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Critiques Libres, 11 octobre 2010, par Fargo

Une somme de premier ordre et d’un passionnant intérêt

On a beaucoup écrit sur Robespierre, à charge et à décharge, entre l’effroi et l’admiration. Laurent Dingli, il le dit dans son prologue, a été fasciné par le personnage. Son interrogation l’a conduit à une étude profonde et détaillée qui suscite l’admiration. Il explique ainsi son propos: “A tort ou à raison, Robespierre est considéré comme le principal symbole de la Révolution et surtout de la Terreur. C’est-à-dire qu’il est en même temps associé à l’une des pages les plus brillantes et à l’une des plus noires de l’histoire nationale. Ce contraste apparent n’est-il pas au coeur de l’énigme ? Et comment expliquer la rencontre entre la France et Robespierre? Pourquoi cette union débouche-t-elle sur des noces de sang ?”

Dingli a probablement tout lu sur le sujet, sa bibliographie et ses 1265 notes en font foi. Constamment, il semble avoir été taraudé par les questions précédentes et la recherche passionnée des réponses correspondantes.

Rien ne lui échappe, de la formation à Arras, des débuts de petit avocat de province, de son entrée progressive en politique, de ses ressorts psychologiques, des hommes et des évènements qui entourent son parcours. Ce curieux mélange d’idéologie froide, de souci théorique pour les plus démunis et d’intransigeance morale a de quoi fasciner. Cela donne 500 belles pages d’une écriture d’un style impeccable, parfaitement claire et compréhensible. Elles débouchent sur la conclusion qui résume le livre: “Si Robespierre s’est servi du peuple français pour nourrir ses inquiétudes personnelles, le peuple français s’est servi de Robespierre en croyant calmer sa peur panique née de la disparition du père symbolique. Or le médecin appelé au chevet de la nation était en même temps son assassin.”

J’ai lu ici ou là des opinions défavorables à ce livre, jugé trop critique à l’égard du personnage. Il s’agit bien ici d’un point de vue étayé et argumenté. D’autres points de vue sont sans doute possibles, probablement liés à une lecture différente des mêmes sources ou à la prise en compte de sources différentes ou à des opinions politiques préalables.

Pour moi, qui n’ai aucun engagement politique, au-delà de la personne et de ce qu’elle a engendré, ce livre aide à comprendre bien des ressorts des régimes communistes (Staline, Mao, Castro et autres), voire à décrypter certains langages politiques actuels.

P.S.: Je ne résiste pas à ajouter à cette critique une citation tirée du denier opus de Pierre Michon, les Onze: “Les frères, les tueurs associés de Capet le Père, les orphelins qui ne trouvaient plus le sommeil depuis la mort du père, s’entre-tuaient par la force accrue de la vitesse acquise, machinalement et comme machiniquement – et c’est pourquoi la grande machine à couteau sise place de la Révolution, la guillotine, est le si juste emblème de ce temps, dans nos rèves comme dans le vrai.”

Laurent Dingli, Dans l’ombre des Lumières

Dans l’ombre des Lumières, Paris, Flammarion, 2010, 604 p.

 « – Vous avez raison, le comte de Saint-Amant possède beaucoup d’ascendant sur les autres bagnards. Moi-même, en trente ans de carrière, je n’ai jamais rien vu de tel.
– Mais alors, pourriez-vous me dévoiler l’identité de cet homme.
– L’histoire est tellement surprenante qu’il me faudrait des heures pour en reconstituer tous les détails.
Les deux hommes s’installèrent dans la petite pièce attenante au salon. Le valet leur servit du cognac pendant que Saint-Gilles se pelotonnait dans un fauteuil, les oreilles dressées, les yeux grands ouverts.
– Saint-Amant. Monsieur le comte de Saint-Amant. répéta le commissaire en expirant de larges bouffées de tabac, l’affaire est incroyable en effet. Elle défraya la chronique il y a bientôt dix ans. A cette époque vous étiez trop jeune. Si je n’avais lu moi-même toutes les minutes du procès, j’aurais cru à quelques scènes de roman. Et pourtant. »
Au mois d’août 1825, un aristocrate philanthrope, André de Saint-Gilles, visite pour la première fois le bagne de Brest. Il y découvre un vieux forçat que les autres prisonniers entourent avec respect. Qui est cet homme étrange qu’on appelle le comte de Saint-Amant ? Un roi des gueux, un voleur, un assassin ? Il faut remonter trente-six ans plus tôt, en 1789, pour découvrir la clef de l’énigme. Ce roman n’est pas seulement une fresque sur la Révolution française, mais avant tout une rencontre avec le Mal.

Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques

« Je hais les voyages et les explorateurs ». C’est ainsi que Claude Lévi-Strauss débute Tristes tropiques, ouvrage publié en 1955 dans la célèbre collection « Terre humaine » dirigée par Jean Malaurie. Cet incipit, dont la concision fait la force, résume en partie la substance du livre. Il exprime la contradiction du monde contemporain que Claude Lévi-Strauss a comprise et disséquée bien avant d’autres. Car on n’a jamais tant parlé de voyage qu’à notre époque désenchantée où celui-ci n’existe plus, un peu comme ces hommes que l’on célèbre, pour la première fois, le jour de leur oraison funèbre. Le voyage, le vrai, celui qui induit une immersion totale dans l’inconnu, fait désormais partie de l’Histoire. Mais cette phrase préliminaire exprime avant tout la volonté du scientifique de se porter constamment vers l’essentiel, c’est-à-dire de s’effacer derrière l’objet de l’étude, en débarrassant le récit de ce qu’il appelle joliment les scories de la mémoire. C’est aussi parce que Claude Lévi-Strauss a hésité pendant quinze ans à publier, éprouvant « une sorte de honte et de dégoût » pour ce type de relation, que son récit est devenu une référence scientifique majeure et une oeuvre d’une grande qualité littéraire (1).
Ce qu’il rejette, c’est l’esbroufe conquérante, la vulgarisation tapageuse et outrancière, l’appauvrissement d’une activité dévoyée par les globe-trotters et les marchands du temple. D’un côté, le voyage-spectacle que des aventuriers autoproclamés diffusent dans de belles salles de conférences, à grand renfort de films et de diapositives ; de l’autre, la discrétion et l’effort, le petit pavillon « sombre, glacial et délabré » du Jardin des Plantes dans lequel un groupe de passionnés se réunissait autrefois pour écouter l’exposé des explorateurs, au retour de leur périple. Il y a quelque chose de caverneux dans le savoir et l’austérité du cadre reflète assez bien le dépouillement nécessaire à la connaissance.

L’ethnologue avec le petit singe Lucinda, son compagnon de voyage au Brésil (1935-1939) – Crédit Claude Lévi-Strauss

C’est au début des années quarante, sur le paquebot qui le mène aux Etats-Unis que Claude Lévi-Strauss prend conscience de ce qu’est un monde plein, celui des grandes densités humaines et d’une croissance aux conséquences souvent dévastatrices. C’est déjà, en filigrane, le monde de l’après-guerre qui se dirigera à marche forcée vers la globalisation. En lisant le passage suivant, rédigé en 1955, mais dont la trame fut conçue dès 1941, on mesure la clairvoyance exceptionnelle de l’auteur:
« Aujourd’hui où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud, où l’Asie toute entière prend le visage d’une zone maladive, où les bidonvilles rongent l’Afrique, où l’aviation commerciale et militaire flétrit la candeur de la forêt américaine ou mélanésienne avant même d’en pouvoir détruire la virginité, comment la prétendue évasion du voyage pourrait-elle réussir autre chose que nous confronter aux formes les plus malheureuses de notre existence historique ? Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n’a certes pas réussi à les produire sans contrepartie (…) l’ordre et l’harmonie de l’Occident exigent l’élimination d’une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la terre est aujourd’hui infectée. Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité ».
Un peu plus loin, l’ethnologue emploie les deux acceptions du mot culture pour évoquer cette perte irrémédiable de diversité. La culture, au sens propre, celle des fruits de la terre, comme celle de l’esprit, tendent désormais à l’uniformité.
« Je comprends alors la passion, la folie, la duperie des récits de voyages. Ils apportent l’illusion de ce qui n’existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l’accablante évidence que vingt mille ans d’histoire sont joués. Il n’y a plus rien à faire : la civilisation n’est plus cette fleur fragile qu’on préservait, qu’on développait à grand-peine dans quelques coins abrités d’un terroir riche en espèces rustiques, menaçantes, sans doute, par leur vivacité, mais qui permettait aussi de varier et de revigorer les semis. L’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat ».
Avons-nous, cinquante ans plus tard, un autre spectacle devant les yeux ? Claude Lévi-Strauss n’avait-il pas écrit ce que nous découvrons aujourd’hui ou feignons de découvrir avec cet ahurissement désolé qu’on toujours les esprits simples ? Sans doute ne faut-il pas voir dans ces lignes le reflet d’une pure nostalgie pour un monde idéalisé et à jamais révolu. Certes, le regret est manifeste, mais il s’agit surtout de ne pas sombrer dans la supercherie universelle qui célèbre la diversité une fois que celle-ci est mourante, un peu comme si l’assassin venait baigner de larmes la dépouille encore chaude de sa victime. L’homme est ainsi fait ; il ne veille jamais que sur les agonisants ou sur les morts. Il a toujours eu le goût des animaux empaillés et des musées et il mettra souvent plus d’énergie à ressusciter le diable de Tasmanie qu’à l’empêcher de disparaître. Il y a en lui cette dramaturgie du deuil éternel et il s’est toujours complu à entonner le vaste concert des pleureuses impuissantes. Favorisés par le formidable essor technique et l’incroyable élan démographique de l’après-guerre, les ego surdimensionnés se sont multipliés, pullulant désormais comme les cellules cancéreuses d’un corps métastasé. L’homme meurt d’une espèce d’empoisonnement interne, déclarait encore récemment l’ethnologue.
Mais Lévi-Strauss ne se contente pas de faire la chronique d’un monde à l’agonie, car il s’agit-là du socle même de son approche scientifique : dans quelle mesure la présence et le regard de l’observateur modifie la réalité même de l’objet observé : vieux débat épistémologique que l’ethnologue a su rajeunir et transformer.

« (…) si honnête que soit le narrateur, il ne peut pas, il ne peut plus nous livrer (ses modernes

Indien nambikwara © Claude Lévi-Strauss

assaisonnements) sous une forme authentique. Pour que nous consentions à les recevoir, il faut, par une manipulation qui chez les plus sincères est seulement inconsciente, trier et tamiser les souvenirs et substituer le poncif au vécu. J’ouvre ces récits d’explorateurs : telle tribu qu’on me décrit comme sauvage et conservant jusqu’à l’époque actuelle les moeurs de je ne sais quelle humanité primitive caricaturée en quelques légers chapitres, j’ai passé des semaines de ma vie d’étudiant à annoter les ouvrages que, voici cinquante ans, parfois tout récemment, des hommes de science ont consacré à son étude. ».

En relisant ce passage, qui pourrait s’adapter à tous les domaines de la recherche et de la création, me vient à l’esprit une phrase que je me répète fréquemment et qui me contraint à l’humilité : c’est souvent par ignorance que nous croyons innover et ce que nous pensons découvrir l’a été par d’autres, cinquante ans ou cinq cents ans plus tôt.
Pour illustrer son propos, Claude Lévi-Strauss aborde la mise en situation de l’objet d’étude, un peu comme ces pièces archéologiques dont la position, lors des fouilles, permet d’atténuer le mystère. L’exemple a trait aux rites de passage, ceux des Indiens des plaines et du plateau nord-américains.
“Chez un bon nombre de tribus de l’Amérique du Nord, le prestige social de chaque individu est déterminé par les circonstances entourant des épreuves auxquelles les adolescents doivent se soumettre à l’âge de la puberté. Certains s’abandonnent sans nourriture sur un radeau solitaire ; d’autres vont chercher l’isolement dans la montagne, exposés aux bêtes féroces, au froid et à la pluie. Pendant des jours, des semaines ou des mois selon le cas, ils se privent de nourriture : n’absorbant que des produits grossiers, ou jeûnant pendant de longues périodes, aggravant même leur délabrement physiologique par l’usage d’émétiques. Tout est prétexte à provoquer l’au-delà : bains glacés et prolongés, mutilations volontaires d’une ou de plusieurs phalanges, déchirement des aponévroses par l’insertion, sous les muscles dorsaux, de chevilles pointues attachées à des cordes à de lourds fardeaux qu’on essaye de traîner “.

Indien Crow 1908 © Edward S. Curtis

Ce paragraphe évoque, entre autres, les rites de passage des Lakota (sioux) qui furent assez bien vulgarisés dans le film d’Elliot Silverstein, Un homme nommé cheval. Mais je pense surtout au récit exceptionnel de l’indien Chuki Talayesva, dont le livre, Soleil hopi, préfacé par Claude Lévi-Strauss, toujours dans la collection « Terre humaine », constitue l’un des rares témoignages directs que nous possédions sur ces usages. On pourrait multiplier les analogies avec les pratiques des communautés africaines, asiatiques ou mélanésiennes, mais au-delà de ces illustrations, ce qu’il importe de retenir dans la démonstration de l’ethnographe, c’est la remise en situation du rite et de l’individu dans l’organisation générale du groupe auquel ils appartiennent.

« Dans l’état d’hébétude, d’affaiblissement ou de délire où les plongent ces épreuves, ils espèrent entrer en communication avec le monde surnaturel. Emus par l’intensité de leurs souffrances et de leurs prières, un animal magique sera contraint de leur apparaître ; une vision leur révèlera celui qui sera désormais leur esprit gardien en même temps que le nom par lequel ils seront connus, et le pouvoir particulier, tenu de leur protecteur, qui leur donnera, au sein du groupe social, leurs privilèges et leur rang ».

Les rites de passage accompagnent tous les bouleversements de

Indien apache 1906 © Edward S. Curtis

la vie humaine, de la naissance à la mort en passant par le mariage. Dans le cas de la puberté, ils offrent aux adolescents le moyen de se confronter à leur vie psychique, notamment par le biais du rêve, de l’hallucination, de la fatigue et de l’isolement volontaires. Le rite n’en demeure pas moins très codifié par le groupe. Dans ce cadre, quel marge reste-t-il à l’individu ? Se contente-t-il de suivre mécaniquement un « corpus » de règles non écrites ou peut-il affirmer pleinement son identité ?

« Le meilleur moyen de forcer le sort serait de se risquer sur ses franges périlleuses où les normes sociales cessent d’avoir un sens en même temps que s’évanouissent les garanties et les exigences du groupe : aller jusqu’aux frontières du territoire policé, jusqu’aux limites de la résistance physiologique ou de la souffrance physique et morale. Car c’est sur cette bordure instable qu’on s’expose soit à tomber de l’autre côté pour ne plus revenir, soit au contraire à capter, dans l’immense océan de forces inexploitées qui entoure une humanité bien réglée, une provision personnelle de puissance grâce à quoi un ordre social autrement immuable sera révoqué en faveur du risque-tout. »
Le rituel s’inscrit donc, avant tout, dans le fonctionnement global de la communauté. L’analyse anthropologique de Lévi-Strauss, influencée par la linguistique structurale de Roman Jacobson, se différencie ici très nettement des conclusions développées par Sigmund Freud dans Totem et Tabou. Si l’ethnologue s’écarte de la vision substantialiste de Durkheim, il n’adhère pas non plus à l’explication symbolique de Freud pour qui le totémisme rappellerait le meurtre du « père de la horde primitive ». A l’instar des langues, le fonctionnement d’une communauté humaine dépend, pour Lévi-Strauss, de l’interaction de ses composantes, ainsi que de ses caractéristiques environnementales, psychologiques, historiques, sociales, etc. Plaquer la notion de complexe d’Oedipe sur l’organisation des Inuit ou des Papou, sans s’attacher à comprendre la spécificité de leur culture, constitue à ses yeux une approche abusive (2). Pour autant, les démarches structuralistes et psychanalytiques ne sont pas foncièrement inconciliables. Et si l’on évite les positions extrêmes, leur complémentarité se révèle souvent fertile.

Rituel de passage au Malawi © Steve Evans

Pendant la phase de bouleversement que traverse l’adolescent, ce dernier tente d’établir un équilibre précaire entre l’affirmation de sa propre identité et son insertion dans le groupe. Au cours de cette phase du développement individuel, le tumulte de sa vie psychique prend souvent la forme d’une surcharge d’excitations et parfois même d’un débordement. Lors de l’adolescence, l’appareil mental doit en effet se réadapter à une double métamorphose, psychique et physique : or la recherche codifiée de limites, au cours de rites extrêmes, traduit sans doute, en partie, ce débordement interne. Dans les sociétés traditionnelles, l’individu parvient à réguler ce trop plein, non seulement en lui attribuant un sens, mais aussi, et de manière complémentaire, en se réinsérant lui-même au sein du groupe. On comprend aisément à quel point l’accompagnement de la communauté est indispensable, pour ne pas dire vital. Grâce au rite de passage, l’adolescent essaie de maîtriser sa métamorphose, tant sur le plan physique que psychique. Et, pour y parvenir, sa communauté l’engage à la mettre en scène. Je dirai même, qu’en sanctionnant un nouvel équilibre entre l’individu et la société, et surtout en permettant à l’adolescent de découvrir ses propres limites, le rite de passage lui donne l’occasion de mieux évaluer le rapport entre ses instincts de vie et ses instincts de mort (3).

L’analogie entre les sociétés “premières” et celles que les ethnologues qualifient de “complexes”, rencontre toutefois rapidement ses limites. Il faut avoir l’humilité de Claude Lévi-Strauss pour accepter cet part d’inaccessible : « Le rêve, “dieu des sauvages”, disaient les anciens missionnaires, comme un mercure subtil a toujours glissé entre mes doigts ». Il y a quelque chose de très beau et de foncièrement tragique dans l’axe de ce livre, car il est hanté par l’impossibilité d’une véritable rencontre : impossibilité psychique, culturelle, et temporelle. Mais c’est aussi cette impossibilité, cet irrémédiable qui constituent l’un des puissants aiguillons de la recherche. Ils attisent aussi la sensibilité de l’observateur, conférant à son étude une dimension profondément humaine. Les murs gigantesques qui nous séparent de l’autre, dans l’espace ou dans le temps, ces murs infranchissables sont là pour stimuler notre volonté impuissante de les renverser. Il y a en littérature, comme dans les sciences, autant de supplices de Sisyphe et de tonneau des Danaïdes susceptibles d’alimenter le désir et la sublimation.
« Et voici devant moi le cercle infranchissable : moins les cultures humaines étaient en mesure de communiquer entre elles et donc de se corrompre par leur contact, moins aussi leurs émissaires respectifs étaient capables de percevoir la richesse et la signification de cette diversité. »
Claude Lévi-Strauss exprime ailleurs, avec d’autres termes, tout le tragique de l’impossible rencontre, telle une occasion forcément manquée par un Occident où les têtes bien faites, comme celle de Las Casas ou de Montaigne, ont toujours été trop rares :
« Car ces primitifs à qui il suffit de rendre visite pour en revenir sanctifié, ces cimes glacées, ces grottes et ces forêts profondes, temples de hautes et profitables révélations, ce sont, à des titres divers, les ennemis d’une société qui se joue à elle-même la comédie de les anoblir au moment où elle achève de les supprimer, mais qui n’éprouvait pour eux qu’effroi et dégoût quand ils étaient des adversaires véritables. »
Combien d’exemples historiques ne viennent-ils pas à l’esprit en lisant ces lignes, malgré la curiosité boulimique et la tolérance balbutiante du dix-huitième siècle européen, malgré tous les esprits éclairés qui ont essayé de comprendre plutôt que de condamner ou d’exploiter les « bons sauvages » ? Pour un dominicain d’exception, combien de conquistadors obsédés par la rapine ? Et pour un Edmund Morel combien de roi Léopold ?
Le regard de Lévi-Strauss se porte sur le passé de cette terre qu’il est venu étudié : le Brésil. C’est avant tout l’histoire d’un contact qui, pour les Amérindiens, a rapidement tourné au cataclysme. Frappés d’amnésie volontaire, blancs et sangs mêlés tentent de faire oublier l’horreur de leurs pratiques quasi-génocidaires. Ainsi, au début du XXème siècle encore, poussait-on l’ignominie jusqu’à recueillir dans les hôpitaux des vêtements infectés par la variole, pour les accrocher, avec d’autres présents, le long des sentiers fréquentés par les tribus, « grâce à quoi fut obtenu ce brillant résultat : l’Etat de Sao Paolo, aussi grand que la France. ne comptait, quand j’y arrivai en 1935, plus un seul indigène. »

© Claude Lévi-Strauss

Après une cinquantaine de pages préliminaires, Claude Lévi-Strauss aborde le cheminement qui le conduit à devenir ethnographe, le « dégoût rapide » qui l’éloigne de la philosophie et son manque d’engouement pour l’aspect répétitif de l’enseignement ; le Droit, qui n’obtient pas davantage ses faveurs ; sa découverte de la psychanalyse ou encore la curiosité qu’il nourrit, depuis l’enfance, pour la géologie (4). Cette discipline incarne d’ailleurs parfaitement la démarche scientifique de l’auteur. C’est en tant que sujet observant l’apparent chaos de l’espace, et en communion avec celui-ci, que Lévi-Strauss peut tenter d’en saisir la rationalité.

« Cette ligne pâle et brouillée, cette différence souvent imperceptible dans la forme et la consistance des débris rocheux témoignent que là où je vois aujourd’hui un terroir aride, deux océans se sont jadis succédé. Suivant à la trace les preuves de leur stagnation millénaire et franchissant tous les obstacles – parois abruptes, éboulements, broussailles cultures – indifférents aux sentiers comme aux barrières, on paraît agir à contre-sens. Or, cette insubordination a pour seul but de recouvrer un maître-sens, obscur sans doute, mais dont chacun des autres est la transposition partielle ou déformée (…) soudain l’espace et le temps se confondent ; la diversité vivante de l’instant juxtapose et perpétue les âges. La pensée et la sensibilité accèdent à une dimension nouvelle (…) »

L’ethnographe dit bien « la pensée et la sensibilité », cette association, loin d’être fortuite, constitue l’une des clés de son rapport au monde.

La psychanalyse procède de la même démarche que celle du géologue : “Quand je connus les théories de Freud, elles m’apparurent tout naturellement comme l’application à l’homme individuel d’une méthode dont la géologie représentait le canon .” Sigmund Freud lui-même avait comparé les composantes de l’inconscient aux différentes strates de la ville de Rome ; “l’ordre qui s’introduit dans un ensemble au premier abord incohérent, écrit Lévi-Strauss, n’est ni contingent, ni arbitraire. A la différence de l’histoire et des historiens, celle du géologue comme celle du psychanalyste cherchent à projeter dans le temps, un peu à la manière d’un tableau vivant, certaines propriétés fondamentales de l’univers physique ou psychique. “
C’est vers l’ethnologie que s’oriente progressivement Lévi-Strauss. Elle lui apporte tout d’abord une satisfaction intellectuelle : “comme l’histoire qui rejoint par ses deux extrémités celle du monde et la mienne, elle dévoile du même coup leur commune raison”. Elle répond aussi à son insatiable curiosité qui, nous l’avons dit, répugne à la répétition et préfère se repaître d’une matière “pratiquement inépuisable”. Interviennent encore, et de manière décisive, les conseils de son ami Paul Nizan, ainsi que la lecture d’un livre découvert par hasard, vers 1933 ou 1934 : Primitive Society de Robert H. Lowie.

Avant d’entamer le récit de son voyage d’études, Claude Lévi-Strauss ne cherche pas à

Famille Nambikwara © Claude Lévi-Strauss

dissimuler son émotion. Le lecteur imagine alors sa gorge nouée, sa main tremblante ; vingt ans plus tôt, il a eu le privilège de rencontrer des peuples qui, lorsqu’il écrit ses lignes, ont pratiquement disparu. Et cette évanescence, telle une accélération angoissante du temps, cette fulgurance-là, on le sent bien, le dévore. Tristes tropiques donne l’impression d’une simultanéité entre la découverte de l’objet et son altération définitive, un peu comme dans cette scène poignante de Fellini Roma où l’on on voit des fresques romaines, jusqu’alors préservées dans leurs catacombes, disparaître au fur et à mesure que l’oeil humain les découvre. A la différence près, et elle est de taille, qu’il s’agit ici d’une matière vivante, c’est-à-dire d’hommes et de femmes dont l’ethnographe a en quelque sorte partagé les derniers instants.

La description prend dès lors l’ébauche d’une autopsie. Le trait est déjà palpable dans l’observation du sol brésilien, cette première mosaïque dont il déchiffre le désordre ; on dirait une terre dévastée par le passage d’une tornade ou le corps d’une femme violentée.
“Autour de moi, l’érosion a ravagé les terres au relief inachevé, mais l’homme surtout est responsable de l’aspect chaotique du paysage. On a d’abord défricher pour cultiver ; mais au bout de quelques années, le sol épuisé et lavé par les pluies s’est dérobé aux caféiers. Et les plantations se sont transportées plus loin, là où la terre était encore vierge et fertile. Entre l’homme et le sol, jamais ne s’est instaurée cette réciprocité attentive qui, dans l’Ancien Monde, fonde l’intimité millénaire au cours de laquelle ils se sont mutuellement façonnés. Ici, le sol a été violé et détruit. Une agriculture s’est saisi d’une richesse gisante et puis s’en est allé ailleurs, après avoir arraché quelques profits .”

Déforestation dans la région de Novo Progresso, Etat du Para – Amazonie brésilienne – © Greenpeace/Alberto César

Voici encore la grande ville pionnière, Goiana, l’épure imposée à la nature par la politique de la table rase. Et, avec son flair hors du commun, Lévi-Strauss établit un parallèle éloquent entre la ville des confins brésiliens et les nouvelles tumeurs urbaines qui, dans les années 1950, commençaient déjà à pulluler en Asie. Là encore, son oeil d’aigle avait repéré, dès leur origine, les problèmes majeurs auxquelles nous sommes aujourd’hui confrontés. Voici donc où mène l’hubris, une démesure, qui n’est plus la marque condamnable du crime et le fruit d’un orgueil débridé, comme ce fut la cas dans le monde grec, mais une démesure érigée en règle de civilisation, le mètre étalon d’un monde qui s’enorgueillit de son progrès et en ignore les méfaits.

C’est aussi l’occasion de constater, notamment en Inde, les conséquences souvent désastreuses d’une économie coloniale ou néocoloniale fondée sur la rapine, et dont le pillage actuel des ressources africaines ou asiatiques, ne constituent que les plus récents avatars. Et on ne peut lire ces lignes sans avoir à l’esprit le combat du Mahatma Gandhi :
« … il fallait pénétrer dans ces villages pour comprendre la situation tragique de ces populations que la coutume, l’habitation et le genre de vie rapprochent des plus primitives (…) Il y a un siècle à peine, leurs ossements couvraient la campagne ; tisserands pour la plupart, ils avaient été réduits à la famine et à la mort par l’interdiction, faite par le colonisateur, d’exercer leur métier traditionnel afin d’ouvrir un marché aux cotonnades de Manchester. Aujourd’hui, chaque pouce de terre cultivable, bien qu’inondée pendant la moitié de l’année, est affecté à la culture du jute qui part après rouissage dans les usines de Narrayanganj et de Calcutta ou même directement pour l’Europe et l’Amérique, de sorte que d’une autre manière, non moins arbitraire que la précédente, ces paysans illettrés et à dem-nus dépendent pour leur alimentation quotidienne des fluctuations du marché mondial ».
Bien des choses ont changé depuis les années 50, en Asie comme en Afrique, mais l’exemple du coton transgénique de Monsanto en Inde, le pillage des richesses de l’Afrique occidentale par l’Europe, la Corée ou la Chine, la mise à sac de la forêt indonésienne avec la complicité du gouvernement central, ou encore les récentes émeutes de la faim, rappellent que l’économie équitable demeure, dans bien des cas, une utopie.
Il y a un demi-siècle, Claude Lévi-trauss était déjà ce que nous appellerions aujourd’hui un écologiste. A une époque où personne ou presque ne se souciait de préserver l’environnement, il publiait cet avertissement désabusé :
« Campeurs, campez au Parana. Ou plutôt non, abstenez-vous. Réservez aux derniers sites d’Europe vos papiers gras, vos flacons indestructibles et vos boîtes de conserve éventrées. Etalez-y la rouille de vos tentes. Mais au-delà de la frange pionnière et jusqu’à l’expiration du délai si court qui nous sépare de leur saccage définitif respectez les torrents. Ne foulez pas les mousses volcaniques… puissent hésiter vos pas au seuil des prairies inhabitées. ».
Vingt plus tôt, l’ethnologue était parti à la rencontre des Caduveo (ou Mbaya) de la frontière paraguayenne et des Bororo du Mato Grosso central, dont la culture était alors préservée. La place et les compétences me manquent pour commenter les passionnantes études réalisées lors de ce voyage. Je laisse donc aux lecteurs le soin de découvrir le rôle joué par les femmes Caduveo, le vifs dégoût que ce peuple éprouvait pour la procréation, le sens de ses peintures faciales, de sa pratique de l’avortement ou de l’infanticide.

Portrait d’un Bororo, par Hercules Florence, lors de l’expédition conduite en Amazonie brésilienne par le Baron von Langsdorf de 1825 à 1829.

 
En refermant ce livre, je pense cependant à l’association de la connaissance et de la sensibilité qu’évoquait Lévi-Strauss. L’écrivain Michel Tournier avait dit un jour que la disparition imminente des cultures laisserait malheureusement l’ethnologue sans objet d’étude ; c’était limiter de manière assez triviale la perte qu’induisait cette disparition. Car c’est bien plus qu’une simple matériau d’analyse que Claude Lévi-Strauss a perdu avec cette diversité, c’est, avant tout, une part de lui-même.
Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Paris, Plon, 1955, rééd. Pocket, Terres humaines Poche, 2005, 396 p.
(1) Les deux échecs qu’il a essuyé au Collège de France ont aussi joué un rôle stimulant et libérateur, comme il le confessera plus tard.

(2) Mais certains pèchent aussi par excès

Photo d’une femme Caduveo prise par Guido Boggiani vers 1897

inverse. L’un de mes professeurs de littérature gréco-latine en Sorbonne, furieux qu’un médecin autrichien se fût emparé d’un mythe grec, nous affirmait que la psychanalyse était seulement capable de renseigner sur le milieu de la bourgeoisie juive viennoise de la fin du 19ème siècle !

(3) Dans les sociétés modernes, en revanche, faute d’encadrement, les expériences extrêmes de l’adolescence débouchent souvent sur des pratiques de type pathologique ou suicidaire : jeu de l’étranglement et pendaison visant à provoquer l’asphyxie, alcoolisme en bande pour parvenir à l’inconscience et, dans les faits, au coma éthylique, etc.
(4) A dix-sept ans, le jeune Lévi-Strauss, petit-fils d’un rabbin de Versailles, découvre le marxisme et, avec lui, tout un courant philosophique allant de Kant à Hegel. La phénoménologie le heurte “dans la mesure où elle postule une continuité entre le vécu et le réel.” Or, “pour atteindre le réel, il, faut d’abord répudier le vécu, quitte à le réintégrer par la suite dans une synthèse objective dépouillée de toute sentimentalité.” Lévi-Strauss a la dent dure avec Bergson, il ne ménage pas non plus Sartre et son école. Quant “à l’existentialisme, il me semblait le contraire d’une réflexion légitime en raison de la complaisance qu’il manifeste envers les illusions de la subjectivité. Cette promotion des préoccupations personnelles à la dignité de problèmes philosophiques risque trop d’aboutir à une sorte de métaphysique pour midinettes.” Le passage ne manque pas d’humour et l’on n’est pas si loin du personnage de « Jean-Sol Pâtre » et de ses idolâtres, si bien raillé par Boris Vian.

Pour toute référence à ce texte, merci de préciser : Laurent Dingli, « Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques », laurentdingli.com, août 2008.
Samedi 9 août 2008

Laurent Dingli, Une pureté sans nom

Une pureté sans nom, Paris, Flammarion, 2007, 639 p.

 “Moi, docteur Maximilian Gruber, né à Munich, le 6 décembre 1904, indifférent à la politique, mais encore épris d’un bel idéal, j’ai contribué modestement à forger l’arme qui allait un jour endeuiller l’humanité. Pendant des années, je me suis rabattu sur les principaux coupables de ce drame, moi qui me croyais innocent comme l’agneau à la tétée… Mais laissons un moment les grands criminels, mon fils, les Hitler, les Staline, les Goebbels, non, celui qui m’intéresse aujourd’hui, c’est lui, l’homme qui est caché dans la foule, qui acclame et qui crie, lui l’anonyme dont le corps modeste, joint à celui des autres, fait masse, lui l’instrument indispensable, lui qui dira plus tard qu’il était là par hasard, qu’il ne savait pas, qu’il avait mal au ventre ou qu’il était triste, lui qui, peut-être, n’était pas d’accord mais ne l’a jamais crié. Il était là, sur la photo, au milieu de cette boue, c’était moi, c’était nous, les irresponsables”.
Le portait est remarquable de pénétration… On approche ici de près ce qu’on a pu appeler l’exceptionnalité du nazisme, Jean-Claude Lebrun, L’Humanité du 4/1/2007.
Une pureté sans nom fait partie des livres que l’on renferme le souffle coupé et cette énigme vissée à l’esprit : aurions-nous eu notre place sur la photo des anonymes coupables ?, Ellen Salvi, Zone Littéraire.

A Nameless Purity by Laurent Dingli

The book
“I, Dr Maximilien Gruber, born in Munich on 6 December 1904, indifferent to politics but still enamoured of a beautiful ideal, made a modest contribution to history by forging the weapon that would one day bring humanity to grief. […] For years I blamed the principal guilty parties of this drama, I who considered myself as innocent as a suckling lamb… But let us leave aside for the moment the great criminals, my son, the Hitlers, the Stalins, the Berias, the Goebbels. No, the man who interests me today is the man hidden in the crowd who applauded and shouted, the anonymous man with the modest frame. Joined to the modest frames of others, he became part of a mass, an indispensable instrument, yet he would later say that he was there by accident, that he did not know, that he had a stomach-ache or was sad, this man who, perhaps, did not agree but never protested. He was there on the photo, in the middle of this sludge: it was I, it was we, the irresponsible ones.” In January 1969, Berliner Maximilien Gruber addresses a long letter to his son to explain to him his story and that of Germany; in doing so he thinks that he will relieve the weight that burdens his generation. A veritable fresco unfolds before us as he brings to life a multitude of characters, strong and aggressive, swept up in the torment of the Great War, the Spartacist Revolution, Weimar, the crisis and the rise of Nazism. This letter is a great novel, a tale of adventure but also a meditation on the origin of chaos and the human condition. It is above all a message of hope addressed to a son by a father at the end of his life.
The author
Laurent Dingli, a doctor in History, has already published, with Perrin Colbert, Marquis de Seignelay, and, with Flammarion, biographies on Louis Renault and Robespierre. Une pureté sans nom is his first novel. (source : Flammarion Foreign rights)

Francia, 33/2 (2006), par Jörg Monar

Laurent Dingli, Robespierre, Paris (Flammarion) 2004, 605 S. (Grandes biographies), ISBN 2-08-068199-0, EUR 25,00.

An der Gestalt des »Unbestechlichen« scheiden sich nun seit über 200 Jahren die Geister, und keine andere Persönlichkeit der Französischen Revolution ist mit einer vergleichbaren Zahl und Vielfalt von Biographien, wissenschaftlichen Einzelbeiträgen, Pamphleten und mehr oder weniger fundiert geführten Polemiken bedacht worden. Mit seinem umfangreichen und auf einer beachtlichen Quellen- und Literaturbasis beruhenden »Robespierre« reiht sich Laurent Dingli, der sich zuvor bereits als Biograph erfolgreich an so unterschiedlichen Sujets wie Jean-Baptiste Colbert, den Sohn des berühmten Ministers Ludwigs XIV., und den Industriellen Louis Renault versucht hat, in die nicht abreißende Reihe von Deutern und Kritikern dieser umstrittenen Gestalt ein.

Was sind die Gründe für diese Attraktivität Robespierre, die hier erneut zu einem ihm gewidmeten Opus von über 600 Seiten geführt hat? Nüchtern betrachtet, ist diese nicht ohne weiteres selbstverständlich: Trotz einiger vielbeachteter und ideologisch bedeutsamer Stellungnahmen zu Schlüsselfragen der Revolution seit der Anfängen, gelangte Robespierre erst während der Wohlfahrtsdiktatur und der Terreur 1793/94 zu wirklicher politischer Macht und unmittelbarer Verantwortung für die Geschicke der jungen Französischen Republik. Doch auch als führendes Mitglied des Wohlfahrtsausschusses blieb er – trotz aller gegen ihn erhobenen Vorwürfe einer persönlichen Diktatur – wesentlich vom politischen Rückhalt unter den Abgeordneten des Konvents und seitens seiner Kollegen im Wohlfahrtsausschuß abhängig. Aus ideologischer Sicht gehörte Robespierre nicht zu den radikalsten Gestalten der Revolution, man denke etwa an Babeuf, Marat oder in gewisser Hinsicht auch Saint-Just, und hinsichtlich des Reformwerkes der Revolution hatten einige seiner politischen Kollegen einen sehr viel nachhaltigeren Einfluß, wie z. B. Emmanuel Joseph Sieyès auf die verfassungtheoretischen Konzepte der Revolutionszeit oder Lazare Carnot hinsichtlich des Aufbaus und der Organisation des revolutionären Massenheeres.

Wenn Robespierre dennoch Historiker, Publizisten und gelegentlich auch noch den einen oder anderen Politiker nicht zu Ruhe kommen läßt, so ist dies daher nur zum Teil auf seine tatsächliche Rolle in diesen Schlüsseljahren der französischen Geschichte zurückzuführen. Zwei andere Faktoren haben dazu beigetragen, daß der »Unbestechliche« als Gestalt eine seine historische Rolle zumindest teilweise transzendierende Bedeutung gewonnen hat, die immer wieder neue Deutungsversuche und Stellungnahmen hervorruft:

Der erste dieser Faktoren ist, daß Robespierre aufgrund der unbeugsamen Vertretung seiner ideologischen Prinzipien, der ideologisch gerechtfertigten und bis zur Vernichtung getriebenen unbarmherzigen Verfolgung des politischen Gegners, der versuchten völligen Verschmelzung von Person und Idee und des letztendlichen Scheiterns an dem unüberbrückbar gewordenen Graben zwischen Utopie und politischer Realität zu einer Symbolfigur für den Typus des sich an der Macht versuchenden und scheiternden radikalen politische Ideologen in der Moderne geworden ist. Wer immer sich mit dem Ausftieg und Verfall revolutionärer Ideoligien und ihrer Träger im 19. und 20. Jahrhundert befaßt, kommt an einer Beschäftigung mit Robespierre als Referenzpunkt einfach nicht vorbei, wobei dessen bis zur Selbstopferung getriebene Identifizierung mit den eigenen politischen Idealvorstellungen eine gewisse Aura der Unbedingtheit hinzufügt, die die einen mit Erschrecken und die anderen mit (zumindest heimlicher) Faszination erfüllt.

Der zweite Faktor ist die Tatsache, daß Persönlichkeit und Ideologie Robespierres durchaus in enger Verbindung mit den machtvollen politischen und sozialen Veränderungen und der kollektiven Werteveränderung und -krise während der Revolutionszeit standen und in erheblichem Maße von diesen getragen wurden. Obwohl der »Unbestechliche« selbst immer wieder gerne das Bild des einsam-heroischen Verteidigers der revolutionären Prinzipien für sich beschwor, war er eben in wesentlichem Maße kein »Einzeltäter«, sondern Protagonist eines weite Teile der Gesellschaft und der neuen politischen Eliten erfassenden Umbruchprozesses und erfuhr als solcher auch zumindest in Teilen der Bevölkerung eine vorübergehende echte Popularität ebenso wie eine beträchtliche Unterstützung unter den neuen politischen Eliten des revolutionären Frankreich. Dies ist in Frankreich später immer mit einem gewissen Unbehagen zur Kenntnis genommen worden, das sich auch teilweise noch in der von François Furet und Denis Richet in den sechziger Jahren entwickelten These von der »Entgleisung« (dérapage) der Revolution während der Wohlfahrtsdiktatur entdecken läßt.

Es ist offenkundig vor allem dieser zweite Faktor, der Laurent Dingli in seiner gehaltvollen Biographie beschäftigt hat. Obwohl sich das Werk aller Aspekte der Lebens und Wirkens von Robespierre annimmt, liegt seine primäre Stärke in einer erhellenden kritischen Analyse und Bewertung der Wechselbeziehung zwischen der Persönlichkeit, den Ideen und dem politischem Handeln des »Unbestechlichen« einerseits und dem der massenpsychologischen Dynamik der Revolution mit ihren spezifischen kollektiven Erwartungen, Ängsten und zerstörerischen Tendenzen andererseits.

Während Robespierre selbst sich immer gern als einsamer Mahner und Kämpfer präsentierte und auch in der Historiographie oft genug als Ausnahmegestalt (mit teilweise psychopathischen Zügen) dargestellt worden ist, macht Dingli deutlich, daß es in vielerlei Hinsicht eine symbiotische Beziehung zwischen der Persönlichkeit des Unbestechlichen und dem revolutionären Umbruch von 1789 gab. So arbeitet Dingli im ersten, der Jugend und dem Aufstieg gewidmeten Teil überzeugend heraus, daß Robespierre aufgrund seiner unglücklichen Kindheit (früher Verlust der Mutter, Verschwinden des Vaters) mit erheblichen Verlassen- heits- und Identitätsängsten zu kämpfen hatte, die in gewisser Weise ähnlichen kollektiven Ängsten in Frankreich am Vorabend der Revolution entsprachen, die durch die offenkundig im Verfall begriffener staatlichen, gesellschaftlichen und religiösen Strukturen bedingt waren. Deutlich wird, daß der von Robespierre seit seinen politischen Anfängen immer wieder beschworene Kontrast zwischen einer sozial und politisch korrumpierten Gegenwart und einer verlorenen idealen Welt, die es durch moralische Erneuerung wiederherzustellen galt, durchaus gängigen Vorstellungen in dem teilweise von stark messianischen Katastrophen- und Heilserwartungen durchdrungenen geistigen Klima am Vorabend der Revolution entsprach.

Die nachfolgenden verschiedenen Phasen der politischen Karriere des »Unbestechlichen« werden umfassend und mit sorgfältigen politischen Kontextanalysen dargestellt, wobei der häufige Rückgriff auf die Originalquellen – der heute bei Biographien rar geworden ist – zur Qualität beiträgt. Dingli argumentiert schlüssig, daß ein wesentlicher Grund für den Aufstieg und den bis zur Massenwirksamkeit reichenden Einfluß Robespierres in der Parallelität zwischen seiner persönlichen und der kollektiver Verunsicherung und der Antworten hierauf zu suchen ist: Mit seinem persönliche Verunsicherungen und Ängste kompensierendem starren Festhalten an der chaotisch-unbefriedigenden Realität entgegengesetzten sozialen und politischen Idealvorstellungen entsprach der »Unbestechliche« entsprechenden kollektiven Verunsicherungen und Bedürfnissen nach kompensatorischen Gewißheiten. Die heute teilweise befremdlich anmutende pathetisch-moralisierende Tugendideologie mit ihrem manichäischen Weltbild konnte daher sowohl dem »Unbestechlichen« persönlichen Halt und Rechtfertigung als auch vielen seiner Mitbürger eine Chaos, Wertezerfall und Zukunftsangst entgegengesetzte Deutung der Ereignisse und des noch zu gehenden Weges bieten. Dasselbe gilt nach Dingli auch für die in der Terreur gipfelnde Gewaltbereitschaft: Den persönlichen Bedrohungs- und Verschwörungsängsten Robespierres, die in der Märtyrer-Rhetorik seiner Reden vor dem Konvent besonders deutlich zum Vorschein kamen, entsprachen durchaus ähnliche kollektive Ängste einer durch den revolutionären Umbruch, den Zerfall der etablierten Werte und den Krieg zutiefst verunsicherten Bevölkerung. Sowohl die persönliche als auch die kollektive Antwort hierauf war eine Eskalation der Gewalt gegen alle, die tatsächlich oder vermeintlich mit dieser Bedrohung in Zusammenhang gebracht werden konnten, dies nicht zuletzt auch – wie sorgfälig herausgearbeitet witrd – mit besonderen Elementen des Fremdenhasses. Vor diesem Hintergrund muß die Terreur nach Dingli denn auch als ein kollektives Phänomen betrachtet werden, das Robespierre zwar ideologisch verschärfte und gegen bestimmte Gruppen politischer Gegner kanalisierte – und insoweit auch dafür die Verantwortung trug -, das ihn zugleich aber auch gefühlsmäßig und intellektuell voll selbst einbezog und erfaßte.

Ein interessantes, wenn auch etwas abstrakteres Argument Dinglis in diesem Zusammenhang ist, daß Robespierre mit seinem »Kult der Märtyrer« der Revolution und seinem später zunehmend in Bezug auf sich selbst beschworenen Opfertod für die Tugenden und Prinzipien der revolutionären Republik eine persönliche und kollektive Antwort auf eine Ende des 18. Jhs. durch den Zerfall des dem Tod vormals einen Sinn verleihenden religiösen Werterahmens zu geben. So habe die Dechristianisierung vor und während der Revolution den Einzelnen in einer zuvor unerhörten Weise mit seiner Endlichkeit konfrontiert und eine neue Angst vor einem Tod ohne Sinn und Weiterleben im Jenseits erzeugt. Der revolutionäre »Kult des Höchsten Wesens« und das ewige Weiterleben der revolutionären Mär- tyer in der kollektiven Erinnerung der Republik erscheint vor diesem Hintergrund als ein Versuch, diese so erschreckende Leere durch ein neues Wertesystem und die Idee eines »sinnvollen« Todes zu füllen.

Obwohl aber Robespierre fraglos »seinen« Tod im Sinne eines vor allem auch durch die eigene Realitätsverweigerung und Kompromißunfähigkeit hervorgerufenen Endes erreicht hat, ist dies nach Dingli dennoch nicht der von ihm propagierte und wohl auch persönlich angestrebte belle mort gewesen. Schließlich triumphierten am Ende doch die »Korrumpierten« und wurde er selbst unter den Hochrufen der Masse auf die Nation am 10. Thermidor als ein Verräter an der Republik hingerichtet. Zu Recht verweist Dingli auch darauf, daß zwar Robespierres Ziel, den Ärmsten und Entrechteten des Landes eine politische Stimme zu verleihen, 1792 bis 1794 teilweise erreicht wurde, daß aber die Maßnahmen zur Verbesserung ihrer sozialen und wirtschaftlichen Situation weitgehend wirkungslos und in jedem Fall weit hinter dem ideologischen Anspruch zurückblieben. Obsediert von den großen Prinzipien und gänzlich davon beansprucht, diese gegen tatsächliche und imaginäre Feinde zu verteidigen, ist es Robespierre nicht gelungen, in diesem zentralen Aspekt seiner Ideologie den Gra¬ ben zwischen utopischem Anspruch und praktischer Umsetzung zu überwinden.

Der Band ist chronologisch aufgebaut, mit sechs Teilen, die von der Jugend und den Anfängen der politischen Karriere in Arras bis zur in den 9. Thermidor mündenden Krise der Terreur die verschiedenen Abschnitte von Robespierre Leben und Wirken behandeln. Die letztlich immer etwas artifizelle Untergliederung eines kontinuierlich »gelebten« Lebens hat immer ihre Tücken, und auch Dingli kann diesen nicht gänzlich entgehen. So fragt man sich beispeilsweise, warum wesentliche Aspekte des Privatlebens Robespierres und seiner Einstellung zu Frauen, die teilweise mehrere Jahre zurückgehen, erst im letzten, in der Thermidorkrise gipfelnden Teil des Bandes behandelt werden. Insgesamt aber ist die chronologische Struktur überzeugend und wird durch eine gelungene Untergliederung in thematisch orientierte Kapitel und Unterkapitel aufgelockert und bereichert.

Man könnte sich in einigen Teilen der Biographie etwas mehr Analyse des politischen Kontextes des Handelns Robespierres, so etwa zur komplexen und fragilen Dynamik des Machtdreiecks von Konvent, Wohlfahrtsausschuß und Jakobinerklub wünschen. Gelegentlich greift Dingli auch etwas überreichlich auf direkte Zitate aus den Reden zurück. Insgesamt aber handelt es sich um ein sehr gehaltvolles Werk, das vor allem das Verdienst hat, Robespierre als Zugleich Treibenden und Getriebenen des gewaltigen kollektiven Umbruchs der Revolution Verständlich zu machen,, und dem Titel der Reihe “Grandes Biographies” des Verlages Flammarion durchaus Ehre macht.

Jörg Monar, Straßburg

Ennen & nyt, n°2, 2005

Tuo hirviömäinen Robespierre on vangittu samoin kuin Saint-Just ja heidän kätyrinsä, ja heidät on oletettavasti nyt jo giljotinoitu. On mahdotonta kuvata meidän iloamme; kukaan ei ole paremmin ansainnut kuolemaa kuin nämä pahamaineiset miehet.

Moni aikalainen yhtyi Elizabeth ‘Betsey’ Wynnen (1779-1857) iloon, jonka tämä nuori englantilainen kirjasi päiväkirjaansa elokuussa 1794, kuultuaan Ranskan suuren vallankumouksen johtohahmojen kuolemasta, “suuren terrorin” ja joukkoteloitusten päättymisestä.

Vastakkaisiakin tulkintoja kuitenkin löytyy. “Lahjomattoman”, Maximilien Robespierren (1758-1794) periaatteet ja tavoitteet on haluttu osoittaa toteutusta ylevämmiksi. Hänen rooliaan kuolemantuomioiden taustahahmona on vähätelty, ja hänen toimintaansa on perusteltu valtakunnan edulla. Erilaiset yhdistykset pitävät edelleen yllä hänen muistoaan (esimerkkeinä mm. Association Maximilien Robespierre pour l’idéal démocratique, http://www.canevet.com/maximilien/accueil/ sekä Les Amis de Robespierre, http://www.amis-robespierre.org/)

Aikalaisten ja jälkimaailman tulkinnoissa Robespierre on siis edustanut vuoroin äärimmäisen hyveen ja äärimmäisen pahan ilmentymää pyrkimyksineen “totalitaariseen demokratiaan” ja “vapauteen pakottamiseen”, ja kaikkea siltä väliltä. Elämäkertahistorioitsija Laurent Dinglin teos Robespierre (2004) tarjoaa jälleen yhden version siitä, miten pedantti juristi nousi Ranskan vallankumouksen johtohahmoksi, lahjomattomaksi hyveen puolustajaksi, joka kaunopuheisesti kannatti tehokasta terroria yhteisen hyvän nimissä ja korvasi katolisen uskon ja kirkolliset juhlat “Korkeimman olennon” palvonnalla.

Yli 600 sivun mittaiseen elämäkertaan mahtuu paljon asiaa. Dingli luonnostelee kuvaa miehestä, jonka henkistä kehitystä varjostavat äidin varhainen kuolema ja etäinen isä, joka jättää lapsensa sukulaisten hoiviin (tuona aikakautena suhteellisen tavallinen elämänkohtalo). Näillä varhaisilla vastoinkäymisillä Dingli selittää Robespierren vääristynyttä minäkuvaa ja tunnekylmyyttä: kaaoksen ja menetyksen pelko padotaan järjen palvonnalla, ja messiaaniset kaikkivoipaisuuden tunnot alkavat hallita minäkäsitystä. Robespierre ei kykene mukauttamaan visioitaan ympäröivään todellisuuteen, hän koettaa sen sijaan mukauttaa ympäröivän todellisuuden visioidensa mukaiseksi.

Dinglin kuvaama “hyveen hirmuvaltias” on pakkomielteiden ja -liikkeiden vaivaama epäluuloinen mies, joka näkee kaikkialla vihollisia. Kaunopuheisuuden ja ilmeettömyyden taakse kätkeytyy mielen sekasorto. Kun kuningas Ludvig XVI, korvaava isähahmo, pettää Robespierren odotukset, tämä elää (Dinglin mukaan) uudelleen läpi lapsuuden hylkäämiskokemukset ja on valmis surmauttamaan symbolisen isän. Robespierren visiot saavat vastakaikunsa aikakauden tunnoissa, peloissa ja pelastajan odotuksessa, joita nouseva kapitalismi ja modernisaatio ruokkivat. “Valittu mies” löytää olemassaolonsa mielekkyyden isänmaan ja yhteisen hyvän puolustamisesta, ankarasta ideaalista, jonka edestä hän on valmis kärsimään messiaanisen sankarikuoleman.

Elämäkerta tarjoaa toki kiinnostavia kuvauksia vallankumouksen tapahtumasarjoista ja ilmiöistä – esimerkiksi sankarikuoleman retoriikasta tai Robespierren ja naispuolisten vallankumousidealistien välisestä kirjeenvaihdosta. Teos ei kuitenkaan kokonaisuutena tempaa mukaansa. Teksti on paikoin todella korukielistä – Robespierren “apokalyptinen januskasvoinen arvoitus” ja muut runolliset vertauskuvat tuntuvat yhtä suureellisilta kuin elämäkerran päähenkilön omat ajatusmaailmat. On myös yllättävää, että Dingli korostaa kuoleman ja sankarikuoleman merkitystä vallankumousajan ajattelussa, mutta kuittaa päähenkilön kuoleman puolella sivulla. Kirjan henkeen ja tematiikkaan luulisi sopineen hiukan pidemmän analyysin Robespierren “tuskien tiestä” giljotiinin terän alle.

Vaikutelmaksi jää, että kirjoittaja on halunnut linkittää elämäkerran ajankohtaisiin keskusteluihin psykohistoriasta ja totalitaarisista järjestelmistä. Dingli tekee vertailuja oikealle ja vasemmalle, Hitleriin ja Staliniin, punaisiin khmereihin ja sankarikuolemaa tavoitelleihin kamikaze-lentäjiin. Kosketuspintaa löytyy, mutta rinnastukset ja analyysi jäävät pinnallisiksi. Sama koskee psykologisoivaa lähestymistapaa – sitä, miten Dingli korostaa isäsuhdetta ja lapsuuden traumoja. Kirjoittaja näyttää pohjaavan tulkintansa suoraan Freudiin, ei niinkään myöhempään psykoanalyyttiseen tai psykohistorialliseen tutkimukseen.

Loppujen lopuksi tuntuu siltä, että kirja vahvistaa osaltaan historioitsija Octave Aubryn (1881-1946) toteamusta Maximilien Robespierren luonnetulkinnoista: “– hän oli käsittämätön aikalaisilleen. Mekään emme häntä ymmärrä, ja hänestä erehdytään aina häntä arvosteltaessa.” Tästä huolimatta joka tulkinnalla, myös tällä elämäkerralla, on toki oma arvonsa.

Historia, mars 2005, par J. C.

A celui qui disait : “C’est avec des mots qu’on conduit les sots et les ignorants”, on ne saurait répondre par trop de mots, surtout lorsque l’on songe de quelle encre sanglante ceux-ci furent tracés. Convoquer une nouvelle fois au tribunal de l’Histoire celui qui transforma les rouages de l’Etat et de la société en machine à juger et à condamner, ce n’est que justice. Il ne faut pas succomber à la tentation de “tirer le voile” sur tant d’horreurs comme lui même se plaisait à le faire pour déculpabiliser le peuple de ses excès. Point de “révisionnisme” donc dans cette volumineuse biographie de Robespierre qui rend à Brutus ce qui lui revient : une totale cohérence, un bloc de certitudes et de mépris, un génie de la gestion de l’excitation populaire et un obsédé du complot. L’auteur cerne au plus près, à travers ses discours et les témoignages de ses contemporains, cette mécanique mentale. Mais Robespierre ne fit rien tout seul. “Qui de nous l’a jamais vu en action ?” s’exclame Roederer en août 1794. C’est l’un des aspects les plus intéressants de cet ouvrage que de réinsérer la terrifiante singularité d’un des plus grands criminels de l’Histoire dans les angoisses, les espoirs et les contradictions d’un monde qui crut se sauver dans ses convulsions.

L’Actualité de L’Histoire, janvier 2005, par G. les B.

Robespierre

Fils d’avocat au Conseil d’Artois, Robespierre devient avocat lui-même dans sa ville d’Arras. Elu par le Tiers Etat de l’Artois aux Etats Généraux, il commence une carrière politique. Il s’impose à la Constituante par sa force de persuasion au travers de ses multiples discours. Il devient le principal animateur du Club des Jacobins. Parce qu’intransigeant, on le surnomme « l’Incorruptible ». Il devient – ce qui marquera la conscience populaire et brouillera son image par ailleurs -, « Accusateur public jusqu’en avril 1792. Le 5 septembre, il est élu à la tête de la députation parisienne, à la Convention. Accusé de dérive dictatoriale, Robespierre se défend aux côtés de Danton et de Marat et devient l’un des leaders de la Montagne. A l’occasion du procès de Louis XVI, il conserve son « incorruptibilité » et vote la mort sans sursis, ni appel : « La clémence qui compose avec la tyrannie est barbare ». IL s’attaque ensuite aux Girondins et devient en juin 1793 leur principal accusateur. IL gagne et entre au Comité de Salut Public. Son travail d’élimination se poursuit. Après les Girondins, il écarte, avec Danton à ses côtés, les Hébertistes. Danton, populaire également, se retourne contre lui et les « indulgents ». Danton est guillotiné. Robespierre assoit son pouvoir en instituant le régime de la Terreur. D’un point de vue spirituel, en faisant reconnaître l’Etre suprême par la Convention, il insiste sur sa conception de l’homme et sa place dans la société. Ses ennemis sont de plus en plus nombreux.

Le 9 thermidor an II (27 juillet 1794) Robespierre et ses partisans sont déchus, et malgré une tentative insurrectionnelle de la Commune de Paris, ils seront exécutés le lendemain. Devant cette vie contrastée se pose une question: qui est Robespierre ? Laurent Dingli, historien, auteur de biographies, livre ici une étude très fouillée et passionnante sur ce petit marquis poudré, mélange d’archaïsmes, de modernité et de capacités visionnaires. L’auteur, à travers la vie de Robespierre, nous entraîne dans la folie de Paris la Révolutionnaire, dans les convulsions agonisantes d’un régime et dans les convulsions vagissantes d’une idée républicaine en train de naître. Alors, mauvais génie, bouc-émissaire des modérés, dictateur, tortionnaire, idéologue, intransigeant, parangon de l’homme politique incorruptible, psychotique, paranoïaque, nouveau père symbolique de la Nation. ? C’est à toutes ces hypothèses que répond Laurent Dingly (sic) avec précision et passion.

Laurent Dinglis (sic) s’appuie sur des sources multiples et fouillées (53 pages de références). Il prend parti et n’hésite pas à faire reposer son argumentation sur la thèse magistrale de Tocqueville dans l’Ancien Régime et la Révolution. C’est-à-dire que l’Ancien Régime était porteur de réformes profondes que la France aurait dû laisser s’accomplir. Le prix de la Révolution est d’avoir fait échouer ces réformes. Mais le « plus » du livre de Dingli est ailleurs, il réside dans l’analyse de la démocratie totalitaire décrite par Jacob Talmon. Il montre le caractère binaire de Robespierre inventeur de l’hydre politique à deux têtes. : les bons et les méchants, dont la version sociale est les riches et les pauvres. Il est l’inventeur de la lutte des classes. Il démonte ensuite sa conception paranoïde du rapport politique. . Le rapport de force, le complot, le mensonge politique au service d’une idée suprême devenant le moteur de l’histoire.

Robespierre, homme sincère, vaniteux et courageux suscita et mit en place une monstruosité politique. Mais l’auteur de s’arrêter également sur le caractère plus intime de l’homme, sur son rapport avec les femmes par exemple. Dans ses poèmes, de faibles qualité Dingli note « malgré les formules mièvres et douceâtres dont il abuse, il ne semble pas considérer ses interlocutrices comme un objet de désir mais plutôt comme le reflet de sa propre vanité, un faire valoir, un simple marchepied susceptible de le conduire vers la gloire. »

Dernières nouvelles d’Alsace, le 1er janvier 2005, par Serge Hartmann

Vertige sanglant de la vertu: Laurent Dingli consacre à Robespierre une biographie peu complaisante et particulièrement documentée

L’épisode est célèbre. En l’an de grâce 1775, tout juste couronné à Reims, Louis XVI s’en retourne dans sa bonne capitale et reçoit une multitude d’hommages de ses loyaux sujets. Sous une pluie battante, son carrosse s’arrête devant le collège Louis le Grand qui bénéficie de la bienveillante attention des rois de France. Pour lui déclamer, en latin, les voeux de la prestigieuse école, un enfant particulièrement talentueux est choisi. Il s’appelle Maximilien de Robespierre. Ils se retrouveront, moins de vingt ans plus tard, pour un mortel face à face.

Crainte paranoïaque

C’est le portrait psychologique d’un homme marqué depuis l’enfance par une profonde solitude (il perd sa mère à six ans, son père l’abandonne peu après.) et par une crainte paranoïaque de la persécution mêlée à une monomanie rigide de la vertu que livre Laurent Dingli.

Il est vrai que la Révolution, dans la foulée de la Grande Peur, s’est révélée propice aux délires de complots, à la circulation de fausses nouvelles, à « une Saint-Bathélemy des patriotes » que Robespierre relaye tant à la tribune de la Convention qu’à celle des Jacobins.

S’il s’agit certes aussi pour lui d opération tactique lui permettant d’éliminer les indésirables et les opposants (les monarchistes, les Girondins, les Hébertistes, les Indulgents.), cette phobie du complot correspond aussi clairement à son mode de fonctionnement mental.

C’est en elle qu’il puise la force nécessaire pour maintenir son emprise sur le cours de la révolution. C’est aussi par elle que peuvent se comprendre les effroyables tueries (massacres de Septembre, colonnes infernales de Vendée, canonnades des Brotteaux à Lyon, noyades de Nantes.) dont Robespierre ne s’émeut nullement, soit qu’il les couvre, soit qu’il exige encore davantage de rigueur de la part des envoyés de la Convention.

Bas de soie et perruque poudrée

Il y a aussi en lui, dans la droite ligne d’un Jean-Jacques Rousseau, une philosophie de la vertu et de la pauvreté rédemptrice. « Celui qui n’est pas pour le peuple est contre le peuple, celui qui a des culottes dorées est l’ennemi de tous les sans-culottes », déclarait-il. Ce qui ne l’empêchait pas de porter des bas de soie et une perruque maniaquement poudrée.

Epluchant textes et discours de l’Incorruptible, Laurent Dingli met aussi en lumière le paradoxe d’un propos politique qui légitime les insurrections, y compris dans leur excès, parce qu’il est juste que le peuple se révolte, mais fait réprimer dans le sang toute manifestation de protestation, une fois arrivé au pouvoir. Là aussi, le prétexte du complot est agité. Et des émeutes de subsistance deviennent des provocations « de domestiques d’aristocrates cachés sous la livrée de respectables sans-culottes ».

Mais à nier le réel, celui-ci vous revient à la figure comme un boomerang. Et c’est dans un panier qu ela tête de Robespierre tombe à son tour.

Serge Hartmann

Topo, décembre 2004, par Alexis Charniguet Barrère

Laurent Dingli
Robespierre
Flammarion 2004, Grandes Biographies.

La Terreur en personne

« Vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire! » On se souvient de cette formule lancée par un député PS à l’opposition en… 1981. Un exemple de l’héritage robespierriste ? Laurent Dingli nous guide avec impartialité dans le monde éprouvant de Maximilien, le « médecin-justicier ». Univers dans lequel les crimes du peuple sont pardonnés (car le Peuple est naturellement bon), univers menacé par des adversaires sournois et puissants – les obsessions de Robespierre ont parfois coïncidé avec de réels complots. Mais le reste ne fut qu’une route sanglante, ouverte par un cerveau paranoïaque: Dingli établit des comparaisons pertinentes avec les délires d’Hitler dans l’Allemagne en crise. Une biographie remarquable sur un personnage qui ne l’est pas moins.

A. C. B.