit à titre de commission pour la Tredefina. L’opération fut renouvelée le 28 juin avec un crédit de 1 MF destiné cette fois à fournir une entreprise allemande d’ameublement installée à Paris, avec une commission de 2% pour la Tredefina[55].

Kreuter était très éclectique dans le choix de ses « proies ». Il s’adaptait ainsi au programme de l’Europe allemande dans laquelle, une fois la paix acquise, la France ne devait constituer qu’un Etat-croupion vampirisé par le « Reich millénaire ». A ces mobiles d’ordre idéologique, qui étaient davantage le fait des hauts responsables de Berlin que de Kreuter lui-même, s’ajoutait un appât du gain que le financier partageait avec certains hauts dignitaires nazis tels Hermann Göring.

Alfred Rosenberg © Crédit inconnu

Kreuter déploya par ailleurs une certaine activité dans le domaine artistique ou, plus exactement, dans le pillage des biens culturels juifs. Sa maîtresse, Fraülein Dr Helga Eggmann, était membre de l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR), organisation nazie dédiée à ces spoliations. Ancienne étudiante à l’Institut d’art d’archéologie de Paris, cette jeune francophile avait été emmenée dans la capitale par le baron Von Behr pour diriger les Services intérieurs du Musée du Jeu de Paume. D’après l’une de ses collègues, Helga Eggmann s’était brouillée avec le nouveau directeur du musée, le Dr Lhose « en raison d’une affaire Seligmann où celui-ci voulait l’entraîner pour cacher ses bénéfices personnels »[56]. Malgré les dénégations de Lohse en 1945, la piste de l’enrichissement personnel ne peut être écartée ni pour Kreuter ni pour ses comparses[57]. Scheuermann déclara d’ailleurs aux Américains que Kreuter avait utilisé la Tredefina « aussi bien pour augmenter sa fortune privée que pour conclure un certain nombre d’accords avec les industriels français »[58].

Helga Eggmann quitta l’ERR début 1944 et tenta d’organiser un centre culturel franco-allemand dans la galerie Wildenstein, 57, rue de la Boétie, avec l’aide financière de son amant. C’est en partie pour cette raison que Kreuter s’intéressa à cette société aryanisée que Buwert administrait depuis novembre 1942. Le projet, défendu par Otto Abetz, reçut l’assentiment du ministre de l’Education nationale, Abel Bonnard, et les détails de la négociation furent mis au point dans le bureau de Lucien Boué, secrétaire général du CGQJ, en présence de Kreuter et de Jacques Bruyer, l’administrateur-provisoire de la société, les 9 et 22 février 1944[59]. Au total, la SCI investit 1 MF dans le capital social de SARL rebaptisée « Galerie des Beaux Arts » et 2,5 MF pour l’achat du mobilier, des tableaux et de la bibliothèque Wildenstein. Les livres et les objets d’art ne purent toutefois être enlevés par les Allemands en raison de la Libération de Paris.

A noter enfin qu’Albert Heilmann, consul général à Munich, s’adressa à Kreuter afin d’obtenir un prêt de 2 MF pour l’acquisition d’une toile du Titien à laquelle s’intéressait Adolf Hitler et que l’on destinait au Stuck Museum[60].

Le maréchal Göring offrant à Hitler La Fauconnière d’Hans Makart © Le Figaro/Scherl

Mais le cœur de l’activité de Kreuter concernait le domaine industriel et, plus précisément, la recherche d’un minerai hautement stratégique pour la Luftwaffe avec lequel était produit l’aluminium : la bauxite. Dans ce but, Kreuter fit l’acquisition de la Société des Travaux et Mines du Midi (TMM), entreprise déficitaire dont le siège était à Toulon. Sachant que le gérant cherchait à s’en défaire, l’ingénieur-chimiste français Grossman le mit en relation avec Paul Girod, patron d’Ugine, qui l’adressa à son gendre, Henri de Styczynski, ancien directeur de la division tôlerie de l’aciérie Renault de Saint-Michel-de-Maurienne[61].

Paul Girod © Institut pour l’histoire de l’aluminium

Les usines mosellanes exceptées, ce fut l’investissement le plus important de Kreuter avec un total de 120 MF destinés à développer l’extraction de bauxite en France, mais dont 80 MF « seulement » furent effectivement investis en raison de l’évolution rapide de la situation militaire[62]. Du côté des intermédiaires français de la TMM, la collaboration se révéla intense et décomplexée. Car sans le concours de l’ancien gérant Janoir, sans l’intervention des ingénieurs Grossmann et Styczynski, jamais les Allemands n’auraient pu remettre aussi rapidement sur pied les mines dont certaines étaient à l’abandon avant leur prise de contrôle. Pressés par le temps, les missi dominici du Reich injectèrent des sommes importantes et firent volontairement l’acquisition de terrains et de matériel d’exploitation à des prix surévalués –, le but n’étant pas l’équilibre financier, mais la rapidité d’exécution afin de fournir la Wehrmacht dans les plus brefs délais. Avant le départ des Allemands, la production s’élevait à 10 000 tonnes par mois[63].

Début août 1944, quand la déroute allemande fut manifeste, Kreuter s’arrangea pour transférer une partie des avoirs de la SCI à une entreprise monégasque, spécialisée dans le commerce maritime, la SAMACO, firme dont le président, le Norvégien William Duborgh, avait trafiqué avec les Allemands dès l’hiver 1940[64]. L’homme de paille et complice de Kreuter, Henri de Styczynski, reçut directement des liquidités de la Tredefina afin de mener à bien l’opération. Dans le même temps, Kreuter fit en sorte d’introduire son ami Weller dans le conseil d’administration de la SCI et de lui revendre la totalité des actions de la SAMACO, qui détenait elle-même une grande partie des titres de la TMM. L’avenir semblait donc assuré.

L’impunité

Dès les premières semaines de la Libération, les autorités françaises se penchèrent sur les montages financiers de Kreuter. La justice ouvrit plusieurs informations touchant les sociétés acquises par le groupe allemand, la TMM et la Tredefina étant placées sous séquestre par l’administration des Domaines. Les intérêts du Reich et ceux du gouvernement hollandais étaient tellement intriqués au sein de la Tredefina qu’il fallut attendre 1952 pour qu’un accord entre la France et les Pays-Bas débloque enfin la situation. Les créances détenues par la SCI sur la TMM furent rachetées en 1958 par le groupe Pechiney[65].

Quant à Kreuter, il demeura longtemps introuvable. En réalité, il vivait en Allemagne, dans la zone d’occupation américaine de Berlin, au 10 de la Mohrenstrasse, siège de la Tredefina. Les autorités néerlandaises intervinrent en 1946 auprès des autorités américaines pour qu’il pût effectuer un voyage « professionnel » aux Pays-Bas. Les Américains acceptèrent et c’est seulement après le départ du financier que la division économique des forces d’occupation, qui connaissait ses liens avec la SS, fut mise au courant du voyage. Mais une telle information ne modifia en rien le sort de Kreuter qui bénéficia constamment de protections dont celles du gouvernement néerlandais[66], des autorités américaines, qui refusèrent les demandes d’extradition adressées par la justice française, et, très probablement aussi… de Dillon & Read.

On peut en effet le supposer si l’on considère les hautes fonctions occupées par les représentants de la banque new-yorkaise au sein de l’appareil d’Etat américain. Le secrétaire de la Défense des Etats-Unis n’était autre que James William Forrestal, président de la banque Dillon & Read à partir de 1938. Le responsable de la Division économique au sein du Conseil de contrôle allié pour l’Allemagne de 1945 à 1947, l’homme qui, dans le cadre de ses fonctions, s’opposa au démantèlement de l’industrie allemande, se nommait William H. Draper Jr, vice-président de Dillon & Read. Kreuter avait d’ailleurs dirigé The German Credit and Investment Corporation of New Jersey, société fondée par Dillon & Read en 1926 afin de servir de financement à court terme à Hugo Stinnes. Or William H. Draper Jr était l’un des employés de cette firme[67]. Enfin, l’ambassadeur des Etats-Unis en France de 1953 à 1957, secrétaire au Trésor de 1961 à 1965, était Douglas Dillon, fils de Clarence Dillon, ami de Charles Parlin, lui même proche de Kreuter auquel il rendit visite après la guerre avec ses enfants.

James William Forrestal © inconnu vers 1948

L’analyse de ces faits est complexe et invite à se méfier à la fois de la théorie du complot et de l’angélisme. Le monde de la haute finance et de la grande industrie possède ses codes et sa propre logique qui s’affranchissent parfois aisément des règles communes[68]. Il faut préciser que l’industrie allemande fut constamment irriguée par la finance occidentale. Sur les 3,2 milliards de RM de chiffre d’affaires déclarés par les 816 entreprises allemandes sous contrôle des Etats-Unis en 1945, 882 millions de RM (27,3%) étaient américains, 878 millions RM (27,3 %) britanniques et 399 millions RM (12,4 %) hollandais[69].

Enfin, les responsabilités individuelles ne sont pas les mêmes suivant la profession des intervenants, leur intérêt du moment ou leurs convictions.

canon de DCA Flak 28 Oerlikon de 20 mm armée allemande © loutan.net

En 1946, Charles Parlin se chargea de défendre pour le compte du cabinet Sherman, Sterling & Wright, les intérêts de l’entreprise suisse Oerlikon d’Emil Georg Bührle qui avait fourni du matériel de guerre, aussi bien aux armées alliées qu’à la Wehrmacht. Parlin réclama 30 millions de dollars de royalties, essentiellement à l’US Navy pour la fabrication du canon antiaérien de 20 mm[70]. Mais Parlin, qui exerçait son métier d’avocat, avait respecté le Trading with the Ennemy Act, ce qui était loin d’être le cas de tous les dirigeants d’entreprises américaines dont certains avaient commercé avec les Allemands bien après Pearl Harbor[71].

L’attitude de Henry S. Weller est beaucoup plus

Aldebert de Chambrun en 1937 © Harris & Ewing/Library of Congress

ambiguë. Quelles que fussent les raisons invoquées à la Libération et le bien-fondé de ses interventions pour protéger des intérêts privés aux Etats-Unis, il a favorisé les prises de contrôle de Kreuter sur des entreprises juives et ennemies du Reich. Or Weller semble avoir été très proche des milieux vichysto-américains, milieux dans lesquels figuraient notamment le général Jacques Aldebert de Chambrun, son fils René et l’épouse de celui-ci, Josée, la fille de Pierre Laval. Ce fut chez leur ami Henry Weller que René de Chambrun et sa femme se cachèrent à la Libération[72]. D’après James Stewart Martin, qui fut directeur des enquêtes sur les cartels et avoirs étrangers pour le compte du gouvernement américain, Kreuter avait dirigé la branche allemande de la banque Worms[73]. Nul n’ignore que des représentants de cet établissement, tels que Jacques Barnaud, Gabriel Leroy Ladurie et Pierre Pucheu, furent des membres actifs du gouvernement de Vichy.

Mais l’essentiel est ailleurs : Lorsque Kreuter créa la SCI, il installa la nouvelle société 52, avenue des Champs-Elysées, dans l’immeuble de la National City Bank et de Dillon & Read, qui abritait, depuis 1934, le bureau du comte René de Chambrun[74]. Avocat aux barreaux de Paris et de New York, ce dernier avait été, entre autres, le défenseur de sociétés de courtage américaines en France avant-guerre[75]. Or la présence de la SCI à cette adresse n’était nullement une coïncidence. En effet, Kreuter avait participé en mai 1942, six mois avant la création de la SCI, au projet visant à créer un groupe d’investissement bancaire franco-germano-américain: la Société de crédit intercontinentale. La partie française de ce consortium, dirigée par la Banque de l’Indochine, devait comprendre la banque de Schneider-Le Creusot et plusieurs sociétés d’assurances ; la partie américaine incluait Ford France tandis que le groupe allemand était dirigé par Kreuter et sa Deutsche Kreditsicherung KG[76]. Suivant le projet, le conseil d’administration, présidé par Aldebert de Chambrun, serait composé par Alexander Kreuter, Henry S. Weller, Gabriel de Mun, dirigeant de la filiale française de la National City Bank de New York, ainsi que par d’autres représentants de banques et d’entreprises d’armement françaises. Enfin, le service juridique serait confié à François Monahan qui avait travaillé pour le cabinet d’avocats Sullivan & Cromwell, société dont le futur secrétaire d’Etat Cordell Hull fut la cheville ouvrière et qui avait facilité le financement de l’industrie allemande jusqu’au milieu des années trente. Or, en 1942, Monahan et René de Chambrun étaient en contact avec le groupe Otto Wolf pour lui faciliter la prise de contrôle de la Société des mines de Guinée[77].

La création de la Société de crédit intercontinentale n’eut pas de suite. Contactées par Aldebert de Chambrun, les autorités américaines ne jugèrent pas favorablement un projet qui, d’après les informations dont elles disposaient, était mis sur pied « pour dissimuler les intérêts de Clarence Dillon en Europe »[78]. Le projet, dévoilé par un correspondant de la United Press à Vichy, suscita un tollé de protestations aux Etats-Unis[79].

Presque aucun protagoniste de ces groupes d’intérêt spécialisés dans le pillage de l’économie française et la collaboration germano-franco-américaine, ne fut condamné, voire même poursuivi.

Hans Buwert put continuer ses fonctions de conseiller financier, cette fois au service de la CDU d’Helmut Kohl dont il alimenta consciencieusement la caisse noire, sans que jamais aucun responsable du parti chrétien-démocrate ne s’attarde sur son passé nazi[80].

Hermann Röchling au tribunal de Rastatt © www.voelklinger-huette.org

Hermann et Ernst Röchling, condamnés respectivement à dix et cinq ans d’emprisonnement par le tribunal militaire de Rastatt dans la zone d’occupation française pour crimes de guerre, crimes contre la paix et crimes contre l’humanité, furent amnistiés en 1951 et 1955[81].

François Dupré, Maurice Devies et René de Chambrun obtinrent un non-lieu.

Poursuivi pour collaboration avec l’ennemi par le tribunal de la Seine puis par le tribunal militaire de Paris, Henry de Styczynski, probablement condamné par contumace[82], bénéficia le 11 janvier 1960 d’un décret d’amnistie signé par le général de Gaulle.

Henry Seymour Weller fut entendu comme témoin dans le dossier de la SCI.

Condamné le 5 juin 1952 par contumace par le Tribunal militaire de Paris à la peine des travaux forcés à perpétuité, Alexander Kreuter ne fut jamais inquiété[83]. En 1949, il servit avec son ami Charles Parlin de conseiller aux autorités d’occupation américaines lors de la création du Deutsche Mark[84]. Il continua de représenter la Tredefina, fonda en 1953 une agence de la Deutsche Kreditsicherung KG à Düsseldorf et s’occupa de mécénat artistique en tant que trésorier du Verein zur Erhaltung des kunsthistorischen institutes in Florenz (Association pour la pérennisation de l’Histoire de l’art de l’Institut de Florence), qui intervint lors des grandes inondations de 1966 dans la capitale toscane[85].

Quelles conclusions tirer de l’activité de Kreuter en France ? Le bilan de ses prises de contrôle, près d’un demi-milliard de francs, peut paraître relativement modeste. A titre de comparaison, le bureau d’achat « Otto », dirigé par l’homme d’affaires allemand Hermann Brandel, aurait généré à lui seul plus de 40 milliards de francs de chiffre d’affaires, selon les experts français à la Libération. Le bilan de Kreuter est cependant loin d’être négligeable, surtout si l’on considère que ce système fut mis en place tardivement, pour l’essentiel dans le courant de l’année 1943, et qu’il commença à produire ses fruits en 1944, à une époque où l’armée allemande était partout en reflux. Il eut d’ailleurs un impact certain sur le plan industriel en permettant de financer les usines mosellanes qui alimentaient la machine de guerre nazie. En développant l’exploitation de la bauxite dans le Var et l’Hérault, il compléta le dispositif de pillage des gisements français organisé par le Vereinigte Aluminium-Werke (VAW), le très puissant consortium allemand de l’aluminium qui contrôlait plusieurs entreprises d’extraction comme la S.A. des bauxites du Midi et la Société générale de bauxite et minerais (SGBM)[86]. A noter que les Dr Alexander Kreuter, Ludger Westrick, directeur général des VAW, et Elmar Michel, assistèrent ensemble au déjeuner de la Table ronde du 1er juillet 1942 alors que s’organisait la mainmise allemande sur ce minerai stratégique[87]. Avec d’autres sites d’Europe (Yougoslavie, Hongrie, Italie), les gisements français contribuèrent à alimenter la Wehrmacht dans une phase de pénurie aiguë. En 1943, la production française pulvérisa même tous les records de production enregistrés dans l’hexagone depuis 1860 avec 916 000 T.[88], soit 200 000 T. de plus qu’en 1938-1939 et cela, malgré les bombardements, les difficultés de main-d’œuvre et de transports. Même si la TMM contribua de manière marginale à ce total, il faut évaluer le système Kreuter pour ce qu’il révèle ou confirme de l’organisation allemande : une expérience déjà longue en matière de gestion des carences tant sur les plans matériel qu’humain, ce dernier point étant illustré par le recours à un petit nombre de spécialistes, habilement sélectionnés. Sans vouloir extrapoler à partir d’un secteur très particulier, le cas de la bauxite permet de nuancer les conclusions de l’historiographie récente, notamment celle d’Adam Tooze, sur l’inefficacité relative de l’exploitation allemande des territoires occupés.

Quant à l’attitude complaisante des Pays-Bas à l’égard du Reich, avant l’invasion de mai 1940, elle s’explique en grande partie par l’interdépendance des économies allemande et néerlandaise. A l’instar de la Suède et de la Suisse, la Hollande avait un besoin vital du charbon allemand pour faire fonctionner son industrie mais aussi de débouchés proches pour écouler ses denrées périssables[89]. Même si les exportations britanniques de charbon vers l’Italie, l’Allemagne et la Hollande, connurent une nette augmentation au cours des six premiers mois de 1939[90], l’Allemagne demeurait, depuis la fin du XIXème siècle, le partenaire privilégié des Pays-Bas.

Le système Kreuter illustre enfin la prégnance des liens commerciaux, industriels et financiers germano-américains. Du plan Dawes au plan Marshall, les Etats-Unis jouèrent un rôle de premier plan dans la résurrection de l’industrie allemande. La puissance de ce lien s’est manifestée pour le meilleur – l’aide à la république de Weimar et le refus de démanteler l’industrie du pays vaincu après 1945 –, mais aussi pour le pire, comme les relations troubles entretenus pendant le conflit à l’occasion de l’aryanisation des entreprises juives et du pillage de l’économie française.

Pour toute référence à ce texte, merci de préciser  : Laurent Dingli, “Prises d’intérêts et réseau d’influence sous l’Occupation”, laurentdingli.com, février 2017. Dernières mise à jour : 19 octobre 2017.

[1]. Archives de Paris (ADP) 102 W 80 et Ministère public c/Dupré. AN Z 6NL 104. Je remercie Gilles Morin et Philippe Verheyde d’avoir eu la gentillesse de relire ce texte ainsi que Jacky Ehrhardt pour ses traductions des documents allemands. Je remercie également Pascal Raimbault des Archives nationales pour l’aide constante qu’il m’apporte dans mes recherches depuis plusieurs années ainsi que Vincent Tuchais des Archives de Paris, le capitaine Cianea du Dépôt central des archives de la Justice militaire et Anne Brunterc’h des archives du Crédit Agricole/LCL.

[2]. Biographical Catalog of the Matriculates of Haverford College, 1833-1922, Philadelphia, Pennsylvania, USA, 1922, p. 668 ; The Stanford Alumny Directory, 1921, Stanford Alumni Association, p. 531 et Préfecture de Police. Direction des Renseignements généraux. AS de M. Henry Seymour Weller, candidat à la Légion d’Honneur, 11 juillet 1937. APP 1 W 1288 et AN 19850675/3 dossier 220 – Dillon & Read.

[3]. L. Thomas, « Le comingman de la finance américaine », L’Intransigeant du 30 octobre 1926.

[4]. Ibid. et l’excellent article de Paul Lévy, « M. William Draper et la banque Dillon Read », Aux écoutes de la finance, 21 février 1952. AN 19850675/3 dossier 220 – Dillon & Read.

[5]. Note de novembre 1926. Ibid.

[6]. AS de la Banque Dillon-Read Cie et les affaires russes, 16 juillet 1927. AN 19850675/3 dossier 220 – Dillon & Read.

[7]. Coupure de presse (titre illisible), 6 janvier 1932. Ibid.

[8]. AS de la Banque Dillon-Read Corporation, 28 septembre 1928. AN 19850675/3 dossier 220 – Dillon & Read.

[9]. Commercial West, volume 50, p. 5. Voir Justia US Law – U.S. Court of Appeals for the Seventh Circuit – Commissionnal of internal revenue v. Fiske’s Estate, 128 F.2d 487 (7th Cir. 1942), May 23, 1942 et Ibid.

[10]. R. C. Perez, E. F. Willett, Clarence Dillon, A Wall Street Enigma, Lanham, New York, London, Madison Books, 1995, p. 68. Voir aussi AS de la présence d’observateur de banques américaines à Paris, 13 octobre 1926 et Note du 16 juillet 1927. AN 19850675/3 dossier 220 – Dillon & Read.

[11]. A.S. de Kuhlmann, 28 janvier 1928. Ibid.

[12]. The Pecora Investigation. Stock exchange practices and the causes of the 1929 Wall Street crash, U.S. Senate Committee on Banking and Currency, Cosimo Reports, New-York, 2010, p. 224.

[13]. T. Hoopes, D. Brinkley, Driven Patriot : The Life and Times of James Forrestal, Naval Institute Press, Annapolis, Maryland, 1992.

[14]. The London Gazette, 8 septembre 1939. Recueil, p. 6145. www.thegazette.co.uk

[15]. Alfred E. Clark , « Charles C. Parlin, led a church unit », The New York Times, 16 novembre 1981 ; Curtis Publishing Company Records Ms Coll. 51. Penn Libraries – University of Pennsylvania.

[16]. The Pecora Investigation, op. cit., pp. 334-340.

[17]. Toutes les informations sur le voyage de l’hiver 1940 sont tirées de l’enregistrement sonore de Charles C. Parlin s.d. et de J. & B. Parlin, Incidents in the Lives of Charles Coolidge Parlin and Daisy Blackwood Parlin and their descendants, vol. 3, pp. 69-88, texte familial imprimé dont la rédaction a débuté en 1932. Je remercie M. Blackwood Parlin et son épouse Joan pour l’envoi de ces documents exceptionnels. Toutes les recherches que j’ai menées dans les archives américaines à ce sujet sont restées vaines. Je tiens à remercier pour leur aide précieuse M. William Baehr de la Franklin D. Roosevelt Library et Dale Patterson de la Commission on Archives and History United Methodist Church (CGAH).

[18]. J. Euwe, Dutch-German relations after the Great War. Interwoven economies and political détente, 1918-1933, Erasmus Universiteit, Rotterdam (thèse de Doctorat non publiée), 2012, pp. 111-112.

[19]. Comisaris der nederlandsche regeerung voor het nederlandsch-duitsche credietverdag, à M. le conseiller privé Dr Alexander Kreuter, 21 janvier 1943, signé De Wries. ADP 1632 W 762 Tredefina.

[20]. Déposition de Henry S. Weller, 11 décembre 1947. Ministère public c/Maurice Devies. AN Z 6NL 574 dossier 14186 f° 32. On trouvera une copie de ces dépositions dans Ministère public c/x (Société de crédit et d’investissement). AN Z 6 NL 174 dossier 4175 f° 714.

[21]. Ministère public c/Maurice Devies. AN Z 6NL 574 dossier 14186 f° 31.

[22]. Hans Max Hirschfeld fut notamment secrétaire général du ministère du Commerce, de l’Industrie et de la Navigation des Pays-Bas, du 8 mai 1940 au 1er janvier 1947.

[23]. Déclaration – Traduit de l’Anglais. Dr Hirshfeld, 3 février 1948. Signé illisible – Directeur de la Chancellerie – Sceau de l’ambassade des Pays-Bas à Paris. AN Z 6 NL 174 dossier 4175 (SCI).

[24] N° 274. Memorandum by the Director of the Economic Policy Department – confidential, Berlin, October 18, 1939 – The shipment of tin from the Netherlands Indies via the Siberian Railway. Documents on German foreign policy 1918-1945, pp. 314-315. NARA.

[25]. Idem pièce n° 536 du 13 janvier 1940, p. 663.

[26]. M. Lak, “How to get one’s stuff back. Dutch government efforts to defend Dutch investments in Germany, 1945-1952 “, 14 th Annual Conference of the EBHA 2010 : « Business beyond the firm », The center for Business History, University of Glasgow, 28-08-2010.

[27]. «Note concernant la Treuhandverwaltung », s.d. signé Dr Kreuter. AN Z 6 NL 174 dossier 4175 (SCI). L’organigramme a déjà été publié par P. Verheyde, Les mauvais comptes de Vichy. L’aryanisation des entreprises juives, Paris, Perrin, 1999, p. 500 note 46. Sur Röchling : M. Manale, « Hermann Röchling, un baron de fer allemand en Lorraine», Les Temps Modernes, 2014/3 n° 679, pp. 236-237.

[28]. AN Z 6 NL 174 dossier 4175 (SCI). Rapport Bieuville et Heusse, 31 juillet 1946, p. 16.

[29]. J. S. Martin, All honorable men. The Story of the Men on Both Sides of the Atlantic Who Successfully thwarted plans to dismantle the Nazi Cartel System, Little Brown, First Edition, Boston, 1950, rééd., Open Road Integrated Media, New York, 2016.

[30]. F. Calvi et M.-J. Masurovsky, Le Festin du Reich. Le pillage de la France occupée, Paris, Fayard, 2006, pp. 390-394. Malheureusement, je n’ai pu trouver le document cité en référence par ces auteurs. Je remercie Mme Cate Brennan de la NARA pour les recherches menées à ce sujet.

[31]. Headquarters Third United States Army (…) Interrogation Report n° 46. Source : Scheuermann, Wilhelm, 10 september 1945. NARA. Document aimablement communiqué par Daniel Catan.

[32]. Au cours imposé par les nazis pendant l’Occupation, soit 20 francs pour 1 RM.

[33]. A. Lacroix-Riz, Industriels et banquiers sous l’Occupation, Paris, A. Colin, 1999, pp. 352-354.

[34]. P. Verheyde, op. cit., pp. 146-147.

[35]. Ministère public c/Maurice Devies. AN Z 6NL 574 dossier 14186 f° 33-35 et 31. M. le secrétaire général Boué du CGQJ au délégué du MBF pour l’aryanisation de l’économie près le CGQJ, 27 décembre 1943. AN AJ 40 830. Seligmann & Cie au DSK, 13 décembre 1940. AN AJ 40 1081.

[36]. Les montages de Kreuter en France ont été abordés en 1999 par P. Verheyde, op. cit., pp. 146-148, et A. Lacroix-Riz, op. cit., puis en 2006, par F. Calvi et M. Masurowsky, op. cit. Ces derniers ne citent ni l’apport essentiel de P. Verheyde ni celui d’A. Lacroix-Riz qui ignore elle-même celui de ces trois auteurs dans sa réédition de 2013. Enfin, les deux derniers ouvrages n’ont pas suffisamment utilisé les sources disponibles sur le sujet, F. Calvi et M. Masurowsky se fondant sur un résumé du rapport d’expertise transmis à la Haute Cour et sur deux documents de la NARA dont un mal référencé et A. Lacroix-Riz essentiellement sur la série F37 des archives nationales enrichie de quelques articles des séries AJ 38 et AJ 40.

[37]. Lettres des 9 octobre, 4, 22 et 26 décembre 1947 et Kennerley Hall à l’Administration des Domaines, 9 décembre 1947. ADP 1632 W 760 Dossier Treuhand und Revisionsstelle.

[38]. « Holocaust Shame of Barclays », The Guardian, 28 march 1999 et « Parisian Branch of British Bank Offer to turn Jews on during the War », JTA, 30 march 1999. Sur la Treuhand : A. Nielen, L’occupation de la Belgique et de la France (1940-1944) et les archives de l’administration militaire allemande, IHTP-CNRS, s.d.

[39]. Nazi Conspiracy & Aggression, Volume VI. Copy of Document 3615-PS, Walter W. Ostrow to Benedict S. Deinhard, Examination of the Records of the Reichskreditkasse, Frankfort/Main, 29 September 1945. The Nizor Project. Archive/File: imt/nca/nca-06/nca-06-3615-ps.

[40]. Rapport Bieuville et Heusse, pp. 33-34 et 165. AN Z 6 NL 174 dossier 4175 (SCI).

[41]. « “Das Judentum hat ausgeträumt“ Die Nazi-Vergangenheit der führenden CDU-Spendensammler », Der Spiegel, 26 juin 1989. Je remercie mon ami Jacky Ehrhardt pour avoir eu la gentillesse de traduire tous les textes en allemand utilisés pour la rédaction de cet article.

[42]. Ibid.

[43]. J.-Y. Mollier, Edition, presse et pouvoir en France au 20ème siècle, Paris, Fayard, 2008, p. 1957.

[44]. W. Von Schramm, Conspiracy among generals, Charles Scribner & Son, Lyn (MA-USA), 1956, p. 113 et J. Steinmetz, Das Stauffenberg-Attentat aus französicher Perspektive : Der 20 juli. 1944 in Paris, Diplomica Verlag, Hamburg, 2012, pp. 22-23.

[45]. Nous suivons ici l’analyse des experts comptables chargés de la SCI, p. 60. En mars 1943, les services du MBF firent accélérer la régularisation de l’aryanisation des sociétés contrôlées par Kreuter (SFP et SFE). Economie I/1S/Do au Groupe Economie V/2 (Banques), 24 mars 1943. AN AJ 40/830.

[46]. Et non son « frère », contrairement à ce qu’écrit A. Lacroix-Riz, op. cit., p. 438. Il s’agissait des usines mosellanes de la Cie des Forges et Aciéries de la Marine et d’Homécourt, de la Cie des Forges de Châtillon, Commentry et Neuves-Maisons, de la SA des Hauts-Fournaux et fonderies de Pont-à-Mousson et enfin de la SA des Hauts-Fournaux, forges et aciéries de Pompey.

[47]. Aux usines des entreprises citées supra s’ajoutèrent celles de la SA des Aciéries du Nord et de l’Est, de MM. de Wendel et Cie et de la Sté des Hauts Fournaux de Maxéville. Loi n° 153 du 1er avril 1944 relative à la reprise des usines de Meurthe-et-Moselle. AN Z 6 NL 174 dossier 4175 (SCI) f° 83.

[48]. Déposition de Robert Babouin, directeur de la Sidérurgie au MPI, 20 décembre 1944. AN Z 6 NL 174 dossier 4175 (SCI) f° 91.

[49]. Sur les Chantiers de Saint-Nazaire, la SMAL et les Galeries Lafayette voir P. Verheyde, op. cit., pp. 91-92, 141-146 et 259-260.

[50]. Rapport Bieuville et Heusse, p. 57. AN Z 6 NL 174 dossier 4175 (SCI).

[51]. Rapport de l’inspecteur Robert des « Domaines » sur la SA des Entreprises charentaises. Ibid.

[52]. Note de R. Derazey du 5 décembre 1944. AN Z 6 NL 174 dossier 4175 (SCI).

[53]. Audition d’E. Kopp par la DST, le 29 novembre 1944. Ibid.

[54]. PV de l’AGO du 11 janvier 1945 ; Rapport de l’inspecteur Dacher du 13 avril 1945 ; Déposition de Maurice Audeux du 19 décembre 1947 ; Exposé des motifs. Ministère public c/x (SCI), p. 8 ; Idem et BA – Berlin R 8121 Bank der deutschen Luftfahrt AG dossier 232.

[55]. Dossier EFP. AN Z 6 NL 174 dossier 4175.

[56]. Records of the American Commission for the Protection and Salvage of Artistic and Historical Monuments in war areas – The Roberts Commission, 1943-1946. Roll 85. NARA

[57]. Records concerning the central collecting points Ardelia Hall Collection (…) 1945-1951. Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg, Bruno Lhose interrogations, 16 June 1945. NARA.

[58]. Interrogation Report n° 46. Source : Scheuermann, Wilhelm, 10 september 1945. NARA.

[59]. Rapport de l’inspecteur Robert des « Domaines » sur la société Wildenstein. AN Z 6 NL 174 dossier 4175.

[60]. The Roberts commission, pp. 104 et 787. NARA.

[61]. Rapport Bieuville et Heusse, p. 127.

[62]. La correspondance entre les Dr (SS Hauptsturmführer Karl Maria) Hettlage, Kreuter, Scheuermann, Michel et Buwert se trouve dans le dossier R3 1948 des Bundesarchiv de Berlin.

[63]. Le Pr Dr Hettlage au Dr Kreuter, Berlin, 8 janvier 1945. BA – Berlin R3 1948. Pour donner un ordre de grandeur la production française était de 670 000 T. en 1937. L’économie militaire en France. OKW, 26 août 1939. BA-MA RW19 5285.

[64]. Commission d’épuration du 1er arrondissement. Affaire Duborgh. Interrogatoire du 30 novembre 1944. AN Z 6 NL 174 dossier 4175 (SCI). Pour tout ce qui concerne Monaco, voir P. Abramovici, Un rocher bien occupé. Monaco pendant la guerre 1939-1945, Paris, Seuil, 2001 et Id., Szkolnikoff, le plus grand trafiquant de l’Occupation, Paris, Nouveau monde éditions, 2014.

[65]. Cession – transport de créances, 8 juillet 1958. ADP 1632 W 658 Dossier Travaux et mines du Midi. Les dossiers de la Tredefina se trouvent aux ADP sous les cotes 1632 W 762 et 1863 W 107.

[66]. Notamment du Dr L. J. A. Trip, ancien secrétaire général du ministère des Finances et président de la Banque néerlandaise, et de Hans Max Hirschfeld.

[67]. J. S. Martin, op. cit., pp. 220 sq.

[68]. Voir entre autres A. Deysine, « Industrie et politique aux Etats-Unis : confusion des pouvoirs, confusions des genres », D. Barjot et alii (dir.), Industrie et politique en Europe occidentale et aux Etats-Unis (XIXème – XXème siècles), Paris, PUPS, 2006, pp. 355 sq.

[69]. M. Lak, loc. cit.

[70]. Memorandum to the commanding general – OMGUS, July 26, 1946, (signed) Philip Blacklow. NARA.

[71]. C. Higham, Trading with the ennemy. The Nazi-American money plot 1933-1949, Delacotte Press et iUniverse Inc., 1983, 2007 dont on nuancera certaines affirmations grâce à l’excellente étude d’A. Tooze, Le salaire de la destruction. Formation et ruine de l’économie nazie, Paris, Les Belles Lettres, 2012.

[72]. Y. Pourcher, Pierre Laval vu par sa fille d’après ses carnets intimes, Paris, Le Cherche-Midi, 2002, Tallandier, 2014.

[73]. J. S. Martin, op. cit., pp. 220 sq.

[74]. Ce fut aussi le siège de la Société des moteurs Renée et de la TMM.

[75]. Embassy of the USA – Jesse Isidor Straus to the Secretary of State, Paris, June 1, 1936. State Department Records – France. NARA.

[76]. J. S. Martin, op. cit., pp. 220 sq. Pierre Abramovici a été le premier, en France, à évoquer le projet germano-franco-américain, dans le documentaire Une Etrange neutralité [Arte, 1999] puis dans son livre Un rocher bien occupé, Paris, 2001, pp. 81-82. En citant leur source de manière incomplète, F. Calvi, M.-J. Masurovsky, op. cit. p. 393, mentionnent pour les groupes américains, tous clients d’Aldebert (et non pas Albert ou Adalbert comme écrit pp. 393 et 643) de Chambrun : « Chase National, Guaranty Trust, National City Bank, Morgan, Ford France et Watson International Business Machine. Parmi les groupes français on trouve la banque Schneider, l’Union européenne, la banque de l’Indochine, la Société française d’assurances et de crédits, les Assurances générales Phoenix, la Société d’Assurance et réassurance, la Société des grands hôtels et Gibbs, Segard & Cie ». Clarence Dillon était le dirigeant et non « le fondateur » de la Banque Dillon & Read, et non « Dillon Reed », contrairement à ce qui est écrit p. 391. F. Calvi, M.-J. Masurovsky, op. cit. pp. 391 et 643 notes 66 et 67.

[77]. Otto Wolff Paris An die Otto Wolff – Geschäftsleitung Köln, 29 april 1942. Records of the external assets Investigation Section of the Property Division OMGUS 1945-1949, pp. 126-129. NARA.

[78]. F. Calvi, M.-J. Masurovsky, op. cit. p. 393.

[79]. J. S. Martin, op. cit., pp. 220 sq.

[80] . Der Spiegel, loc. cit.

[81]. M. Manale, loc. cit., p. 244.

[82]. TMP c/Henri de Styczinski. Jugement N° 2979A du 11 février 1960. DCAJM. Le dossier a malheureusement disparu lors d’un incendie survenu au dépôt du Blanc en 2004.

[83]. DCAJM – TMP de Paris c/ Alexander Kreuter – Jugement 781/5953 du 5 juin 1952.

[84]. J.T. Lisle, Deputy Chief Public Finance Branch, 24 june 1949, p. 6. Records regarding intelligence and financial investigations of the financial intelligence group – OMGUS. NARA

[85]. C. Giannini, « I giorni dell’ alluvione al Kunsthistorisches Institut dalla corrispondeza di Alexander Kreuter et Hans Martin von Herffa », Mitteilungen des Kunsthistorisches Institutes in Florenz, Max-Planck, 2010-1012, pp. 196-206.

[86]. On peut consulter les dossiers de séquestre aux ADP sous les côtes 1632 W 699 (Cie d’exploitation de bauxite), 576 (Société des bauxites du Midi).

[87]. Ministère public c/Dupré. AN Z 6NL 104 ; BA–Berlin R2 17762 et 21606. Voir A.-S. Milward, The New order and the French economy, pp. 86-89 et 235-243 ; M. Margairaz, L’Etat, les finances et l’économie…, vol. I, Paris, CHEFF, 1991, pp. 489 sq.

[88]. H. Isnard, « La production de la bauxite en France », L’Information géographique, 1952, vol. 16, n°1, pp. 9-12.

[89]. Pour la Suisse et la Suède, voir A. Tooze, op. cit. p. 376. Pour les Pays-Bas, J. Euwe, Dutch-German relations, op. cit., pp. 251 et 263.

[90]. « Britain sells more coal. Increase exports to Italy, Germany and Holland », The Northern Times, 8 september 1939, National Library of Australia.