Archives de catégorie : Monde

Melania Mazzucco racconta Brigitte: dall’inferno del Congo alla rinascita a Roma

Brigitte Zebé ha 40 anni, vedova, 4 figli, gestiva due cliniche a Matadi, in Congo. I militari governativi l’hanno arrestata e torturata per due mesi in un carcere dal quale è fuggita nella notte di Capodanno del 2012. Approdata alla stazione Termini di Roma il 22 gennaio del 2013, ha vissuto in strada in uno stato di disorientamento. Fino all’incontro con la comunità del centro Astalli (21.000 persone accolte nel 2015 solo nella capitale) e con Melania Mazzucco. La scrittrice ha raccontato la sua vicenda in ‘Io sono con te’ (Einaudi). Melania e Brigitte oggi sono amiche e ripercorrono insieme le tappe di questa rinascita. La donna sogna di ricongiungersi con le sue due bambine rimaste in Africa. E cerca un lavoro e una casa, perché dal 31 dicembre non ne avrà più una.

A cura di Giulia Santerini
video Maurizio Tafuro
montaggio Leonardo Sorregotti

Lire l’article sur le site de la Repubblica

 

De la guerre en Syrie

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Un homme porte une fillette blessée après une attaque menée par les forces du régime syrien, le 3 juin 2014 au nord d’Alep. AFP/BARAA AL-HALABI

Cet article est un résumé de mes interventions sur le site de Philippe Bilger

Réactions à l’article Antigone n’a pas sa place en Syrie dans lequel l’ancien avocat général justifiait l’alliance tactique et militaire avec Bachar-el-Assad

27 février 2015

Faut-il choisir entre la peste (Assad) et le choléra (islamiste) ? Vous répondez par l’affirmative, précisant que le premier serait moins pire que le second et critiquant, avec raison, les indignations à géométrie variable du président de la République.
Si j’approuve votre réalisme, je ne crois pas cependant qu’il faille s’allier avec le dictateur sanguinaire Assad lequel a, entre autres, gazé sa population et torturé des enfants (comme le font d’ailleurs régulièrement les islamistes), sans parler des massacres de masse perpétrés par son père.
Vous semblez par ailleurs céder au lieu commun suivant lequel « on », c’est-à-dire l’Occident, aurait malheureusement déstabilisé ces pauvres dictateurs sanguinaires qui nous protégeaient si bien du cancer islamiste. Cette croyance, très répandue, est largement fausse dans la mesure où les Occidentaux ne sont pas à l’origine des révolutions arabes et, s’ils ont en effet déstabilisé l’Irak de Saddam Hussein (contre l’avis de la France, je vous le rappelle), si la gestion de la crise libyenne par Nicolas Sarkozy s’est révélée irresponsable et catastrophique comme vous l’aviez souligné ailleurs, si encore la France et les Etats-Unis ont financé les rebelles syriens (très loin cependant derrière le Qatar, dont on estime l’aide à plusieurs milliards, et l’Arabie saoudite), les Occidentaux ne sont pas à l’origine des explosions populaires qui ont secoué la plupart de ces régimes criminels. Cette auto-flagellation permanente tourne au ridicule.

@ Madame Michelle D-LEROY

Vous avez raison, comme Philippe Bilger et beaucoup d’intervenants, lorsque vous dites que l’humanisme ne saurait être une arme permettant de lutter seule et efficacement contre la monstruosité. C’est ce que n’avait pas compris Ghandi lorsqu’il pensait que son modèle de résistance pacifique, qui fonctionnait avec l’occupant britannique, pouvait produire un effet quelconque face à Adolf Hitler et à la SS.
Sans doute François Hollande n’a-t-il pas pris assez tôt la mesure de la guerre civile en Syrie. Mais à sa décharge et à celle de ses ministres, il faut comprendre quelle pétaudière est le Moyen-Orient et qu’on ne s’y jette pas sans prendre en compte le rapport de forces international et l’imbroglio confessionnel, tribal et communautaire. Qu’aurait-il fallu faire ? Agir très vite sans doute. Au début du conflit, l’opposition n’était pas encore corsetée par les mouvements islamistes financés par le Qatar et l’Arabie saoudite. L’unique alternative eût été alors d’intervenir seul, ou presque, sans mandat de l’ONU en s’opposant à la Chine et surtout à la Russie. La France était-elle disposée à réitérer l’aventure libyenne sans avoir les moyens de garantir la sécurité de ce pays pendant des décennies ? Car nous le savons tous ; une intervention courte ne résout rien et ne fait qu’entretenir le chaos dans cette région du monde. La France n’en avait ni les moyens financiers ni les moyens politiques. Je ne soutiens pas ce gouvernement, mais il faut être juste. Si le président est rarement à la hauteur des enjeux intérieurs ou internationaux, des hommes de qualité tels que Laurent Fabius et Jean-Yves Le Drian ont fait ce qu’ils ont pu sous la direction du même François Hollande. Quelle a été la situation récente du Maghreb et du Moyen-Orient : des populations ou de larges minorités excédées d’être persécutées par des dictateurs corrompus, de vivre dans la misère, d’être parfois assassinées en masse, ont décidé de secouer le joug (le cas de l’Irak est à part). Le problème, c’est que ces populations n’ont pour l’extrême majorité d’entre elles, aucune expérience démocratique ni même politique et qu’un pays en révolution ou en post-révolution se trouve dans une position de grande fragilité (voyez notre propre histoire à cet égard). Dans ce contexte de déréliction, un Islam fanatique constitue malheureusement la force la mieux organisée car elle bénéficie pour ainsi dire de la puissance de son manichéisme régressif et criminel. Sans pousser trop loin la comparaison, c’est ce qu’ont connu l’Allemagne et la Russie au lendemain de la Première Guerre mondiale. Bien entendu, la situation est très différente suivant les pays. La Tunisie résiste mieux en raison de son histoire, de sa géographie, à la poussée islamiste, que la Libye.

30 septembre 2015

Philippe Bilger, vous écriviez : « Serait-il si choquant d’admettre qu’Assad dorénavant « n’est plus notre adversaire », comme l’affirme le compétent et actif député Marc Le Fur, tout simplement parce que, dans la hiérarchie des terreurs délibérées et des ennemis capitaux, on a plus besoin d’une solidarité avec lui que de la poursuite de son ostracisme ? Comme il y a pire qu’Assad et que son soutien nous est nécessaire, notre intérêt est évident. »

Je crois que vous ne savez vraiment pas de quoi vous parlez et qu’il faut avoir un peu de décence par rapport aux victimes de ce régime barbare. Un peu court de se lamenter sur le comportement de l’Arabie saoudite quand on justifie cela. Parce que selon votre logique cynique, on peut affirmer sans risque que le soutien de l’Arabie saoudite, régime finalement bien moins criminel que celui de Bachar, nous est aussi utile (…)

23 octobre 2015

Le point de vue des partisans de l’alliance avec Bachar el-Assad est essentiellement fondé sur une hypothèse stratégique – celle d’une coalition victorieuse – et un argument bien plus abstrait faisant office de justification idéologique, sinon morale : la raison d’Etat, elle-même adossée au principe de la légitime défense et à la hiérarchisation des dangers. Pour donner une caution historique à leur prise de position, les partisans de l’alliance avec le dictateur syrien ne cessent d’établir un parallèle avec la Seconde Guerre mondiale, invoquant plus particulièrement le retournement d’alliances consécutif à l’invasion de l’URSS par les troupes du IIIe Reich, en juin 1941.
Je ne crois pas un seul instant que le maintien de Bachar el-Assad au pouvoir, même sur une portion congrue du territoire syrien, constitue un gage de stabilité sur le plan régional. Je voudrais aussi mettre en garde, non seulement contre la pertinence de certaines comparaisons historiques, mais aussi contre l’argument selon moi tout à fait fallacieux de « la raison d’Etat ». Plus que jamais, ce principe fourre-tout est l’alibi de toutes les compromissions et des pires reniements. La raison d’Etat est une manière pratique et sans appel de mettre le droit des gens et la liberté individuelle entre parenthèses au nom d’un principe supérieur dont le promoteur s’érige en général comme le seul juge, ce qui lui permet de faire l’économie de la moindre explication détaillée et circonstanciée. La raison d’Etat est un aveu de faiblesse démocratique et une manière détournée de justifier la force et la tyrannie.
Ce serait donc au nom d’une raison d’Etat prétendument justifiée qu’il faudrait s’allier à Bachar el-Assad, coupable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.
Le dictateur, faut-il le rappeler, est l’un des principaux responsables de la situation actuelle et du progrès des mouvements islamistes (avec la destruction de l’Etat irakien causée par l’intervention américaine de 2003). En faisant preuve d’une barbarie inouïe, en réagissant par des représailles sanglantes aux manifestations du « Printemps arabe », Bachar el-Assad est par ailleurs le premier responsable du basculement de la contestation en guerre civile. On se souvient qu’une ville syrienne est entrée en insurrection après que les tortionnaires du régime ont torturé des enfants « coupables » d’avoir écrit des graffiti sur les murs.
Que l’on me comprenne bien. Il ne s’agit pas d’adopter une posture purement morale. A part quelques idéalistes, personne ne pense sérieusement qu’il soit possible de s’allier exclusivement avec des régimes démocratiques. Mais lorsque l’efficacité d’une alliance avec un régime criminel, lui-même largement responsable de la situation actuelle, n’est pas prouvée – et que l’on s’affranchit même de la nécessité de toute explication au nom de la « raison d’Etat », on commet selon moi une double faute, et pratique, et morale.
Enfin, Philippe Bilger, je n’ai pas oublié la sévérité dont vous fîtes preuve à l’égard du braqueur El-Shennawy, dont la libération vous semblait si indigne alors que cet homme, il est vrai multirécidiviste, avait déjà passé 38 années de sa vie en prison. Aucun rapport, me direz-vous ? N’y en aurait-il vraiment aucun entre deux manières si dissemblables de considérer la justice et le crime pour la simple raison qu’il s’agit, dans un cas, d’une affaire intérieure française et, dans l’autre, de notre prétendue sécurité collective ?

On trouvera l’ensemble de mes interventions sur la page Antigone n’a pas sa place en Syrie du blog de Philippe Bilger Justice au singulier.

Honduras : Assassinat de Berta Cáceres, prix Goldman pour l’environnement

Berta Cáceres @ Goldman Prize

Berta Cáceres @ Goldman Prize

Menaces de kidnapping, de meurtre, de viol, de pression sur sa famille… Berta Cáceres se savait en danger. Mais elle ne baissait pas les bras. Près d’un an après avoir été lauréate du Goldman Prize, l’un des prix américains les plus reconnus pour la défense de l’environnement, la militante indigène écologiste hondurienne a été assassinée jeudi par des inconnus alors qu’elle rentrait chez elle, à La Esperanza, à environ 200 km au nord-ouest de Tegucigalpa. Elle s’apprêtait à fêter ses 44 ans. Elle ne bénéficiait pas de protection particulière malgré sa notoriété. Selon la police, Berta Cáceres a été tuée par des voleurs, « mais nous savons tous que c’est pour sa lutte » écologiste a affirmé sa mère, Berta Flores, à la chaîne de télévision brésilienne TV Globo.
Lire la suite de l’article sur le site de Géo

Le Congo ou la banalité de l’horreur

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© logo de l’association Heal Africa

La République démocratique du Congo est une fois encore plongée dans l’horreur : exécutions sommaires, massacres de masse, viols et mutilations, morts d’enfants par malnutrition. Chacun d’entre nous peut agir pour tenter de soulager la souffrance des populations civiles, mais avant d’évoquer les questions pratiques, je voudrais rappeler très succinctement quelle est la situation politique sur place.

rdc_carteLa guerre dans cette région dure depuis près de quinze ans et à déjà fait plusieurs millions de morts. La catastrophe actuelle est, en grande partie, l’une des conséquences du génocide intervenu au Rwanda, en 1994. Un nombre très important d’hutu (miliciens Interahamwe et membres des anciennes forces armées rwandaises) se sont en effet réfugiés en RDC avec leur famille après la reprise du contrôle de Kigali par la minorité tutsi, victime du génocide (au total deux millions de réfugiés). En mai 1997, le président du Zaïre, Mobutu Sese Seko, est renversé par Laurent-Désiré Kabila, lors de la Première guerre du Congo, le pays retrouvant alors son nom de République démocratique du Congo qu’il avait perdu en 1971. Joseph Kabila succède à son père assassiné en 2001 et des négociations inter-congolaises mettent un terme à la seconde guerre du Congo en 2003. Mais la situation reste depuis lors très instable. Convoité notamment pour ses richesses, l’Est du pays est le théâtre d’affrontements répétés entre des forces rebelles intérieures ou appuyées par des gouvernements voisins (Ouganda, Rwanda, Burundi). Dans la province du Nord-Kivu, de violents combats opposent aujourd’hui la troupe du général rebelle d’origine tutsi Laurent Nkunda et l’armée congolaise assistée par des miliciens Maï-Maï et les rebelles hutu rwandais des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR). De part et d’autres, des crimes de guerre sont commis, crimes que la Mission de l’ONU en RDC (Monuc), parvient difficilement à empêcher malgré les efforts déployés. Enfin, les négociations engagées sous la pression internationale entre Joseph Kabila, président de la RDC, et Paul Kagame, président du Rwanda, n’ont pas abouti. De part et d’autre, on affiche au contraire une grande détermination pour éliminer l’adversaire. Sur les rivalités ethniques, politiques et géostratégiques diverses, viennent se greffer des intérêts économiques en raison de la présence de minerais précieux, notamment : l’or, le diamant, mais aussi le coltan, utilisé dans les téléphones mobiles ou les ordinateurs.

Des images et des témoignages bouleversants sur le site de la BBC.

Etant donné le rôle très trouble que la France a joué lors du génocide, elle se trouve aujourd’hui dans une situation diplomatique très délicate. Kigali a même rompu ses relations avec Paris en novembre 2006. En ce qui concerne le génocide, le gouvernement français s’en tient aux conclusions de la commission Quilès (6 août 2008) et rejette les accusations portées par Kigali dans un rapport du 5 août contre des militaires et des responsables politiques français. Le président Nicolas Sarkozy a cependant tenté un rapprochement avec le Rwanda. On comprend en outre aisément que l’actuel ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, soit le mieux placé, côté français, pour renouer le dialogue. Toutefois, les poursuites menées par le juge Jean-Louis Bruguière contre l’entourage du président Kagame, et l’arrestation intervenue hier à Francfort de Rose Kabuye, une proche du chef de l’Etat rwandais, ne vont pas apaiser les relations entre les deux pays (1). L’ONU, l’Europe, les Etats-Unis, tentent pour leur part, et chacun à leur niveau, de résoudre la crise. Mais, vues les haines accumulées et la détermination affichée par les belligérants, la tâche de leurs émissaires se révèle difficile – tous ces facteurs font que le chemin de la paix sera sans doute encore très long.

arte_1© Actualités Arte du 9-11-2008 – reportage S. Rosengart – M. Cohen

Grâce à Katy Holt de l’association Save the Children, je voudrais évoquer une histoire dont l’horreur est malheureusement d’une grande banalité au Congo-Kinshasa.

C’est l’histoire d’une femme, Wimana, et de son enfant de un an. Voici les photos et le texte de Katy Holt, publiés sur le site de la BBC, et dont je traduis aujourd’hui la substance :

Wimana Ruhuwreru a été déplacée à sept reprises au cours des quinze derniers mois dans l’est de la République démocratique du Congo en raison des combats permanents qui opposent les hommes du général Laurent Nkunda et les troupes gouvernementales. Plus d’un million six cent mille personnes restent déplacées et la situation se détériore chaque jour alors que les combats se poursuivent.

Obligée de fuir un camp de réfugiés où Wimana avait trouvé refuge, Vendredi lorsque les combats ont débuté, elle est partie pour Goma avec Emmanuel (sur la photo) et ses autres enfants afin d’assurer sa sécurité. Quand ils sont arrivés à Goma, ils n’y avait ni abri, ni nourriture, ni eau pour eux ; ils ont du dormir dehors et n’ont reçu que très peu d’aide.

kate_holt_1Wimana avait cinq enfants, jusqu’à ce que Emmanuel, le plus jeune, meure ce matin de malnutrition. Ici, Wimana et sa fille regarde son cercueil.

Plus tard dans la journée, le cercueil d’Emmanuel est transporté à Goma pour y être enterré.

Wimana et sa fille assistent aux funérailles. Ils regardent pendant que la tombe est creusée et que le petit cercueil est mis en terre.

kate_holt_6Wimana pleure alors qu’Emmanuel est abandonné à son dernier repos.kate_holt_3

Une croix simple faite d’une feuille de bananier et d’un bout de bois marque l’emplacement de sa tombe.

Texte original en anglais et photos de Kate Holt de Save the Children – site BBC News. Traduction Laurent Dingli

Pour agir : vous pouvez faire un don à l’association Save The Children. Présentes aussi sur le terrain, la très remarquable association Heal Africa, ou encore Médecins sans frontières (MSF). Quant aux derniers gorilles des montagnes qui vivent malheureusement dans la zone des combats, se référer à Wildlifedirect.

Sur le rôle de l’Angola et les craintes d’extension régionale du conflit voir l’article du Monde daté du 9 novembre Les combats gagnent un nouveau front en RDC, celui du Point du 10 novembre, Nkunda combattra une force régionale si elle soutient la RDC.

Sur le coltan, voir la vidéo de Daily Motion. En ce qui concerne les difficultés diplomatiques, se reporter à l’article de RFI.

Voir aussi « Congo, au coeur des ténèbres », l’article que j’ai consacré à l’association Heal Africa qui soigne à Goma les femmes violées et mutilées par les différents belligérants.

(1) Paul Kagame et neuf de ses proches sont jugés responsables de l’attentat perpétré en 1994 contre l’ancien président Habyarimana, attentat qui avait déclenché le génocide. Voir l’article du Monde du 10-11-2008.

Pour toute référence à ce texte, merci de préciser Laurent Dingli, « Le Congo ou la banalité de l’horreur », Le site de Laurent Dingli, novembre 2008.

Lundi 10 novembre 2008. Dernière mise à jour : 11 novembre 2008.

Ah ! Qu’elles sont belles les routes de mon pays !

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Un Tibétain en exil à New Delhi en Inde s’immole le 26 mars 2012 lors d’une manifestation © STRDEL/AFP

« Oui, mais ils ont de belles routes.» C’est en substance ce que m’avait répondu il y a plus d’un an une conseillère municipale de droite (UMP) alors que je m’étonnais de son enthousiasme à l’issue d’un voyage qu’elle venait d’effectuer au Tibet. Certes, ils ont de belles routes et la Chine a fait sortir les Tibétains du Moyen Age, nous explique-t-on souvent, non sans une pointe de condescendance et d’arrogance. Le ministre Bernard Kouchner lui-même, qui connaît plutôt bien la question, rappelait récemment que le sort des femmes n’était pas toujours enviable dans la société traditionnelle tibétaine. Certes, ils ont de belles routes, des hôpitaux flambant neufs. Mais à quel prix ? L’argument de la modernisation, du développement matériel doit-il servir d’alibi à ce qui est en réalité injustifiable ? Bien sûr, les personnes dont je parle ne justifient rien explicitement, ils se contentent de nuancer, de contrebalancer.

Le ton, d’habitude cordial entre cette femme, conseillère municipale, adjointe au maire d’une ville de taille moyenne, et moi-même, est soudain devenu aigre, puis franchement tendu. Piquée au vif par mes remarques, elle s’est braquée ; elle m’a lancé l’argument habituel de ceux qui n’en ont pas ou qui n’en ont plus : « Mais qu’est-ce que vous en savez, vous n’y êtes pas allé. » Je lui ai rétorqué que je n’avais pas non plus vécu la shoah et que cela ne m’empêchait pas de la condamner. J’ai ajouté, ou je l’ai pensé, je ne m’en souviens plus, que l’on se pâmait aussi à une époque devant les « autostrades » merveilleuses construites par l’Allemagne du IIIème Reich (amalgame quand tu nous tiens !). Bien, je n’ai dit tout cela que pour l’asticoter, pour lui montrer le peu de valeur de son argument sur le fond, car je n’aurai jamais eu l’insigne sottise de comparer la Chine du XXIème siècle à l’Allemagne des années trente. Il n’en reste pas moins que cet argument des « belles routes » ne me convainc pas.

Bien au-delà de la tension passagère qui m’a opposé à une femme par ailleurs charmante, l’anecdote soulève une question de fond. Quel objectif veut-on assigner à nos sociétés ? Quelle est la valeur d’un développement matériel qui ferait fi des droits humains et de l’environnement ? Lorsqu’on a l’outrecuidance de critiquer la Chine, même avec beaucoup de nuances et d’importantes réserves, quelques fâcheux rétorquent immanquablement : Pourquoi n’auraient-ils pas le droit, eux aussi, de se développer comme nous ? Mis à part que personne ne leur dénie ce droit bien légitime et que, même si c’était le cas, les Chinois s’en moqueraient comme de la première casquette de Mao, mis à part cela, force est de constater qu’il pourrait exister des développements plus respectueux de l’homme et de son environnement. Si l’expression de « génocide culturel » employée par le Dalaï Lama ne me plaît guère (je découvre, aujourd’hui même, qu’un journaliste congolais utilise celle de « génocide économique » pour évoquer la situation en RDC : attention aux abus de langage), si l’expression est malheureuse, Pékin n’en a pas moins ravagé la culture tibétaine, en rasant notamment l’essentiel de ses monastères, comme s’il fallait poursuivre la funeste tradition soviétique, la table rase de type Ceaucescu ou celle de la Révolution « culturelle » locale. Passons encore sur les populations chinoises chassées de leur domicile en vue des JO, exploitées de manière indigne pour que nous puissions avoir des produits à bas prix et que la croissance se poursuive. Passons enfin sur des drames moins médiatiques qui se déroulent pourtant dans le même continent, comme le martyre des hmong au Laos ou celui des Karen en Birmanie, autre dictature alliée de la Chine.

Je ne néglige pas cependant tout ce qui se passe de très positif dans ce pays à bien des égards remarquable, je n’oublie pas sa faculté d’adaptation ni le souci naissant de l’environnement, et cela malgré des actes d’une cruauté inouïe trop souvent commis envers les animaux. La Chine évolue vite, dans le bon sens du terme, et elle le fait certainement bien plus rapidement que nous ne l’avons fait nous-mêmes. Il ne s’agit donc pas de jeter l’opprobre sur ce pays capable de s’adapter, mais de rappeler seulement, aussi bien aux Chinois qu’aux Occidentaux eux-mêmes, que le développement matériel n’est pas le critère exclusif du bonheur et qu’il ne saurait remplacer l’éthique.

Je sais bien qu’il est à la mode, chez certains, notamment à droite, de brocarder les donneurs de leçons, les intellectuels déconnectés de la réalité. Le reproche, il est vrai, ne manque pas de fondement, et combien de Robin des bois de pacotille ne peuplent-ils pas les salons de la rive gauche ? Mais ceci étant dit, cette dénonciation ne suffit pas comme argument à opposer chaque fois que l’on s’émeut de voir les droits du vivant bafoués en Chine ou ailleurs. Les vrais humanistes ignorent les camps, les partis, les ethnies, les religions et les frontières.

Certes, il serait bien futile d’opposer les routes chinoises aux moines persécutés, les progrès destructeurs aux valeurs spirituelles élevées, les avides entrepreneurs aux braves autochtones, soucieux de préserver leurs traditions, ou encore la modernité à un Age d’or qui, par définition, n’a jamais existé. Je suis persuadé que la réforme viendra en grande partie de la Chine elle-même, de sa jeunesse bouillonnante et qu’elle contribuera un jour à nous faire évoluer. Mais en attendant ? Alors que nous transformons chaque année un peu plus la terre en désert, quel monde voulons-nous bâtir ?

J’entendais hier le chroniqueur économique d’Europe 1, Axel de Tarlé, évoquer la possession d’une Porsche comme un critère absolu de bonheur. Quelle pauvreté ! quelle tristesse ! me suis-je dit quand le bonheur se limite à cela, à un vulgaire bout de ferraille, alors que nous piétinons les véritables trésors de cette planète, sa richesse humaine, animale et végétale. Une fois que l’homme à satisfait ses besoins fondamentaux, une fois qu’il a pu assurer au minimum l’avenir de ses enfants et obtenir un certain confort matériel, la qualité de son existence, comme celle des nations, ne se limite pas à disposer de belles routes et de belles voitures. C’est justement cet enseignement, cette autre voix qu’essaie de nous faire entendre le Dalaï Lama avec beaucoup de nuances ; cet homme est porteur d’un message profondément humaniste, celui d’un possible développement respectueux du vivant sous toutes ses formes. Pourvu que nous sachions l’entendre, car cette sagesse-là, la richesse de cette vision du monde, sauront donner un sens à notre modernité.

Liens :Le gouvernement chinois ne semble prêt à aucune concessions comme l’observent différents analystes. Pékin attend la mort du Dalaï Lama afin de pouvoir contrôler son successeur. Les officiels chinois craignent aussi la contagion des revendications autonomistes. Voir l’article de Howard W. French dans le International Herald Tribune d’aujourd’hui.

Samedi 29 mars 2008

Congo, au coeur des ténèbres

asifiwe_fullSi j’ai choisi aujourd’hui ce titre d’une oeuvre célèbre de Joseph Conrad pour illustrer un billet sur la République démocratique du Congo (R.D.C.), c’est que j’ai parfois l’impression, à tort ou à raison, que rien n’a profondément changé dans cette terre de cocagne. Une illusion sans doute, mais que de similitudes avec l’époque du roi des Belges, Léopold II, dont la cruauté fut jadis dénoncée par Edmund Morel ou Roger Casement – et que de rappels sanglants pour un pays qui n’en finit pas de souffrir. Je lis les témoignages de ceux qui vivent sur place et agissent sur le terrain, en l’occurrence les médecins de l’association Heal Africa. Chaque jour, ces derniers s’efforcent d’atténuer les conséquences d’une barbarie ordinaire dont les femmes sont souvent les premières victimes. Je retrouve alors cette grande division binaire du monde, l’éternel clivage entre ceux qui détruisent et ceux qui réparent – ou plutôt, devrais-je dire, ceux qui tentent de le faire, car cette activité rend humble et le rapport ne sera jamais égal entre le bien et le mal. On écoute ces récits de vie, ces bribes de cauchemars racontées avec beaucoup de pudeur, entre deux opérations, par des chirurgiens américains confrontés à l’horreur quotidienne. On mesure tout ce que cette souffrance peut avoir d’irréparable ; on devine la prégnance du traumatisme qui se fixe comme un poison dans le sang des victimes. Mais on se surprend aussi à espérer, même au coeur des ténèbres.

« Les chirurgiens du Wisconsin viennent juste de ramasser leurs affaires pour rentrer chez eux après une longue journée, rapporte ainsi Lyn Lusi dont je traduis les propos. La bonne nouvelle, c’est qu’ils ont réparé le visage de Jeanne. Cela faisait huit mois qu’elle attendait une chirurgie réparatrice et le jour était enfin venu.

« Jeanne m’a dit qu’elle pouvait témoigner du jour et de l’heure, 5 heures de l’après-midi, un dimanche de septembre 2005, quand la 105ème Brigade des Interahamwe s’est battue dans son village. Elle portait sa petite fille de 18 mois dans les bras. Ses voisins ont fui, mais les tirs étaient trop nourris pour qu’elle puisse suivre leur exemple. Elle s’est donc cachée. Cinq hommes l’ont violée. Quand ils ont quitté la hutte, elle s’est dissimulée sous le lit avec sa petite fille. Ils sont revenus avec d’autres soldats. Comme ils ne l’ont pas trouvée, ils ont mis le feu. Elle a essayé de fuir au dernier moment, mais la hutte en flammes s’est effondrée sur elle, tuant son bébé et la brûlant très gravement à la tête, au visage et aux bras. Réparer le visage de Jeanne, c’était régler l’un des problèmes. Mais comment cette femme va-t-elle pouvoir reconstruire sa vie ? (…)

« Seuls un petit nombre de survivants parviennent jusqu’à notre hôpital. Et, dans les bons jours, quelques-uns nous quittent guéris, alors que, sans notre intervention, ils seraient morts. C’est le cas de cette femme de soixante ans, Odile. Elle est rentrée chez elle, il y a quelques jours en se tenant gaillardement sur ses béquilles. Après l’avoir violée, les soldats lui ont tiré dans le genou. Il n’a pas été possible de sauver sa jambe. Elle a maintenant une prothèse ; elle est donc rentrée chez elle avec quelques produits à vendre afin de pouvoir gagner sa vie toute seule. Son courage et sa dignité étaient vraiment magnifiques. C’était une bonne journée (…) ».

Lyn nous relate encore bien des récits de souffrance, notamment l’histoire d’André, un enfant de dix ans dont la belle-mère a brûlé volontairement la main dans l’eau bouillante parce qu’elle l’accusait d’avoir volé 100 Francs (20 cents). C’est une des conséquences de la misère suggère Lyn. A Goma, rappelle-t-elle à ce propos, 45 foyers sur cent vivent avec moins de 50 dollars par mois. « C’est cela le scandale du Congo : un pays si riche qui attirent les prédateurs de toutes les nations du monde mais dont la majeure partie de la population vit dans une accablante pauvreté ». Pour ma part, j’aurais aussi évoqué l’irresponsabilité chronique de certaines élites africaines… Un autre exemple permet de rappeler à quel point les besoins des ONG sont énormes. Ainsi pour soigner une fistule vaginale, contractée par une femme lors d’un viol collectif ou dans le cadre de son travail, des ciseaux spéciaux sont indispensables. L’hôpital n’en possède qu’une seule paire, souvent utilisée par un médecin en tournée. Les malades et les blessées doivent donc attendre.. et souffrir. Une seule paire de ciseaux coûte 500 dollars – soit l’équivalent de dix mois de budget pour une famille entière de Goma. On comprend dans ces conditions la valeur d’un tel instrument et pourquoi certains sont dérobés avant même de parvenir à l’hôpital…

Les membres de Heal Africa ne se penchent pas seulement sur les souffrances du corps, ils traitent aussi les traumatismes psychiques. Un soixantaine de femmes désignées par leur communautés s’apprêtent ainsi à travailler avec l’association pour identifier et aider les femmes violées du Nord Kivu. « Ces courageuses conseillères font preuve de passion et de compassion. Elles marchent pendant des jours pour atteindre les femmes traumatisées dans le sillage des combats ».

Un peu de baume sur une plaie béante.

Judy Anderson de Heal Africa me rappelle aujourd’hui que Bernard Kouchner s’était rendu à Goma où il avait soutenu le programme de chirurgie orthopédique pour les enfants. Par ailleurs, précise Judy, le Dr Lusi vient d’être invité à Paris par le ministre des Affaires étrangères dans le cadre de la journée de la femme, le 7 mars prochain.

Liens : Lyn Lusi, A Good Day in Goma, Heal Africa.

Lundi 25 février 2008. Dernière mise à jour le 27/2/2008