Le clair-obscur du Primitif

branly_1Je suis entré dans cette nuit et jamais le monde des morts ne m’a paru aussi proche de la vie. Le corps, les sensations, tous les organes se dilatent et se fondent dans l’espace, la profondeur, les sens sont ramassés, concentrés dans un vase clos pourtant ouvert sur mille infinis : nous voilà, ma belle et moi, dans le Musée de l’abbaye de Daoulas pour y visiter l’exposition « Primitifs ?». La révélation me fait presque mal, je sens le trop, le débordement, l’exubérance sémantique des formes, des paroles susurrées, des couleurs chatoyantes, des gestes inscrits en creux dans les sillons de bois emplumé, de cuir et de pierre. Une puissance brute me rappelle que bien avant moi, des millions d’hommes ont songé aux Dieux, à l’unité du vivant, et à la Mort. Quelle est donc cette lumineuse caverne, comment m’imprégner, jusqu’à l’ivresse, de sa capiteuse phosphorescence ? J’entends tous les cris de ces spectres bavards et veux me boucher les oreilles au milieu de l’assourdissant silence. Je rencontre des yeux exorbités, les crânes surmodelés de Nouvelle-Irlande, à la fois splendides et lugubres, tout barbouillés qu’ils sont de sang, de pigments vifs et presque aveuglants. Visages farineux des vierges mortes maculés de cendre, têtes effrayantes de guerriers et d’esprits, amoncellement zoo-anthropomorphe et végétal, comme l’imbrication sublime des trois grands éléments de la vie. Quand je laisse glisser mon regard caressant et avide sur la pierre poreuse, quand je saisis le mouvement d’une danse à jamais arrêté, j’entends le cri universel de l’homme ; il sait qu’il va mourir, et parce qu’il l’a compris, parce qu’il réalise qu’il n’est qu’un point misérable dans l’infini, il peut s’élever au niveau des étoiles. Quel tourbillon ! Le maelström m’ensorcelle. Ici, au milieu des masques africains, des tikis polynésiens, des poupées kachinas hopi, des statues celtiques, je me souviens du mot du poète que me répétait souvent mon père : la beauté, c’est-ce qui exaspère… On pénètre dans cet antre comme on sort du monde, comme on devrait écrire un livre ou entrer en religion. Il n’y a pas de demi-enjambées, de possibles reculades. La différence, le message grège vous happe d’une poigne féroce et violente. Mais le voyage est à ce prix. Les formes, les visages démasquées, les seins lourds d’ébène, l’enfant de bois que les femmes africaines expulsent de leur ventre, les objets des rites, tout nous dit l’authenticité primale de cette rencontre. La progéniture que l’on voit encore à demi-prisonnière du sexe maternel renvoie à un buste d’une autre culture, bretonne celle-ci, châtrée par quelques mains prudes et chrétiennes. Mais ici, les deux cultures « premières » auront retrouvé leur lointaine connivence. Une tour de Babel ? Non, le dialogue universel, épuré des quelques scories d’une civilisation trop sage ou trop sûre d’elle-même. Le Musée est une belle violence puisqu’il vient avec autorité briser l’espace et le temps et nous répéter que l’un, comme l’autre, ne seront jamais que des conventions.

Crâne surmodelé – Papouasie Nouvelle-Guinée – Population iatmul – mastic, argile, cheveux, coquillages. © Laurent Dingli/Musée du quai Branly.

Hommage à Claude Lévi-Strauss

Vendredi 19 octobre 2007

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