Archives de l’auteur : Laurent Dingli

Lettre à Raphaël Enthoven sur la violence des militants anti-corrida

Monsieur,

Historien, romancier, très impliqué dans la protection animale, je voulais réagir, avec quelques mois de retard, à l’article que vous aviez écrit en réaction aux propos jugés trop violents de certains militants anti-corrida.
Moi-même adhérent de l’Alliance du même nom, j’ai souvent pensé à votre texte et à cette violence réactive que vous dénonciez sans doute à juste titre, mais, à votre tour sans nuances et en recourant à d’autres excès. Car en somme, tout en dénonçant des outrances, vous avez fait des militants anti-corrida un groupe de fanatiques qui – selon votre analyse psychologisante – seraient fascinés par le spectacle du sang. Je ne m’étendrai pas longuement sur la faiblesse de cet argument dont la logique – si je voulais employer des analogies – ferait de pacifistes des bellicistes contrariés, transformerait les militants contre la violence faite aux femmes en obsédés du viol et métamorphoserait les protecteurs de l’enfance en amateurs secrets de scènes pédophiles… Bref, le « Violent toi-même ! » ne me semble ni très élaboré ni très pertinent.
J’ajouterai que cette violence verbale n’est pas propre au débat sur la corrida et qu’elle inonde les forums, les blogs et les courriers des lecteurs sur presque tous les sujets de société. Mais surtout, plutôt que de répondre avec aussi peu de nuances, vous auriez pu vous demander pourquoi la pratique de la corrida, et d’une manière générale la maltraitance animale, suscitent des propos aussi violents. En vérité, il n’est pas très étonnant que des sujets touchant à la souffrance, à la vie et à la mort, ne suscitent pas uniquement des mondanités et des échanges de salon. Loin d’être fascinés par les cruautés commises contre des êtres sensibles – quelle curieuse perversion vous leur prêtez ! – les militants de la cause animale subissent au contraire très douloureusement les images et les descriptions qu’ils sont obligés de diffuser pour alerter l’opinion. Certes, le sentiment d’impuissance et l’indifférence auxquels ils sont souvent confrontés exacerbent parfois leurs passions et peuvent les conduire à proférer des propos excessifs, voire injurieux. Si je le déplore tout comme vous, je peux toutefois en comprendre les raisons. Il faut être un ancien militant de la cause animale pour mesurer la lassitude et la douleur que peut infliger ce combat quotidien, trop rarement couronné de succès, et qui met constamment en prise avec une détresse incommensurable. Sans doute, dans ce cadre, la violence verbale constitue-t-elle un exutoire, une sorte de soupape qui permet, de temps à autre, de lâcher un peu la pression. En somme, vous avez raison, le militant est rarement un orateur ou un philosophe, et il réagit trop souvent de manière impulsive, épidermique. Concédez toutefois que de tels propos, aussi regrettables et injustes soient-ils, seront toujours moins violents que l’acte de torture dont ils sont la conséquence.

Veuillez agréer, Monsieur Enthoven, l’expression de mes sentiments distingués.
Laurent Dingli, Crozon, le 17 décembre 2013. A M. Raphaël Enthoven – Le Point – 74, avenue du Maine 75014 Paris.
Liens: l’article de Raphaël Enthoven “Pourquoi les anti-corrida sont-ils si violents” sur le site de l’express.fr ; le site de l’Alliance anticorrida.
Lettre demeurée à ce jour sans réponse (10 février 2014)

Laurent Dingli, Dans l’ombre des Lumières

Dans l’ombre des Lumières, Paris, Flammarion, 2010, 604 p.

 « – Vous avez raison, le comte de Saint-Amant possède beaucoup d’ascendant sur les autres bagnards. Moi-même, en trente ans de carrière, je n’ai jamais rien vu de tel.
– Mais alors, pourriez-vous me dévoiler l’identité de cet homme.
– L’histoire est tellement surprenante qu’il me faudrait des heures pour en reconstituer tous les détails.
Les deux hommes s’installèrent dans la petite pièce attenante au salon. Le valet leur servit du cognac pendant que Saint-Gilles se pelotonnait dans un fauteuil, les oreilles dressées, les yeux grands ouverts.
– Saint-Amant. Monsieur le comte de Saint-Amant. répéta le commissaire en expirant de larges bouffées de tabac, l’affaire est incroyable en effet. Elle défraya la chronique il y a bientôt dix ans. A cette époque vous étiez trop jeune. Si je n’avais lu moi-même toutes les minutes du procès, j’aurais cru à quelques scènes de roman. Et pourtant. »
Au mois d’août 1825, un aristocrate philanthrope, André de Saint-Gilles, visite pour la première fois le bagne de Brest. Il y découvre un vieux forçat que les autres prisonniers entourent avec respect. Qui est cet homme étrange qu’on appelle le comte de Saint-Amant ? Un roi des gueux, un voleur, un assassin ? Il faut remonter trente-six ans plus tôt, en 1789, pour découvrir la clef de l’énigme. Ce roman n’est pas seulement une fresque sur la Révolution française, mais avant tout une rencontre avec le Mal.

Ils aiment la corrida

Ils aiment la corrida. Ils sont responsables politiques, de droite ou de gauche, acteurs, journalistes, écrivains ou chanteurs. Ils clament haut et fort leur passion pour ce « divertissement » barbare. Ils le qualifient parfois même d’art taurin, comme si cette cruauté, le spectacle de cette douleur et de cette mort-là avaient un quelconque rapport avec l’esthétique et la création. Car, nous sommes loin en vérité de ces anciens qui représentaient des scènes de chasse dans leur caverne ou encore de la spiritualité chrétienne fondée sur le sacrifice volontaire du Christ. Nous sommes loin aussi de ces dépouilles dont s’ornaient les caciques amérindiens des grandes plaines d’Amérique du Nord ou des rives de l’Amazone. Ceux-là, nos contemporains, sont plus proches des adeptes des jeux du cirque romain, lorsque des foules se délectaient du spectacle de la violence et de la mort, celles des hommes et des animaux. Or, hier comme aujourd’hui, les jeux du cirque n’ont jamais été un art, mais le simple exutoire d’un sadisme inavoué, plus ou moins frotté de spiritualité(1).

Je me suis longtemps demandé ce que je pouvais avoir de commun avec eux. La question avait pris un relief particulier le jour où, ayant sympathisé en revenant d’un salon du livre avec un autre écrivain, il m’a annoncé à l’issue de notre voyage, presque en s’excusant, qu’il aimait la corrida. J’aurais voulu le revoir, mais je n’ai pas pu, et je lui ai dit courtoisement pourquoi. D’aucuns trouveront sans doute cette réaction excessive, ridicule, comme le signe d’un fondamentalisme animaliste. Ils invoqueront probablement le manque de tolérance ; ils diront que les goûts et les couleurs ne se discutent pas. Je leur répondrais que la souffrance d’un être sensible est une question qui se situe au-delà des goûts individuels, qu’il ne s’agit plus d’une question de choix, de même que la souffrance qu’on inflige ici ou là aux femmes doit transcender les singularités géographiques et culturelles. Il y a quelque chose d’universel dans le respect, et il ne doit pas se limiter à l’être humain. L’argument de la tradition m’a toujours semblé inférieur à celui de la morale. Que de cruautés, que de barbaries ne justifie-t-on pas au nom de la tradition, depuis l’excision des petites filles africaines jusqu’au visage de ces femmes qu’on brûle au vitriol. Peut-être un jour, certains voudront même en faire de l’art. Scandaleux amalgame ? Pure provocation ? Non, simple analogie entre deux irrespects pour la souffrance de l’autre que l’on justifie au nom d’une méprisable tradition. Or celle-ci, au sens générique, a toujours été mobile et en perpétuel renouvellement. Il n’y a pas une tradition, mais de multiples coutumes souvent évolutives. Certaines disparaissent, d’autres pas. A Paris, au dix-huitième siècle, on organisait des combats d’animaux d’une cruauté inouïe et, depuis le Moyen Age, on y brûlait chaque année un renard sur la place publique, après l’avoir enfermé dans un sac. Ces pratiques ont fort heureusement disparu sans que Paris ait pour autant perdu son âme.
Parmi ces aficionados, qu’ils soient fiers ou honteux, il y en a certains que j’aimais bien, comme ce journaliste célèbre, qui m’avait si aimablement invité un jour dans son émission. J’ai été vraiment déçu de l’entendre louanger ce spectacle abominable. Quant aux autres, ce ne fut qu’une demi-révélation et, ce que j’avais perçu de leur indifférence et de leur profonde bêtise, fut seulement confirmé.
Ceux-là, je ne veux plus les nommer, parce que je n’aime pas établir ce qui ressemble à une liste de proscription, et parce que, parfois aussi, les hommes changent, comme j’ai moi-même évolué sur certaines questions dont je n’avais pas conscience. Je voudrais simplement leur dire aujourd’hui qu’ils se trompent, qu’entre l’irrespect pour l’être humain et celui qui frappe l’animal la frontière est bien plus mince qu’ils ne le pensent, et qu’enfin, j’aurais plaisir à les retrouver le jour où ils auront renoncé à cette délectation d’un autre âge. 
Lien : le lecteur trouvera tous les informations nécessaires et les moyens d’agir sur le site de l’Alliance anticorrida
(1) Même si chez le peuple espagnol, notamment, cette manifestation de sado-masochisme d’ordre socio-culturel n’est évidemment pas sans lien avec certaines formes d’expressions religieuses. Quant aux combats et aux mises à mort de l’ancienne Rome, ils ont rapidement perdu leur signification religieuse originelle, pour devenir un pur “divertissement” de masse. Les combats de gladiateurs et de fauves n’étant par ailleurs qu’un des nombreux ludi organisés par les Romains. 
Pour toute référence à ce texte, merci de préciser : Laurent Dingli, “Ils aiment la corrida”, Le site de Laurent Dingli, décembre 2008.
Samedi 20 décembre 2008

Emile Zola, L’Oeuvre

Dans la série « bonne feuilles », je voudrais citer aujourd’hui un passage de L’Oeuvre d’Emile Zola qui évoque de manière magistrale le travail, ou pour mieux dire, la souffrance de l’écrivain. Mais auparavant, il faut dire un mot de ce texte célèbre. L’Oeuvre, c’est le roman de Claude Lantier, peintre, celui de l’échec d’une création qui dévore l’artiste comme le Moloch. Les Ammonites de la Bible jetaient leurs premiers nés dans un brasier pour servir d’offrande à leur dieu. Claude Lantier, lui, laisse dépérir sa femme et son fils, avant de peindre le cadavre de ce dernier et d’être lui-même consumé par sa création. On connaît l’amitié qui lia Cézanne et Zola, depuis leur jeunesse provençale. L’écrivain, dont le regard d’aigle avait saisi très tôt le génie de Manet, est déçu par l’évolution de l’impressionnisme. « L’Oeuvre, écrit Bruno Foucart, transpose le doute de Zola quadragénaire, conscient du passage des générations, du changement de la vision, de la nécessité profonde d’un renouvellement.».
Pour autant, L’Oeuvre est-il ce « roman impossible » qu’évoque le préfacier ?
« Le drame de Claude est aussi celui de Zola. Le romancier pouvait-il décrire, faire voir même l’acte de cette création où Claude se perdait ? Il n’est pas sûr en effet que le roman de la création picturale puisse jamais être écrit… (Zola) avait prétendu décrire ce qui est peut-être en dehors des mots et de l’univers romanesque. Ce que La Recherche du temps perdu est à l’histoire des raisons d’écrire, L’Oeuvre ne l’est pas à celle du pourquoi, du quoi, du comment peindre. ».
Bruno Foucart a sans doute raison de supposer que la création picturale échappe à la transcription romanesque. Mais, l’intérêt de L’Oeuvre réside aussi et surtout dans l’évocation de l’essence même de la création, de ce qu’elle peut avoir de commun avec des disciplines aussi différentes que l’écriture, les arts plastiques, la musique. C’est cette sensation d’incomplétude permanente, ce désir à jamais inassouvi, cet aboutissement impossible, que décrit Zola dans L’Oeuvre. La véritable différence ne se situe donc pas entre l’échec et le succès de l’écrivain ou de l’artiste, mais entre le créateur dévoré par son oeuvre et celui qu’elle ne fait que glorifier ; entre celui qui en crève et celui qui s’en détache d’un battement de cil, d’un côté, la passion authentique, de l’autre, le passe-temps frelaté des imposteurs.
C’est parce qu’il touche à l’essence même de la création que le passage suivant est magistral. Il s’agit de la confession de Sandoz, écrivain et ami du peintre maudit Claude Lantier. Dans ce mouroir qu’est devenu l’atelier de la rue Tourlaque, fouetté par « tout ce qu’il sentait là de souffrance humaine », Sandoz confesse alors ses propres tourments. Rarement la douleur du métier d’écrivain, mais aussi, peut-être, celle qu’induit toute création véritable, n’auront été décrites avec tant de force et de justesse. L’enfant mort, ce n’est pas seulement le petits Jacques Lantier que l’on verra bientôt agoniser dans une demi indifférence, ce n’est pas seulement, de manière symbolique, l’aboutissement impossible de l’oeuvre, l’enfant mort c’est aussi le créateur lui-même, ou plutôt la pulsion contre laquelle ce dernier lutte constamment :
« Tiens ! moi que tu envies peut-être, mon vieux, oui ! moi qui commence à faire mes affaires, comme disent les bourgeois, qui publie des bouquins et gagne quelque argent, eh bien ! moi, j’en meurs. Je te l’ai répété souvent, mais tu ne me crois pas, parce que le bonheur pour toi qui produis avec tant de peine, qui ne peux arriver au public, ce serait naturellement de produire beaucoup, d’être vu, loué ou éreinté. Ah ! Sois reçu au prochain Salon, entre dans le vacarme, fais d’autres tableaux, et tu me diras ensuite si cela te suffit, si tu es heureux enfin. Ecoute, le travail a pris mon existence. Peu à peu, il m’a volé ma mère, ma femme, tout ce que j’aime. C’est le germe apporté dans le crâne, qui mange la cervelle, qui envahit le tronc, les membres, qui ronge le corps entier. Dès que je saute du lit, le matin, le travail m’empoigne, me cloue à ma table, sans me laisser respirer une bouffée de grand air ; puis, il me suit au déjeuner, je remâche sourdement mes phrases avec mon pain ; puis, il m’accompagne quand je sors, rentre dîner dans mon assiette, se couche le soir sur mon oreiller, si impitoyable, que jamais je n’ai le pouvoir d’arrêter l’oeuvre en train, dont la végétation continue, jusqu’au fond de mon sommeil. Et plus un être n’existe en dehors, je monte embrasser ma mère, tellement distrait, que dix minutes après l’avoir quittée, je me demande si réellement je lui ai dit bonjour. Ma pauvre femme n’a pas de mari, je ne suis plus avec elle, même lorsque nos mains se touchent. Parfois la sensation aiguë me vient que je leur rends les journées tristes, et j’en ai un grand remords, car le bonheur est uniquement fait de bonté, de franchise et de gaieté, dans un ménage ; mais est-ce que je puis m’échapper des pattes du monstre ! Tout de suite je retombe au somnambulisme des heures de création, aux indifférences et aux maussaderies de mon idée fixe. Tant mieux si les pages du matin ont bien marché, tant pis si une d’elles est restée en détresse ! La maison rira ou pleurera, selon le bon plaisir du travail dévorateur. Non ! non ! Plus rien n’est à moi, j’ai rêvé des repos à la campagne, des voyages lointains, dans mes jours de misère ; et, aujourd’hui que je pourrais me contenter, l’oeuvre commencée est là qui me cloître : pas une sortie au soleil matinal, pas une escapade chez un ami, pas une folie de paresse ! Jusqu’à ma volonté qui y passe, l’habitude est prise, j’ai fermé la porte du monde derrière moi, et j’ai jeté la clef par la fenêtre. Plus rien, plus rien dans mon trou que le travail et moi, et il me mangera, et il n’y aura plus rien, plus rien ! »
« Il se tut, un nouveau silence régna dans l’ombre croissante. Puis, il recommença péniblement.
« Encore si l’on se contentait, si l’on tirait quelque joie de cette existence de chien ! Ah ! Je ne sais pas comment ils font, ceux qui fument des cigarettes et qui se chatouillent béatement la barbe en travaillant. Oui, il y en a, paraît-il, pour lesquels la production est un plaisir facile, bon à prendre, bon à quitter, sans fièvre aucune. Ils sont ravis, ils s’admirent, ils ne peuvent écrire deux lignes qui ne soient pas deux lignes d’une qualité rare, distinguée, introuvable. Eh bien ! moi, je m’accouche avec les fers, et l’enfant, quand même, me semble une horreur. Est-il possible qu’on soit assez dépourvu de doute, pour croire en soi ? Cela me stupéfie de voir des gaillards qui nient furieusement les autres, perdre toute critique, tout bon sens, lorsqu’il s’agit de leurs enfants bâtards. Eh ! c’est toujours très laid, un livre ! Il faut ne pas en avoir fait la sale cuisine, pour l’aimer. Je ne parle pas des potées d’injures qu’on reçoit. Au lieu de m’incommoder, elles m’excitent plutôt. J’en vois que les attaques bouleversent, qui ont le besoin peu fier de se créer des sympathies. Simple fatalité de nature, certaines femmes en mourraient, si elles ne plaisaient pas. Mais l’insulte est saine, c’est une mâle école que l’impopularité, rien ne vaut, pour vous entretenir en souplesse et en force, la huée des imbéciles. Il suffit de se dire qu’on a donné sa vie à une oeuvre, qu’on n’attend ni justice immédiate, ni même examen sérieux, qu’on travaille enfin sans espoir d’aucune sorte, uniquement parce que le travail bat sous votre peau comme le coeur, en dehors de la volonté ; et l’on arrive très bien à en mourir, avec l’illusion consolante qu’on sera aimé un jour. Ah ! si les autres savaient de quelle gaillarde façon je porte leurs colères ! Seulement, il y a moi, et moi, je m’accable, je me désole à ne plus vivre une minute heureux. Mon Dieu ! que d’heures terribles, dès le jour où je commence un roman ! Les premiers chapitres marchent encore, j’ai de l’espace pour avoir du génie ; ensuite, me voilà éperdu, jamais satisfait de la tâche quotidienne, condamnant déjà le livre en train, le jugeant inférieur aux aînés, me forgeant des tortures de pages, de phrases, de mots, si bien que les virgules elles-mêmes prennent des laideurs dont je souffre. Et, quand il est fini, ah ! quand il est fini, quel soulagement ! Non pas cette jouissance du monsieur qui s’exalte dans l’adoration de son fruit, mais le juron du portefaix qui jette bas le fardeau dont il a l’échine cassée. Puis, ça recommence ; puis, ça recommencera toujours ; puis j’en crèverai, furieux contre moi, exaspéré de n’avoir pas eu de talent, enragé de ne pas laisser une oeuvre plus complète, plus haute, des livres sur des livres, l’entassement d’une montagne ; et j’aurai, en mourant, l’affreux doute de la besogne faite, me demandant si c’était bien ça, si je ne devais pas aller à gauche, lorsque j’ai passé à droite ; et ma dernière parole, mon dernier râle sera pour vouloir tout refaire. »
Zola, L’Oeuvre, Préface de Bruno Foucart. Editions d’Henri Mitterand, Gallimard, 1983, Folio classique n°1437.

Greenpeace : une inquisition écologique ?

28 octobre 2008

Je réponds ici à un internaute choqué par l’opération commando de la “Brigade climatique “non violente” de Greenpeace” dont les membres, “après enquête”, ont sanctionné une cinquantaine de commerces du centre ville de Perpignan jugés “coupables” de laisser leurs enseignes lumineuses allumées. Cet internaute reproche donc aux militants écologistes de se substituer à la police. Ma réponse :
Daniel Ciccia,
Les militants de Greenpeace n’essaient pas de se substituer aux forces de police ni de constituer je ne sais quelle milice, ils tentent seulement d’attirer l’attention du public, comme ils le font depuis trente ans, sur certains gaspillages ou sur la destruction de notre environnement. Je sais bien qu’il y a des radicaux dans leur rang, mais cela ne doit pas faire condamner des méthodes qui restent non violentes et dont le but est d’informer. Les pays anglo-saxons ont institué depuis longtemps des “lanceurs d’alerte”, sans que l’on considère ces derniers comme des pseudo-flics verts. Ce sont ce genre de militants, il faut le rappeler, qui attirent fort heureusement l’attention du public sur des scandales comme celui des PCB ou la raréfaction des réserves halieutiques.
Vous êtes bien sévère avec Greenpeace. L’association a sans doute des défauts, mais elle ne cherche nullement a se placer au-dessus de l’Etat ou à se substituer à lui d’une quelconque manière. Je connais un peu cette ONG pour la soutenir depuis près de dix ans, bien qu’elle se situe dans une mouvance altermondialiste dont je ne partage pas la philosophie, comme vous l’aurez sans doute compris. Mais, à l’instar des questions sociales, j’estime que certains combats doivent transcender les querelles idéologiques.
Je vous assure que vous vous trompez sur le compte de Greenpeace, peut-être parce que vous n’avez pas une vue assez large de la question, ce qui est normal, on ne peut connaître tous les domaines.
Je vous ai donné un exemple, hier. En voici un autre aujourd’hui : depuis des années, des associations comme Greenpeace, les Amis de la terre, le WWF, luttent pour la préservation des forêts primaires du globe et des populations qui y vivent. C’est grâce au lobbying international de ces ONG qu’a progressé la certification du bois FSC, assurant la protection de ce biotope essentiel pour la biodiversité et la lutte contre le réchauffement climatique. C’est aussi parce que les ONG ont harcelé la communauté européenne depuis des années, et que la présidence française s’est montrée très volontariste dans ce domaine, que des mesures ont été prises au plan communautaire. On pourrait dire la même chose pour la protection des espèces marines. Or, l’Etat, qu’il soit français, espagnol ou allemand, ne se souciait pas de ces questions-là, parce qu’il ne s’y intéressait pas, et qu’il était souvent lui-même partie prenante dans la surexploitation des ressources et la dégradation de l’environnement (l’affaire du désarmement des navires de la marine en Inde, les liens du pouvoir politique avec la FNSEA, sont quelques exemples parmi bien d’autres). Si nous avions écouté un peu plus les militants écologistes, les industriels de l’automobile auraient peut-être un peu mieux anticipé certains effets de la crise actuelle, plutôt que de miser sur des véhicules très consommateurs en énergie et dont le public se détourne aujourd’hui : résultat de cette gestion de profit à court terme, des ouvriers se retrouvent sur le carreau. Je ne dis pas qu’il s’agit de la seule cause de la crise actuelle qui a des origines multiples (financières, variété de la gamme industrielle, productivité, etc), mais je me souviens très bien des ricanements avec lesquels on accueillait les écologistes, il y a quelques années, quand ils parlaient de voitures “propres”. Autre exemple : Si nous avions écouté un peu plus les associations, les différents ministres de l’Agriculture et de la pêche auraient assuré la reconversion d’un certain nombre de pêcheurs français, qui vivent aujourd’hui un drame humain, plutôt que de se contenter de faire du lobbying à Bruxelles pour des raisons clientélistes et catégorielles (l’actuel ministre, qui avait officié sous Chirac, s’est reconverti bien tardivement à la gestion “durable”).
Voyez encore les résultats du Grenelle de l’environnement : c’est parce que, pour la première fois, les ONG se sont concertées avec les représentants de l’Etat qu’un grand train de réformes est mis en place. Vous remarquerez aussi que c’est le seul sujet qui a donné lieu à un consensus à l’Assemblée nationale.

Voir tous les militants écologistes comme de dangereux gauchistes et de petits commissaires du peuple en herbe, est une vision un peu réductrice (je ne dis pas que c’est la vôtre). Nous devons apprendre à travailler ensemble. La vitalité des associations ne marque pas toujours la faillite de l’Etat de droit, elle sanctionne aussi ses limites naturelles.

30 octobre 2008
Daniel Ciccia,
Merci pour votre lien. Je connais bien tout cela. J’ai même écrit un article dans lequel je me prononce contre le principe de la désobéissance civile que j’estime dangereux (dans un contexte démocratique, cela s’entend). Mais, ce que je veux vous dire, c’est que cette réalité n’est pas tout le combat d’une grande association internationale. Car alors, se limiter à une caricature, même si elle a un fond de vérité, c’est faire exactement la même chose que de peindre la droite française comme un groupement dont le seul but serait d’enrichir les riches, les grandes entreprises, etc. Je crois qu’il faut aborder cette question avec beaucoup de nuances et essayer de voir plus en détail quelle a été l’oeuvre de chacun.

Force est de constater qu’il n’y pas encore si longtemps, la plupart des gens de droite ne comprenaient rien à l’écologie qu’ils méprisaient et considéraient seulement comme une gentille utopie émanant de babas-cool désoeuvrés, caricature opportune qui servait parfois l’intérêt de certains élus. Aujourd’hui, la planète entière s’en préoccupe, contrainte et forcée, et c’est tant mieux.

Pour autant, si l’on énumère les actes de désobéissance civile de Greenpeace, il n’y a pas de quoi fouetter un chat : faire des ronds de Zodiac dans les zones interdites du Pacifique, s’attacher à la tour Eiffel ou à une voie ferrée…
Je vous rappelle à ce propos que ce n’est pas Greenpeace qui a été jusqu’à commettre un assassinat, mais l’Etat français, le gouvernement de Laurent Fabius et de Charles Hernu, présidé par François Mitterrand (un photographe portugais tué lorsque le navire de l’ONG a été coulé par les barbouzes français). Le plus tragicomique c’est que, pendant la dernière campagne présidentielle, l’ONG tirant à boulets rouges sur Nicolas Sarkozy et évoquant la tradition pro-nucléaire des présidents français, n’avait mis dans sa liste que des présidents… de droite. C’est dire jusqu’où va la mauvaise foi idéologique, mauvaise foi que j’ai aussitôt épinglée dans un autre article à cette époque.
Tout ça pour dire, et redire, qu’il faut dépasser certaines faiblesses bien réelles pour se concentrer sur les qualités d’une grande association. Savez-vous par exemple qu’au Brésil les militants de Greenpeace risquent leur vie tous les jours et que depuis des années, les locaux de l’association ont été transformés en un véritable blockhaus ? Quitte à ce que vous me trouviez un peu idéaliste, je considère que ce combat-là est courageux et valeureux parce qu’il prépare réellement l’avenir de nos enfants. Si dans trente ans, il existe encore quelques lambeaux de forêts primaires, nous le devrons certes à la bonne volonté des Etats, aux accords internationaux, mais nous le devrons aussi aux militants de terrain qui auront su alerter l’opinion, faire des dossiers très fouillés, conseiller les hommes politiques, enfin tout ce travail dont vous ne parlez pas et que l’activisme un peu spectaculaire dissimule peut-être aux yeux du grand public.

Dernière chose, et pardon d’être aussi long, mais si le gouvernement de Nicolas Sarkozy avait fait preuve de la même fermeture d’esprit que le parti des Verts, s’il s’était limité à dédaigner les écologistes comme des adversaires qu’il se serait contenté de caricaturer, il n’y aurait pas eu de Grenelle de l’environnement, ni de consensus comme celui dont je vous parlais l’autre jour.

Commentaire posté en digression de l’article Une affaire d’Etat à la cour d’appel de Paris de Philippe Bilger

Pierre Grimal, Les mémoires d’Agrippine

Pierre Grimal, Les mémoires d’Agrippine

Présentation de l’éditeur :
“Arrière-petite-fille d’Auguste, soeur de Caligula, nièce puis épouse de Claude, mère de Néron, Agrippine est assurément une des figures les plus emblématiques et les plus mal connues des coulisses du pouvoir dans la Rome impériale. Historien de renom, biographe de Marc Aurèle et de Tacite, Pierre Grimal est ici romancier pour nous faire revivre, de façon extraordinairement intime et vivante, l’itinéraire d’une femme sûre de son essence divine, et qui toute sa vie va lutter pour assurer le pouvoir suprême à un fils dont les astres lui ont prédit qu’il la tuerait. Combat passionné, parfois pathétique et parfois féroce, où elle emploie toutes ses armes…”.
De cette période si mouvementée de la Rome impériale, j’avais gardé en mémoire le récit incisif et sans concession de Suétone, les frasques des douze césars, leur monstruosité, leurs imagination perverse, leurs amours incestueuses, leurs parricides. Cette chronique, comme celles de Tacite et de Tite-Live, est une manne inépuisable pour le romancier, et l’écrivain n’a qu’à se baisser pour puiser dans un tel matériau d’ignominies et de crimes. Mais c’est là aussi que réside le piège. La truculence de l’histoire pousse à l’hyperbole, et l’on croit se mettre au niveau du sujet en maniant la redondance et l’enflure. Pierre Grimal a su dédaigner l’appât, en traitant le sujet avec simplicité, en utilisant un style, à la fois dépouillé et d’une grande beauté classique.
En tant qu’éminent spécialiste de l’histoire romaine, l’auteur avait un second écueil à éviter, celuif de porter le regard de l’historien sur une matière qu’il a étudiée pendant plus de cinquante ans, faisant passer ainsi l’aspect romanesque au second plan. Il n’en est rien. Sa connaissance parfaite de la Rome impériale lui a au contraire permis de se concentrer sur l’aspect proprement littéraire du sujet. Il faut sans doute avoir cette connaissance intime du monde romain, de ses institutions comme de sa vie quotidienne, de ses moeurs, de sa politique ou de sa religion, pour savoir le rendre à ce point présent. L’érudit, qui s’est fait romancier, a su gommer la distance qui nous éloigne d’une époque si ancienne, sans trahir pour autant la vérité historique. On est surpris par la grande maîtrise et la fluidité de cette narration que l’on pourrait croire écrite de la main même d’Agrippine. En ne livrant de détails que ceux qui sont indispensables au récit, Pierre Grimal peut dès lors se concentrer sur la psychologie des personnages.
Et quel personnage ! Agrippine la Jeune, fille de Germanicus, descendante d’Octave et d’Antoine, soeur de Caligula, épouse de Claude – son oncle qu’elle fera assassiner – enfin mère de Néron dont Pierre Grimal a corrigé ailleurs la légende noire.
Dès les première pages, nous entrons dans le vif du sujet : Agrippine est avant tout une femme de pouvoir. Elle sait que son fils la tuera un jour – un augure le lui a annoncé ; mais si le pouvoir est à ce prix, pour elle la mort n’est rien.
« Comment oublier le jour où Balbillus, le fils de Thrasylle, qui n’était pas moins bon astrologue que son père, m’avait lancé, par défi, que Nero “règnerait et qu’il tuerait sa mère ?” Je lui avais répondu sans hésiter : “Qu’il me tue, pourvu qu’il règne !” »
En lisant ces lignes je me suis souvenu du célèbre rêve de César dans lequel le conquérant couche avec sa propre mère, rêve qu’un augure interprètera comme annonçant le pouvoir de César sur le monde. En d’autres termes, il possèdera le monde comme il a possédé sa mère. Le pouvoir est peut-être une affaire d’hommes, mais c’est au premier chef par la mère qu’il se transmet ; c’est son rêve frustré de toute puissance qu’elle communique à son fils, comme Agrippine le transmettra, mais bien plus mal, à Néron. Pour ce genre de mère, l’enfant dans lequel elle voit déjà l’homme accompli, n’est jamais qu’un instrument, le sceptre qu’elle manie à distance, le pouvoir qu’elle exerce par procuration.
Et cette obsession, cette fascination, Agrippine les a héritées elle-même de sa propre mère : « Je lui devais la volonté, profondément ancrée, de demeurer ma vie durant aussi près du pouvoir que je le pourrais ».

César : buste réalisé de son vivant, trouvé à Arles en 2007 – photo Chrystelle Chary 
 

Cette femme comprend très vite que, pour atteindre le but de sa vie, elle a besoin des hommes ; qu’ils soient père, fils ou mari, il faut les utiliser, comme on utilise une échelle dont on gravit lentement mais sûrement les marches. Quand Agrippine se demande ce que Messaline, la première épouse de Claude, espérait de ses manigances, elle connaît depuis longtemps la réponse :
« Mais que voulait-elle vraiment ? Je me le suis bien souvent demandé. D’abord, je pense, comme la plupart des femmes , dominer son mari, se substituer à lui dans les affaires de toute nature auxquelles elle prenait quelque intérêt. Cela je le comprenais, pour éprouver moi-même ce désir et aussi parce que, je le savais, il avait toujours animé les femmes romaines ».
Et pas seulement les femmes romaines, pourrait-on ajouter. Quoi qu’il en soit, un jour ou l’autre, le rêve rencontre ses limites et si jamais la femme gouverne, ce n’est que par procuration. Dans le passage suivant, on sent toute l’amertume de celle qui ne sera, pour l’éternité, que la femme de Claude ou la mère de Néron :
« Je sais, aujourd’hui quelle est la réponse des dieux. C’est Nero qui règne. Britannicus n’est plus et je voudrais qu’il fût encore vivant. J’aurais une arme contre mon fils. Et cette pensée me glace. Ai-je donc besoin d’une arme contre celui que j’ai porté au pouvoir ? Etrange retournement du destin. Je devrais être heureuse, comblée, et je ne le suis point. Ce pouvoir, est-il vrai que je le désirais pour Nero, ou pour moi-même ? Ne devait-il donc être qu’un instrument, dont j’userais à ma guise. On me dit que, dans la lointaine Bretagne, il y a des reines qui ont toutes les prérogatives des rois. Pourquoi n’en n’est-il pas de même à Rome, et faut-il qu’une femme ne puisse devenir puissante qu’en se faisant obéir d’un homme ? »
Ci-dessous : photo d’un centurion romain lors d’une reconstitution historique en 2007 – photo Luc Viatour
La recherche effrénée du pouvoir ou la volonté de le conserver donne lieu à une sorte de bréviaire de l’intelligence perverse, de la machination la plus retorse. Pierre Grimal nous fait entrevoir un monde souvent régi par des pratiques d’une cruauté extrême : des trahisons particulièrement sordides, comme celle de Latiaris, des sentences impitoyables, comme celles qui condamnent ces prisonniers à mourir lentement de faim. Ainsi Drusus : « On le priva de nourriture. Il tenta de survivre en rongeant les roseaux séchés qui formaient le rembourrage de son matelas, mais il ne tarda pas à périr ». Ailleurs, c’est une mère, Antonia, qui fait mourir d’inanition sa propre fille. Si on ignorait encore que les Machiavel et les Borgia avaient d’illustres prédécesseurs, on le découvre bien vite en lisant ces récits de trahisons, d’incestes, de complots et de meurtres. Il faut voir avec quelle rapidité le serviteur le plus zélé peut, d’un moment à l’autre, recevoir l’ordre de s’ouvrir les veines et avec quelle aisance l’on décide de supprimer un ami ou un frère. Et à cette école-là, Agrippine n’a de leçon à recevoir de personne ; ce qu’elle fait pour atteindre son rêve de puissance a de quoi glacer le sang. Ainsi quand elle spécule froidement sur la manière d’éliminer son mari Crispus tout en conservant une partie de son immense fortune. Autre exemple : lorsque devenue l’épouse de l’empereur Claude, elle s’assure que l’assassinat d’une rivale, Lollia Paulina – dont on vient de lui apporter la tête – a bien été exécuté :
« Lorsqu’on me présenta cette tête, encore souillée de sang séché, je ne la reconnus pas. Elle était si différente de la Lollia que j’avais connue, fière de sa beauté, toujours parée, sans un pouce de ses joues qui ne fut recouvert de fard, que je crus que l’on m’abusait, que, pour la sauver, on avait tué à sa place une autre femme. Mais je savais à quel signe je pourrais m’assurer que cette tête était bien la sienne. Je demandai qu’on la mît entre mes mains. Alors, j’entrouvris cette bouche crispée par la mort, je glissai mes doigts entre ses lèvres et examinai les dents. Je savais qu’on avait dû lui en enlever deux, l’une à droite, l’autre à gauche et, effectivement, je découvris les deux cavités. C’était bien Paulina. On ne m’avait pas trompée ».
Agrippine finit par se débarrasser de son troisième mari, l’empereur Claude qui, lui-même, avait déjà provoqué la mort de trente-cinq sénateurs et de deux cent vingt et un chevaliers romains, sans parler des citoyens de moindre rang, « aussi nombreux que sable et poussière ». Pour justifier son crime, Agrippine tente de lui donner un coloration civique :
« L’homme que je me proposais de tuer, ce n’était ni mon oncle, dont le souvenir s’estompait dans le passé, ni un mari qui ne l’était plus que de nom, mais un tyran, un empereur désormais peu capable d’assumer les tâches du pouvoir. ».

Buste de l’empereur Claude en Jupiter – Musée Pio-Clementino
 

Pour toutes ces raisons, Pierre Grimal est moins crédible lorsqu’il attribue à Agrippine un « curieux sentiment de culpabilité ». Aveu d’ailleurs assez contradictoire avec la confession suivante, certainement plus proche de la réalité : « Je n’avais plus honte de rien – mais avais-je eu honte, jamais ? ». De même on peut douter qu’une telle femme, même lorsqu’elle était très jeune, ait pu ressentir « un malaise » en assistant à des ventes publiques d’esclaves près du forum. Ici, Pierre Grimal communique sans doute sa propre humanité au personnage. Mais il le fait exceptionnellement et avec beaucoup de réserves. Pour le reste, la justesse du portrait s’impose. On regrette seulement que celui-ci n’ait pas été poussé un peu plus loin.
L’avènement de Néron devait donc couronner une vie d’intrigues pour arriver au pouvoir. Ce fut un travail de longue haleine.
« A tout prix, il fallait le préparer au rôle que je lui destinais. Si les efforts que nous ferions pour cela n’étaient pas vains (et pourquoi le seraient-ils ?) un jour viendrait – pas trop éloigné – où il serait le maître du monde. L’univers s’inclinerait devant lui, et lui, il s’inclinerait devant moi ».
Bien entendu, cette manigance à la fois perverse et narcissique passe pour une sorte d’altruisme et se trouve grimée des couleurs de l’amour maternel :
« Je l’interrompis, excédée par tant d’insolence et de froideur, « Mon fils, sache que tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour nous, pour nous deux, moi et toi. Il est temps maintenant que tu prennes ta place auprès de ta mère. ».
Mais c’est finalement un échec cuisant :
« Ainsi, tout ce que j’avais espéré au cours de ma vie, le fruit même de mes intrigues et de mes crimes, tout m’échappait. Ne restaient que les haines que j’avais fait naître et, pour moi, la honte de l’échec ».
En désespoir de cause, comprenant que l’ascendant de la jeune Popée sur son fils triomphera de ses propres manoeuvres, Agrippine ajoute une nouvelle infamie à la longue liste de celles qu’elle a déjà commises.
« Je me suis offerte à lui, pendant les Saturnales. J’étais montée avec lui dans sa litière et, là, je le serrai contre moi. Il ne résista pas. Nous échangeâmes des baisers, qui n’étaient pas ceux d’une mère et d’un fils. »
Néron lui avait confié un jour qu’il répugnait à faire assassiner un homme ; il dut bien sûr s’y résoudre assez rapidement , or, parmi ses victimes, allait bientôt figurer l’une de ses proches, sans doute la plus coriace, sa propre mère, Agrippine (1).
Pierre Grimal, Les mémoires d’Agrippine, Les éditions de Fallois, Paris, 1992, 355 p.
(1). Comme dans les Damnés de Luchino Visconti, la relation incestueuse s’achève par le matricide.
Pour toute référence à ce texte, merci de préciser : Laurent Dingli, “Pierre, Grimal, Les mémoires d’Agrippine”, Le site de Laurent Dingli, octobre 2008.
Dimanche 12 octobre 2008

Écologie et société : pour une vision globale

L’avancée incontestable du Grenelle de l’environnement, la mise en place de projets parfois ambitieux, mais aussi l’apparition prévisible des premières contradictions au sein de notre société, permettent aujourd’hui de poursuivre le débat sur la croissance.

L’opposition entre une vision exclusivement productiviste de l’économie et la nécessité de préserver notre biotope se pose non seulement en France, mais dans tout le reste du monde. Ce sera l’une des questions majeures de ce début de XXIème siècle.
Si les mentalités ont sensiblement évolué depuis plus d’un an, nous sommes toujours à la recherche d’une troisième voie et nous tâtonnons pour savoir comment donner corps à ce changement crucial de paradigme.
Tension sociale et contradictions de l’action publique
Grâce à l’impulsion donnée par les ONG, à l’ébauche d’une mobilisation internationale mais aussi à l’accélération des dérèglements climatiques, nous acceptons progressivement et très partiellement de remettre en cause notre modèle de société. Il est assez révélateur que, lors de sa dernière conférence de presse, le président de la République se soit prononcé en faveur d’une croissance qualitative et non plus seulement quantitative (1) .
Dès la fin du Grenelle cependant, l’incompatibilité entre les deux systèmes – l’ancien que nous n’avons pas encore délaissé et le nouveau qui reste à l’état de projet et suscite de multiples controverses – cette incompatibilité est devenue criante. Nous pourrions citer quelques exemples : projet de l’autoroute A65 entre Langon et Pau, contournement ouest de Strasbourg, infrastructures envisagées dans l’estuaire de la Gironde, port méthanier dans la région du Havre, condamnation lourde de l’association Kokopelli qui tente de préserver la diversité végétale, etc. Tous ces événements nous invitent à repenser l’aménagement du territoire, la politique des transports en milieu rural, l’économie locale et la pérennité des emplois, la préservation des espèces menacées et des milieux fragiles. La récente publication du rapport Attali pose à son tour la question de la cohérence de l’action publique. Non pas que l’ensemble de ce projet soit en contradiction avec les engagements du Grenelle. Mais, sans entrer ici dans le détail des 316 articles, l’absence de transversalité et surtout l’éparpillement des mesures ne militent pas en faveur d’une vision globale. Dès avant les élections présidentielles, les associations de protection de l’environnement avaient demandé que la dimension écologique ne soit plus seulement une préoccupation parmi d’autres de l’action publique, mais qu’elle en devienne le coeur. La création d’un grand Ministère de l’écologie et du développement durable (MEDAD), puis les négociations du Grenelle, ont constitué des étapes essentielles de ce processus. Pour autant, nous sommes encore loin d’avoir repensé notre organisation sociale.
Le débat se révèle d’ailleurs très passionné. En matière d’OGM, la décision prise par Nicolas Sarkozy d’activer la clause de sauvegarde a suscité la réaction violente du président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, alors que le projet de loi sera examiné demain par le Sénat sur le rapport de Jean Bizet, dans un sens plutôt favorable aux semenciers ; certains agriculteurs, proches de la FNSEA, ont même prôné la « désobéissance civile » dont leur adversaire, José Bové avait lui-même usé et abusé. Il y a peu de temps encore, le refus opposé par le président de la République au projet minier de la montagne de Kaw en Guyane a suscité une réaction très vive du patronat. Selon Adrien Aubin, président du Medef local, c’est “le non du mépris” et, d’après la FEDOMG (Fédération des opérateurs miniers guyanais), c’est un “non inacceptable”. Cette tension, qui dépasse largement les clivages politiques, présage de la vivacité des échanges parlementaires. La peur exprimée par certains députés d’être dessaisis de leur prérogatives au profit de collèges d’experts montre à quel point la nouvelle gouvernance est difficile à élaborer. Au sein de la société française, les parlementaires eux-mêmes ne sont pas à l’abri d’un conservatisme de type corporatiste.
Ces tensions, ces oppositions frontales, ces contradictions pratiques, n’ont cependant rien de surprenant si l’on songe que nous entamons probablement un changement radical de civilisation. Nous devons en effet tout repenser : notre rapport à l’espace, notre tissu social, le lien que nous entretenons entre le bien-être matériel et la « qualité de la vie » – une notion relative et particulièrement complexe. Dans ce cadre, le débat est non seulement nécessaire, il est même indispensable. Définir une action globale ne signifie pas qu’il faille ériger un système totalisant ou totalitaire.
Les bienfaits de l’émulation
Au niveau méthodologique, il faut inventer un moyen terme entre l’émulation et la régulation, ou plutôt un équilibre subtil entre l’incitation et l’édiction de règles. Le fait de pouvoir concilier la liberté individuelle et la préservation du biotope sera l’un des défis des années à venir. L’émulation joue déjà un rôle majeur dans la réorientation de l’économie mondiale. Un exemple parmi d’autres. La mise en place du protocole REACH par l’Union européenne a conduit des sociétés américaines à adopter les mêmes normes chimiques pour se mettre au niveau du marché.
Emulation mais aussi collaboration. Des partenariats écologiques se multiplient depuis quelques années : protocole récemment signé entre Paris et Pékin pour la mise en place sur le territoire chinois de constructions HQE (haute qualité environnementale), action de l’Institut international d’ingénierie de l’eau (2iE) siégeant au Mali, ou encore « service d’accès en ligne pour la recherche sur l’environnement » (OARE), partenariat international, lancé par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) (2) . Malgré toutes ces initiatives, les pays développés doivent encore réaliser un effort substantiel de transfert de technologies en direction des pays émergents et surtout des pays en voie de développement.
Un peu partout dans le monde, on assiste à une véritable surenchère en matière environnementale, surenchère dont les causes sont multiples : renchérissement des matières premières, notamment des hydrocarbures, désastres climatiques, engagement éthique, etc. ; la volonté des Emirats arabes unis de créer une ville écologique, véritable laboratoire pour les énergies renouvelables, est l’un des exemples les plus récents de cette tendance.
Une voie intermédiaire : la fiscalité
L’idée de fiscaliser la question, c’est-à-dire de prendre en compte le coût écologique des produits, fait aussi son chemin. Elle est incontournable si l’on veut concrétiser la rupture et encourager de nouvelles attitudes de consommation. Incitatif, l’argument financier peut aussi prendre la forme d’une sanction pénale. En France, le procès de l’Erika consacre le principe essentiel de “préjudice écologique”. Pour la première fois, l’écosystème n’a plus seulement une valeur en fonction de sa rentabilité, c’est-à-dire de son utilité immédiate pour l’homme.
En matière de réorientation économique et fiscale, je prendrai deux exemples très différents pour illustrer la possibilité d’allier développement et protection de la nature, par le biais d’investissements croisés. En Espagne, plus de 150 000 arbres fruitiers, couvrant une surface de 230 ha, ont été plantés par le FAPAS (Fonds de protection des animaux sauvages) afin de nourrir les ours de la région. L’opération, qui a coûté plus d’un million d’euros, a été financée par l’entreprise Parc éolien de Belmonte SA. en contrepartie de l’autorisation donné par le gouvernement des Asturies d’établir dans la Sierra de Begega un parc éolien de 46 aérogénérateurs. Ainsi, non seulement la protection de l’ours se voit-elle favorisée, mais la collectivité bénéficie encore d’énergies renouvelables et d’un nouveau puits de carbone. A une toute autre échelle, au Costa Rica, pays de l’excellence écologique, la fiscalité est investie dans le reboisement de la forêt. En 2007, le Costa Rica a ainsi planté plus de cinq millions d’arbres (c’est la plantation par habitant la plus importante au monde). Dès 1996, le pays avait décidé de taxer les combustibles fossiles et d’allouer 3,5% de l’argent recueilli au Fond National pour le Financement de la Foresterie. Nous pourrions citer encore bien des cas où des ONG et des institutions internationales, tentent de concilier la préservation de l’identité locale, la lutte contre la pauvreté et la protection de l’environnement.
L’idée d’une mesure mondiale progresse en matière de fiscalité écologique. Le dernier rapport du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) préconise ainsi la mise en place d’une taxe carbone au niveau global. L’un des enjeux de la réforme sera d’établir cette fiscalité sans pénaliser pour autant la protection sociale et la vitalité des entreprises.
La réglementation
L’émulation, la réorganisation économique et l’incitation fiscale ne peuvent toutefois résoudre toutes les difficultés, tant en matière de lutte contre les Gaz à effet de serre, qu’en matière de préservation de la biodiversité.
Comme toute action publique, la mise en oeuvre d’une politique environnementale est dépendante d’un certain nombre de paramètres socio-économiques, géographiques, politiques, démographiques et culturels. Évoquons à nouveau la déforestation. Celle-ci est souvent liée à l’extension de l’élevage, de l’industrie papetière ou de l’exploitation d’agrocarburants de première génération ; elle représente l’un des facteurs les plus importants d’émissions de gaz à effet de serre. Or le modèle du Costa Rica est pour l’heure difficilement exportable dans d’autres régions du globe, comme le Brésil où, suivant Greenpeace, la destruction de la forêt amazonienne a enregistré une nouvelle augmentation à la fin de l’année 2007. Des études américaines laissent d’ailleurs craindre une baisse des précipitation sur l’Amazonie, ce qui aggraverait encore le phénomène. De même, en Afrique, la nécessité de préserver l’environnement se heurte à de multiples obstacles, comme la pauvreté, la guerre civile et la corruption.
Si des reboisements importants sont effectués en Asie (Chine, Vietnam), et bien que la nature ait une capacité d’adaptation étonnante, ces forêts nouvelles, constituées d’essences en nombre très limité, ne peuvent remplacer l’extrême richesse biologique des forêts primaires dont la destruction se poursuit, comme dans le Bassin du Congo, en Tasmanie, en Birmanie ou en Indonésie. Ce dernier pays constitue l’exemple type du développement mal pensé. La culture du palmier à huile entraîne une dégradation majeure et irréversible du biotope. En échange d’un profit rapide, la biodiversité et les cultures des peuples autochtones sont éradiquées. L’idée formulée lors de la conférence de Bali visant à subventionner la conservation des forêts indonésiennes – de leur attribuer ainsi un prix écologique, est intéressante, mais pourrait se transformer en arme à double tranchant.
En Europe, l’édiction de règles strictes est tout autant indispensable. L’exemple des quotas de pêches est très éloquent sur ce point. L’incitation seule, comme les accommodements obtenus sous la pression des lobbies, se sont révélés incapables d’enrayer la raréfaction alarmante des réserves halieutiques. Les quotas eux-mêmes parviennent difficilement à juguler l’hémorragie.
Au plan mondial, l’un des problèmes majeurs auxquels nous sommes confrontés est celui de la lutte contre l’exploitation illégale des ressources, contrebande facilitée par la corruption, la pauvreté, la désorganisation des autorités locales ou encore les mauvaises habitudes de consommation des pays riches : essences rares des forêts primaires, orpaillage clandestin destructeur comme en Guyane, commerce d’espèces animales en voie d’extinction, consommation de viande de brousse facilitée par la déforestation, disparition du thon rouge de Méditerranée pêché sous pavillon de complaisance libyen, navires-usines ratissant la côte occidentale de l’Afrique ou les abysses, etc.
Dans le domaine de l’érosion de la biodiversité, nous devons prendre en compte la conjugaison des facteurs aggravants : à l’exploitation légale des ressources, dont le poids est déjà trop lourd pour la planète, s’ajoute donc le pillage illégal, mais aussi les conséquences de la dérégulation climatique, conséquences difficiles à mesurer et quasiment impossible à prévoir (3) .
Si les caractéristiques géopolitiques, économiques et sociales jouent un rôle déterminant dans la protection de l’environnement, il ne faut pas sous-estimer cependant l’impact de la volonté politique. Il est très intéressant de noter à ce sujet que des pays comme la Colombie ou le Costa-Rica possèdent un excellent “indice de performance écologique” (4) .
La prise de conscience de l’opinion publique et le volontarisme des décideurs constituent donc un élément majeur de la « rupture ». Sans doute, un changement de société ne se décrète-t-il pas dans un bureau. La communauté internationale évitera certainement de reproduire les erreurs idéologiques du siècle précédent. Pour autant la diffusion d’hypothèse et de projets, la définition de grandes orientations, d’une « politique de civilisation », pour reprendre l’expression d’Edgar Morin, contribuent probablement à la recherche d’une solution. Comme toute création humaine, l’économie est à la fois le fruit d’un rapport de force subtile et d’une convention. Il ne s’agit donc pas d’imposer un système, mais d’accompagner l’action d’une réflexion aussi malléable et évolutive que possible. Ainsi pourrions-nous distinguer quelques principes fondamentaux à partir desquels pourrait se greffer cette nouvelle approche.
Vers un nouvel humanisme
Pour sortir de la contradiction entre croissance et décroissance, entre l’idée d’un progrès linéaire et la nécessité de préserver notre biotope, il est indispensable de définir des priorités au sein d’une vision globale. Le nouveau modèle devrait inclure comme critères incontournables les trois facteurs suivants :
1. La répartition plus équitable des richesses et le respect des droits de l’homme.
2. La préservation de la diversité biologique et du milieu naturel.
3. La prise en compte de la souffrance animale.
J’insiste sur la solidarité de ces trois éléments et le caractère global de l’action à mener. Il n’y aura pas de véritables solutions au plan environnemental sans justice sociale ni respect du vivant.
D’une manière générale, la politique de civilisation devrait avoir comme ligne directrice : la satisfaction des besoins fondamentaux d’une part (eau, alimentation, santé, logement…), la liberté et le respect de la diversité de l’autre. Car une fois que l’être humain a satisfait ses besoins vitaux, la diversité (biologique et culturelle) constitue la clé de son épanouissement.
Premier point : moraliser l’économie . Ce n’est pas à l’éthique de s’adapter à l’économie et à la finance, mais à celles-ci d’intégrer un projet éthique, respectueux des hommes et de l’ensemble du vivant. L’idée d’un commerce biologiquement et socialement équitable doit devenir un impératif des échanges mondiaux. Ce n’est pas une utopie, mais un nouveau droit à construire de manière contractuelle. La crise des « subprimes » aux Etats-Unis qui a jeté des familles entières à la rue, les scandales de Bhopal, il y a vingt-quatre ans et, plus récemment, ceux de l’Erika ou du Probo Koala – c’est-à-dire des scandales dus à l’absence de règles éthiques internationales strictes – ne devraient plus se reproduire. Il en va de même de l’exploitation de travailleurs-esclaves dans la collecte du diamant en Afrique de l’Ouest ou dans la fabrication de produits à bas coût en Chine (textile) ou en Brésil (canne à sucre, maïs OGM). Il est donc indispensable d’intégrer un coût social et écologique dans toute transaction commerciale (5) .
Deuxième point : l’éducation et l’information constituent les deux voies royales de la “rupture” écologique. Elles seront bien entendu protéiformes, respectueuses de la liberté individuelle, comme de la diversité sociale et culturelle. L’éducation et l’information seront surtout porteuses d’une vision globale, permettant de relier l’individu à la diversité du vivant et du milieu naturel.
Enfin, comme l’ont déjà écrit d’illustres humanistes (Albert Schweitzer, Romain Gary, Théodore Monod), notre degré de civilisation dépendra aussi du respect que nous saurons témoigner à l’animal. Dans ce domaine, nous avons beaucoup à apprendre des autres philosophies, religions, ou cultures, comme l’hindouisme, le bouddhisme, l’animisme… La pensée occidentale elle-même est une source de réflexion très riche. Mais notre système matérialiste et productiviste actuel nous a trop souvent déconnectés du vivant et conduits à réifier l’animal. Cette vision utilitariste est une voie sans issue. Elle constitue un appauvrissement sur le plan éthique et spirituel ainsi qu’un désastre en matière de santé publique.
Pour donner une impulsion au changement de société, il faut accroître la coopération internationale et l’harmonisation des règles éthiques du commerce.
La création de l’ONUE, probabilité ou utopie ?
Dans ce cadre, l’élargissement et la réforme de l’OMC ne pourrait constituer qu’une étape pour ne pas dire un pis-aller. Il faudrait parallèlement mettre en place une nouvelle organisation internationale. Dès 2003, des associations comme Agir pour l’environnement, des responsables politiques, tel l’ancien président de la République française, Jacques Chirac, ont invité la communauté mondiale à créer une Organisation des nations unies pour l’environnement (ONUE). Le 2 et le 3 février 2007, une conférence pour une gouvernance écologique mondiale s’est tenue à Paris. Le groupe des Amis de l’ONUE, créé à cette occasion, s’est lui-même réuni à Agadir au mois d’avril suivant. Le projet prenait forme et le 5 février, à Genève, le ministre des Affaires Etrangères, Bernard Kouchner, appelait à la création d’une organisation mondiale, tout en soulignant l’éparpillement et les limites des institutions existantes, tant sur le plan politique que financier. Il faut rappeler qu’il existe aujourd’hui près de 500 traités et accords internationaux relatifs à l’environnement dont 300 ont un caractère régional (6) . Il y a quelques jours enfin, Nicolas Sarkozy reprenait l’idée d’une ONUE, lors du passage du prix Nobel Al Gore à l’Elysée.
Pour autant, cette organisation ne devrait pas se limiter aux questions environnementales, mais intégrer la dimension globale que j’ai évoquée. Reste à savoir quelles seront ses prérogatives exactes. Consultative dans un premier temps, elle devrait jouir d’un pouvoir de décision et d’une capacité d’intervention rapide. Inutile de détailler ici les innombrables difficultés pratiques d’un tel projet. Nous pourrions commencer modestement par coordonner et centraliser les institutions internationales déjà existantes, comme l’a suggéré le ministre des Affaires étrangères. Dans un second temps, chaque Etat renoncerait à une part infime de sa souveraineté (en exiger davantage dans le contexte géopolitique probable des cinq ou dix années à venir relèverait de l’utopie) ; il serait peut-être alors possible d’instaurer une entité similaire à celle de l’union européenne dont la souplesse permet de concilier à la fois le principe d’une indépendance nationale relative et celui d’une communauté de nations active. Au niveau des prérogatives, cet organe se trouverait ainsi à mi-chemin entre l’actuelle Organisation des nations unies et l’Union européenne.
Cette idée ne semble pas contredire l’analyse de l’historien et philosophe Marcel Gauchet, suivant lequel les Etats-nation resteront les principaux médiateurs de la mondialisation ; même si, pour ma part, j’estime que la contrainte croissante du dérèglement climatique entraînera une plus grande dilution des entités nationales au profit d’une structure internationale (le philosophe ne prend pas en compte le paramètre écologique). De plus en plus, la communauté internationale sera en effet amenée à mettre en place une gestion de crise pour faire face aux accidents climatiques (accueil des réfugiés, anticipation de certaines catastrophes comme la sécheresse dans le Sud de l’Afrique et de l’Asie, laquelle nécessite d’ores et déjà des investissements lourds…).
Ce qui nous manque le plus, ce ne sont pas des commissions, ce ne sont pas des organisations, ce qui nous manque c’est une volonté collective et surtout une vision d’ensemble susceptible de déboucher sur une action globale.
(1) Chacun sait que le président de la République s’est inspiré en partie des thèses développées par Edgard Morin. Celui-ci déclarait lors d’un entretien avec Anne Rapin en 1997 :« Cette dégradation de la qualité par rapport à la quantité est la marque de notre crise de civilisation car nous vivons dans un monde dominé par une logique technique, économique et scientifique. N’est réel que ce qui est quantifiable, tout ce qui ne l’est pas est évacué, de la pensée politique en particulier. Or, malheureusement, ni l’amour, ni la souffrance, ni le plaisir, ni l’enthousiasme, ni la poésie n’entrent dans la quantification ».
(2) L’objectif du programme OARE est de permette aux pays en voie de développement d’accéder gratuitement à l’une des plus importantes collections de littérature scientifique sur l’environnement.
(3) Le ralentissement, voire l’interruption du Gulf Stream constituant l’un des scénarii catastrophes évoqués par les scientifiques depuis plus de dix ans. Par ailleurs, les récifs coralliens sont déjà menacés de disparition, notamment dans les Caraïbes, en raison du réchauffement climatique, des ouragans et de l’activité humaine (rapport de l’Unesco à paraître).
(4) Selon “l’indice de performance écologique”, les Etats-Unis sont 39e, tandis que la Chine arrive à la 105e place et l’Inde à la 120ème«. La Suisse occupe la première, la France, la dixième. Challenge du 23-1-2008, d’après le forum de Davos.
(5) L’idée d’un commerce équitable progresse. Pour prendre un exemple récent, l’entreprise mondiale de confiserie Cadbury a annoncé la mise en place du Partenariat pour le cacao, en collaboration avec le Programme des Nations Unies pour le Développement, le Gouvernement ghanéen et divers partenaires, afin d’assurer des moyens de subsistance durables à un million de cultivateurs de cacao au Ghana, en Inde, en Indonésie et dans les Caraïbes. Mais ce projet n’évoque pas la question environnementale. D’une manière générale, il n’est pas toujours facile de faire la part entre la volonté réelle de réforme et la communication d’entreprise.
(6) Voir le discours de Bernard Kouchner du 5 juillet 2007.
Autres liens : Sur les OGM et le jugement rendus contre Kokopelli, voir l’excellent article de Corinne Lepage ainsi que des informations sur le rapport du sénateur de la Manche Jean Bizet (commission économique et sociale du sénat). Le projet de loi sera examiné à partir de demain par le Sénat. Sur le partenariat international, le site de l’INRA PACA. Pour la fiscalité verte se reporter entre autres à l’article de Kate Galbraith, dans The Economist, traduit dans le numéro spécial de Courrier international, “Le Monde en 2008”, p. 66. Et ibid. p. 46 le très intéressant sujet de Peter Collins, sur le problème de la déforestation dans la région Asie-Pacifique. Si vous cherchez des informations sur la politique du Costa Rica voir les sites de caradisac et de novethic. Quant à la menace de famine dans le sud de l’Afrique et de l’Asie voir la dépêche AFP du 1er février de Jean-Louis Santini. Pour l’appel de Nicolas Sarkozy à la création d’une ONUE : dépêche AFP du 29 janvier, toujours sur Yahoo.

Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques

« Je hais les voyages et les explorateurs ». C’est ainsi que Claude Lévi-Strauss débute Tristes tropiques, ouvrage publié en 1955 dans la célèbre collection « Terre humaine » dirigée par Jean Malaurie. Cet incipit, dont la concision fait la force, résume en partie la substance du livre. Il exprime la contradiction du monde contemporain que Claude Lévi-Strauss a comprise et disséquée bien avant d’autres. Car on n’a jamais tant parlé de voyage qu’à notre époque désenchantée où celui-ci n’existe plus, un peu comme ces hommes que l’on célèbre, pour la première fois, le jour de leur oraison funèbre. Le voyage, le vrai, celui qui induit une immersion totale dans l’inconnu, fait désormais partie de l’Histoire. Mais cette phrase préliminaire exprime avant tout la volonté du scientifique de se porter constamment vers l’essentiel, c’est-à-dire de s’effacer derrière l’objet de l’étude, en débarrassant le récit de ce qu’il appelle joliment les scories de la mémoire. C’est aussi parce que Claude Lévi-Strauss a hésité pendant quinze ans à publier, éprouvant « une sorte de honte et de dégoût » pour ce type de relation, que son récit est devenu une référence scientifique majeure et une oeuvre d’une grande qualité littéraire (1).
Ce qu’il rejette, c’est l’esbroufe conquérante, la vulgarisation tapageuse et outrancière, l’appauvrissement d’une activité dévoyée par les globe-trotters et les marchands du temple. D’un côté, le voyage-spectacle que des aventuriers autoproclamés diffusent dans de belles salles de conférences, à grand renfort de films et de diapositives ; de l’autre, la discrétion et l’effort, le petit pavillon « sombre, glacial et délabré » du Jardin des Plantes dans lequel un groupe de passionnés se réunissait autrefois pour écouter l’exposé des explorateurs, au retour de leur périple. Il y a quelque chose de caverneux dans le savoir et l’austérité du cadre reflète assez bien le dépouillement nécessaire à la connaissance.

L’ethnologue avec le petit singe Lucinda, son compagnon de voyage au Brésil (1935-1939) – Crédit Claude Lévi-Strauss

C’est au début des années quarante, sur le paquebot qui le mène aux Etats-Unis que Claude Lévi-Strauss prend conscience de ce qu’est un monde plein, celui des grandes densités humaines et d’une croissance aux conséquences souvent dévastatrices. C’est déjà, en filigrane, le monde de l’après-guerre qui se dirigera à marche forcée vers la globalisation. En lisant le passage suivant, rédigé en 1955, mais dont la trame fut conçue dès 1941, on mesure la clairvoyance exceptionnelle de l’auteur:
« Aujourd’hui où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud, où l’Asie toute entière prend le visage d’une zone maladive, où les bidonvilles rongent l’Afrique, où l’aviation commerciale et militaire flétrit la candeur de la forêt américaine ou mélanésienne avant même d’en pouvoir détruire la virginité, comment la prétendue évasion du voyage pourrait-elle réussir autre chose que nous confronter aux formes les plus malheureuses de notre existence historique ? Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n’a certes pas réussi à les produire sans contrepartie (…) l’ordre et l’harmonie de l’Occident exigent l’élimination d’une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la terre est aujourd’hui infectée. Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité ».
Un peu plus loin, l’ethnologue emploie les deux acceptions du mot culture pour évoquer cette perte irrémédiable de diversité. La culture, au sens propre, celle des fruits de la terre, comme celle de l’esprit, tendent désormais à l’uniformité.
« Je comprends alors la passion, la folie, la duperie des récits de voyages. Ils apportent l’illusion de ce qui n’existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l’accablante évidence que vingt mille ans d’histoire sont joués. Il n’y a plus rien à faire : la civilisation n’est plus cette fleur fragile qu’on préservait, qu’on développait à grand-peine dans quelques coins abrités d’un terroir riche en espèces rustiques, menaçantes, sans doute, par leur vivacité, mais qui permettait aussi de varier et de revigorer les semis. L’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat ».
Avons-nous, cinquante ans plus tard, un autre spectacle devant les yeux ? Claude Lévi-Strauss n’avait-il pas écrit ce que nous découvrons aujourd’hui ou feignons de découvrir avec cet ahurissement désolé qu’on toujours les esprits simples ? Sans doute ne faut-il pas voir dans ces lignes le reflet d’une pure nostalgie pour un monde idéalisé et à jamais révolu. Certes, le regret est manifeste, mais il s’agit surtout de ne pas sombrer dans la supercherie universelle qui célèbre la diversité une fois que celle-ci est mourante, un peu comme si l’assassin venait baigner de larmes la dépouille encore chaude de sa victime. L’homme est ainsi fait ; il ne veille jamais que sur les agonisants ou sur les morts. Il a toujours eu le goût des animaux empaillés et des musées et il mettra souvent plus d’énergie à ressusciter le diable de Tasmanie qu’à l’empêcher de disparaître. Il y a en lui cette dramaturgie du deuil éternel et il s’est toujours complu à entonner le vaste concert des pleureuses impuissantes. Favorisés par le formidable essor technique et l’incroyable élan démographique de l’après-guerre, les ego surdimensionnés se sont multipliés, pullulant désormais comme les cellules cancéreuses d’un corps métastasé. L’homme meurt d’une espèce d’empoisonnement interne, déclarait encore récemment l’ethnologue.
Mais Lévi-Strauss ne se contente pas de faire la chronique d’un monde à l’agonie, car il s’agit-là du socle même de son approche scientifique : dans quelle mesure la présence et le regard de l’observateur modifie la réalité même de l’objet observé : vieux débat épistémologique que l’ethnologue a su rajeunir et transformer.

« (…) si honnête que soit le narrateur, il ne peut pas, il ne peut plus nous livrer (ses modernes

Indien nambikwara © Claude Lévi-Strauss

assaisonnements) sous une forme authentique. Pour que nous consentions à les recevoir, il faut, par une manipulation qui chez les plus sincères est seulement inconsciente, trier et tamiser les souvenirs et substituer le poncif au vécu. J’ouvre ces récits d’explorateurs : telle tribu qu’on me décrit comme sauvage et conservant jusqu’à l’époque actuelle les moeurs de je ne sais quelle humanité primitive caricaturée en quelques légers chapitres, j’ai passé des semaines de ma vie d’étudiant à annoter les ouvrages que, voici cinquante ans, parfois tout récemment, des hommes de science ont consacré à son étude. ».

En relisant ce passage, qui pourrait s’adapter à tous les domaines de la recherche et de la création, me vient à l’esprit une phrase que je me répète fréquemment et qui me contraint à l’humilité : c’est souvent par ignorance que nous croyons innover et ce que nous pensons découvrir l’a été par d’autres, cinquante ans ou cinq cents ans plus tôt.
Pour illustrer son propos, Claude Lévi-Strauss aborde la mise en situation de l’objet d’étude, un peu comme ces pièces archéologiques dont la position, lors des fouilles, permet d’atténuer le mystère. L’exemple a trait aux rites de passage, ceux des Indiens des plaines et du plateau nord-américains.
“Chez un bon nombre de tribus de l’Amérique du Nord, le prestige social de chaque individu est déterminé par les circonstances entourant des épreuves auxquelles les adolescents doivent se soumettre à l’âge de la puberté. Certains s’abandonnent sans nourriture sur un radeau solitaire ; d’autres vont chercher l’isolement dans la montagne, exposés aux bêtes féroces, au froid et à la pluie. Pendant des jours, des semaines ou des mois selon le cas, ils se privent de nourriture : n’absorbant que des produits grossiers, ou jeûnant pendant de longues périodes, aggravant même leur délabrement physiologique par l’usage d’émétiques. Tout est prétexte à provoquer l’au-delà : bains glacés et prolongés, mutilations volontaires d’une ou de plusieurs phalanges, déchirement des aponévroses par l’insertion, sous les muscles dorsaux, de chevilles pointues attachées à des cordes à de lourds fardeaux qu’on essaye de traîner “.

Indien Crow 1908 © Edward S. Curtis

Ce paragraphe évoque, entre autres, les rites de passage des Lakota (sioux) qui furent assez bien vulgarisés dans le film d’Elliot Silverstein, Un homme nommé cheval. Mais je pense surtout au récit exceptionnel de l’indien Chuki Talayesva, dont le livre, Soleil hopi, préfacé par Claude Lévi-Strauss, toujours dans la collection « Terre humaine », constitue l’un des rares témoignages directs que nous possédions sur ces usages. On pourrait multiplier les analogies avec les pratiques des communautés africaines, asiatiques ou mélanésiennes, mais au-delà de ces illustrations, ce qu’il importe de retenir dans la démonstration de l’ethnographe, c’est la remise en situation du rite et de l’individu dans l’organisation générale du groupe auquel ils appartiennent.

« Dans l’état d’hébétude, d’affaiblissement ou de délire où les plongent ces épreuves, ils espèrent entrer en communication avec le monde surnaturel. Emus par l’intensité de leurs souffrances et de leurs prières, un animal magique sera contraint de leur apparaître ; une vision leur révèlera celui qui sera désormais leur esprit gardien en même temps que le nom par lequel ils seront connus, et le pouvoir particulier, tenu de leur protecteur, qui leur donnera, au sein du groupe social, leurs privilèges et leur rang ».

Les rites de passage accompagnent tous les bouleversements de

Indien apache 1906 © Edward S. Curtis

la vie humaine, de la naissance à la mort en passant par le mariage. Dans le cas de la puberté, ils offrent aux adolescents le moyen de se confronter à leur vie psychique, notamment par le biais du rêve, de l’hallucination, de la fatigue et de l’isolement volontaires. Le rite n’en demeure pas moins très codifié par le groupe. Dans ce cadre, quel marge reste-t-il à l’individu ? Se contente-t-il de suivre mécaniquement un « corpus » de règles non écrites ou peut-il affirmer pleinement son identité ?

« Le meilleur moyen de forcer le sort serait de se risquer sur ses franges périlleuses où les normes sociales cessent d’avoir un sens en même temps que s’évanouissent les garanties et les exigences du groupe : aller jusqu’aux frontières du territoire policé, jusqu’aux limites de la résistance physiologique ou de la souffrance physique et morale. Car c’est sur cette bordure instable qu’on s’expose soit à tomber de l’autre côté pour ne plus revenir, soit au contraire à capter, dans l’immense océan de forces inexploitées qui entoure une humanité bien réglée, une provision personnelle de puissance grâce à quoi un ordre social autrement immuable sera révoqué en faveur du risque-tout. »
Le rituel s’inscrit donc, avant tout, dans le fonctionnement global de la communauté. L’analyse anthropologique de Lévi-Strauss, influencée par la linguistique structurale de Roman Jacobson, se différencie ici très nettement des conclusions développées par Sigmund Freud dans Totem et Tabou. Si l’ethnologue s’écarte de la vision substantialiste de Durkheim, il n’adhère pas non plus à l’explication symbolique de Freud pour qui le totémisme rappellerait le meurtre du « père de la horde primitive ». A l’instar des langues, le fonctionnement d’une communauté humaine dépend, pour Lévi-Strauss, de l’interaction de ses composantes, ainsi que de ses caractéristiques environnementales, psychologiques, historiques, sociales, etc. Plaquer la notion de complexe d’Oedipe sur l’organisation des Inuit ou des Papou, sans s’attacher à comprendre la spécificité de leur culture, constitue à ses yeux une approche abusive (2). Pour autant, les démarches structuralistes et psychanalytiques ne sont pas foncièrement inconciliables. Et si l’on évite les positions extrêmes, leur complémentarité se révèle souvent fertile.

Rituel de passage au Malawi © Steve Evans

Pendant la phase de bouleversement que traverse l’adolescent, ce dernier tente d’établir un équilibre précaire entre l’affirmation de sa propre identité et son insertion dans le groupe. Au cours de cette phase du développement individuel, le tumulte de sa vie psychique prend souvent la forme d’une surcharge d’excitations et parfois même d’un débordement. Lors de l’adolescence, l’appareil mental doit en effet se réadapter à une double métamorphose, psychique et physique : or la recherche codifiée de limites, au cours de rites extrêmes, traduit sans doute, en partie, ce débordement interne. Dans les sociétés traditionnelles, l’individu parvient à réguler ce trop plein, non seulement en lui attribuant un sens, mais aussi, et de manière complémentaire, en se réinsérant lui-même au sein du groupe. On comprend aisément à quel point l’accompagnement de la communauté est indispensable, pour ne pas dire vital. Grâce au rite de passage, l’adolescent essaie de maîtriser sa métamorphose, tant sur le plan physique que psychique. Et, pour y parvenir, sa communauté l’engage à la mettre en scène. Je dirai même, qu’en sanctionnant un nouvel équilibre entre l’individu et la société, et surtout en permettant à l’adolescent de découvrir ses propres limites, le rite de passage lui donne l’occasion de mieux évaluer le rapport entre ses instincts de vie et ses instincts de mort (3).

L’analogie entre les sociétés “premières” et celles que les ethnologues qualifient de “complexes”, rencontre toutefois rapidement ses limites. Il faut avoir l’humilité de Claude Lévi-Strauss pour accepter cet part d’inaccessible : « Le rêve, “dieu des sauvages”, disaient les anciens missionnaires, comme un mercure subtil a toujours glissé entre mes doigts ». Il y a quelque chose de très beau et de foncièrement tragique dans l’axe de ce livre, car il est hanté par l’impossibilité d’une véritable rencontre : impossibilité psychique, culturelle, et temporelle. Mais c’est aussi cette impossibilité, cet irrémédiable qui constituent l’un des puissants aiguillons de la recherche. Ils attisent aussi la sensibilité de l’observateur, conférant à son étude une dimension profondément humaine. Les murs gigantesques qui nous séparent de l’autre, dans l’espace ou dans le temps, ces murs infranchissables sont là pour stimuler notre volonté impuissante de les renverser. Il y a en littérature, comme dans les sciences, autant de supplices de Sisyphe et de tonneau des Danaïdes susceptibles d’alimenter le désir et la sublimation.
« Et voici devant moi le cercle infranchissable : moins les cultures humaines étaient en mesure de communiquer entre elles et donc de se corrompre par leur contact, moins aussi leurs émissaires respectifs étaient capables de percevoir la richesse et la signification de cette diversité. »
Claude Lévi-Strauss exprime ailleurs, avec d’autres termes, tout le tragique de l’impossible rencontre, telle une occasion forcément manquée par un Occident où les têtes bien faites, comme celle de Las Casas ou de Montaigne, ont toujours été trop rares :
« Car ces primitifs à qui il suffit de rendre visite pour en revenir sanctifié, ces cimes glacées, ces grottes et ces forêts profondes, temples de hautes et profitables révélations, ce sont, à des titres divers, les ennemis d’une société qui se joue à elle-même la comédie de les anoblir au moment où elle achève de les supprimer, mais qui n’éprouvait pour eux qu’effroi et dégoût quand ils étaient des adversaires véritables. »
Combien d’exemples historiques ne viennent-ils pas à l’esprit en lisant ces lignes, malgré la curiosité boulimique et la tolérance balbutiante du dix-huitième siècle européen, malgré tous les esprits éclairés qui ont essayé de comprendre plutôt que de condamner ou d’exploiter les « bons sauvages » ? Pour un dominicain d’exception, combien de conquistadors obsédés par la rapine ? Et pour un Edmund Morel combien de roi Léopold ?
Le regard de Lévi-Strauss se porte sur le passé de cette terre qu’il est venu étudié : le Brésil. C’est avant tout l’histoire d’un contact qui, pour les Amérindiens, a rapidement tourné au cataclysme. Frappés d’amnésie volontaire, blancs et sangs mêlés tentent de faire oublier l’horreur de leurs pratiques quasi-génocidaires. Ainsi, au début du XXème siècle encore, poussait-on l’ignominie jusqu’à recueillir dans les hôpitaux des vêtements infectés par la variole, pour les accrocher, avec d’autres présents, le long des sentiers fréquentés par les tribus, « grâce à quoi fut obtenu ce brillant résultat : l’Etat de Sao Paolo, aussi grand que la France. ne comptait, quand j’y arrivai en 1935, plus un seul indigène. »

© Claude Lévi-Strauss

Après une cinquantaine de pages préliminaires, Claude Lévi-Strauss aborde le cheminement qui le conduit à devenir ethnographe, le « dégoût rapide » qui l’éloigne de la philosophie et son manque d’engouement pour l’aspect répétitif de l’enseignement ; le Droit, qui n’obtient pas davantage ses faveurs ; sa découverte de la psychanalyse ou encore la curiosité qu’il nourrit, depuis l’enfance, pour la géologie (4). Cette discipline incarne d’ailleurs parfaitement la démarche scientifique de l’auteur. C’est en tant que sujet observant l’apparent chaos de l’espace, et en communion avec celui-ci, que Lévi-Strauss peut tenter d’en saisir la rationalité.

« Cette ligne pâle et brouillée, cette différence souvent imperceptible dans la forme et la consistance des débris rocheux témoignent que là où je vois aujourd’hui un terroir aride, deux océans se sont jadis succédé. Suivant à la trace les preuves de leur stagnation millénaire et franchissant tous les obstacles – parois abruptes, éboulements, broussailles cultures – indifférents aux sentiers comme aux barrières, on paraît agir à contre-sens. Or, cette insubordination a pour seul but de recouvrer un maître-sens, obscur sans doute, mais dont chacun des autres est la transposition partielle ou déformée (…) soudain l’espace et le temps se confondent ; la diversité vivante de l’instant juxtapose et perpétue les âges. La pensée et la sensibilité accèdent à une dimension nouvelle (…) »

L’ethnographe dit bien « la pensée et la sensibilité », cette association, loin d’être fortuite, constitue l’une des clés de son rapport au monde.

La psychanalyse procède de la même démarche que celle du géologue : “Quand je connus les théories de Freud, elles m’apparurent tout naturellement comme l’application à l’homme individuel d’une méthode dont la géologie représentait le canon .” Sigmund Freud lui-même avait comparé les composantes de l’inconscient aux différentes strates de la ville de Rome ; “l’ordre qui s’introduit dans un ensemble au premier abord incohérent, écrit Lévi-Strauss, n’est ni contingent, ni arbitraire. A la différence de l’histoire et des historiens, celle du géologue comme celle du psychanalyste cherchent à projeter dans le temps, un peu à la manière d’un tableau vivant, certaines propriétés fondamentales de l’univers physique ou psychique. “
C’est vers l’ethnologie que s’oriente progressivement Lévi-Strauss. Elle lui apporte tout d’abord une satisfaction intellectuelle : “comme l’histoire qui rejoint par ses deux extrémités celle du monde et la mienne, elle dévoile du même coup leur commune raison”. Elle répond aussi à son insatiable curiosité qui, nous l’avons dit, répugne à la répétition et préfère se repaître d’une matière “pratiquement inépuisable”. Interviennent encore, et de manière décisive, les conseils de son ami Paul Nizan, ainsi que la lecture d’un livre découvert par hasard, vers 1933 ou 1934 : Primitive Society de Robert H. Lowie.

Avant d’entamer le récit de son voyage d’études, Claude Lévi-Strauss ne cherche pas à

Famille Nambikwara © Claude Lévi-Strauss

dissimuler son émotion. Le lecteur imagine alors sa gorge nouée, sa main tremblante ; vingt ans plus tôt, il a eu le privilège de rencontrer des peuples qui, lorsqu’il écrit ses lignes, ont pratiquement disparu. Et cette évanescence, telle une accélération angoissante du temps, cette fulgurance-là, on le sent bien, le dévore. Tristes tropiques donne l’impression d’une simultanéité entre la découverte de l’objet et son altération définitive, un peu comme dans cette scène poignante de Fellini Roma où l’on on voit des fresques romaines, jusqu’alors préservées dans leurs catacombes, disparaître au fur et à mesure que l’oeil humain les découvre. A la différence près, et elle est de taille, qu’il s’agit ici d’une matière vivante, c’est-à-dire d’hommes et de femmes dont l’ethnographe a en quelque sorte partagé les derniers instants.

La description prend dès lors l’ébauche d’une autopsie. Le trait est déjà palpable dans l’observation du sol brésilien, cette première mosaïque dont il déchiffre le désordre ; on dirait une terre dévastée par le passage d’une tornade ou le corps d’une femme violentée.
“Autour de moi, l’érosion a ravagé les terres au relief inachevé, mais l’homme surtout est responsable de l’aspect chaotique du paysage. On a d’abord défricher pour cultiver ; mais au bout de quelques années, le sol épuisé et lavé par les pluies s’est dérobé aux caféiers. Et les plantations se sont transportées plus loin, là où la terre était encore vierge et fertile. Entre l’homme et le sol, jamais ne s’est instaurée cette réciprocité attentive qui, dans l’Ancien Monde, fonde l’intimité millénaire au cours de laquelle ils se sont mutuellement façonnés. Ici, le sol a été violé et détruit. Une agriculture s’est saisi d’une richesse gisante et puis s’en est allé ailleurs, après avoir arraché quelques profits .”

Déforestation dans la région de Novo Progresso, Etat du Para – Amazonie brésilienne – © Greenpeace/Alberto César

Voici encore la grande ville pionnière, Goiana, l’épure imposée à la nature par la politique de la table rase. Et, avec son flair hors du commun, Lévi-Strauss établit un parallèle éloquent entre la ville des confins brésiliens et les nouvelles tumeurs urbaines qui, dans les années 1950, commençaient déjà à pulluler en Asie. Là encore, son oeil d’aigle avait repéré, dès leur origine, les problèmes majeurs auxquelles nous sommes aujourd’hui confrontés. Voici donc où mène l’hubris, une démesure, qui n’est plus la marque condamnable du crime et le fruit d’un orgueil débridé, comme ce fut la cas dans le monde grec, mais une démesure érigée en règle de civilisation, le mètre étalon d’un monde qui s’enorgueillit de son progrès et en ignore les méfaits.

C’est aussi l’occasion de constater, notamment en Inde, les conséquences souvent désastreuses d’une économie coloniale ou néocoloniale fondée sur la rapine, et dont le pillage actuel des ressources africaines ou asiatiques, ne constituent que les plus récents avatars. Et on ne peut lire ces lignes sans avoir à l’esprit le combat du Mahatma Gandhi :
« … il fallait pénétrer dans ces villages pour comprendre la situation tragique de ces populations que la coutume, l’habitation et le genre de vie rapprochent des plus primitives (…) Il y a un siècle à peine, leurs ossements couvraient la campagne ; tisserands pour la plupart, ils avaient été réduits à la famine et à la mort par l’interdiction, faite par le colonisateur, d’exercer leur métier traditionnel afin d’ouvrir un marché aux cotonnades de Manchester. Aujourd’hui, chaque pouce de terre cultivable, bien qu’inondée pendant la moitié de l’année, est affecté à la culture du jute qui part après rouissage dans les usines de Narrayanganj et de Calcutta ou même directement pour l’Europe et l’Amérique, de sorte que d’une autre manière, non moins arbitraire que la précédente, ces paysans illettrés et à dem-nus dépendent pour leur alimentation quotidienne des fluctuations du marché mondial ».
Bien des choses ont changé depuis les années 50, en Asie comme en Afrique, mais l’exemple du coton transgénique de Monsanto en Inde, le pillage des richesses de l’Afrique occidentale par l’Europe, la Corée ou la Chine, la mise à sac de la forêt indonésienne avec la complicité du gouvernement central, ou encore les récentes émeutes de la faim, rappellent que l’économie équitable demeure, dans bien des cas, une utopie.
Il y a un demi-siècle, Claude Lévi-trauss était déjà ce que nous appellerions aujourd’hui un écologiste. A une époque où personne ou presque ne se souciait de préserver l’environnement, il publiait cet avertissement désabusé :
« Campeurs, campez au Parana. Ou plutôt non, abstenez-vous. Réservez aux derniers sites d’Europe vos papiers gras, vos flacons indestructibles et vos boîtes de conserve éventrées. Etalez-y la rouille de vos tentes. Mais au-delà de la frange pionnière et jusqu’à l’expiration du délai si court qui nous sépare de leur saccage définitif respectez les torrents. Ne foulez pas les mousses volcaniques… puissent hésiter vos pas au seuil des prairies inhabitées. ».
Vingt plus tôt, l’ethnologue était parti à la rencontre des Caduveo (ou Mbaya) de la frontière paraguayenne et des Bororo du Mato Grosso central, dont la culture était alors préservée. La place et les compétences me manquent pour commenter les passionnantes études réalisées lors de ce voyage. Je laisse donc aux lecteurs le soin de découvrir le rôle joué par les femmes Caduveo, le vifs dégoût que ce peuple éprouvait pour la procréation, le sens de ses peintures faciales, de sa pratique de l’avortement ou de l’infanticide.

Portrait d’un Bororo, par Hercules Florence, lors de l’expédition conduite en Amazonie brésilienne par le Baron von Langsdorf de 1825 à 1829.

 
En refermant ce livre, je pense cependant à l’association de la connaissance et de la sensibilité qu’évoquait Lévi-Strauss. L’écrivain Michel Tournier avait dit un jour que la disparition imminente des cultures laisserait malheureusement l’ethnologue sans objet d’étude ; c’était limiter de manière assez triviale la perte qu’induisait cette disparition. Car c’est bien plus qu’une simple matériau d’analyse que Claude Lévi-Strauss a perdu avec cette diversité, c’est, avant tout, une part de lui-même.
Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Paris, Plon, 1955, rééd. Pocket, Terres humaines Poche, 2005, 396 p.
(1) Les deux échecs qu’il a essuyé au Collège de France ont aussi joué un rôle stimulant et libérateur, comme il le confessera plus tard.

(2) Mais certains pèchent aussi par excès

Photo d’une femme Caduveo prise par Guido Boggiani vers 1897

inverse. L’un de mes professeurs de littérature gréco-latine en Sorbonne, furieux qu’un médecin autrichien se fût emparé d’un mythe grec, nous affirmait que la psychanalyse était seulement capable de renseigner sur le milieu de la bourgeoisie juive viennoise de la fin du 19ème siècle !

(3) Dans les sociétés modernes, en revanche, faute d’encadrement, les expériences extrêmes de l’adolescence débouchent souvent sur des pratiques de type pathologique ou suicidaire : jeu de l’étranglement et pendaison visant à provoquer l’asphyxie, alcoolisme en bande pour parvenir à l’inconscience et, dans les faits, au coma éthylique, etc.
(4) A dix-sept ans, le jeune Lévi-Strauss, petit-fils d’un rabbin de Versailles, découvre le marxisme et, avec lui, tout un courant philosophique allant de Kant à Hegel. La phénoménologie le heurte “dans la mesure où elle postule une continuité entre le vécu et le réel.” Or, “pour atteindre le réel, il, faut d’abord répudier le vécu, quitte à le réintégrer par la suite dans une synthèse objective dépouillée de toute sentimentalité.” Lévi-Strauss a la dent dure avec Bergson, il ne ménage pas non plus Sartre et son école. Quant “à l’existentialisme, il me semblait le contraire d’une réflexion légitime en raison de la complaisance qu’il manifeste envers les illusions de la subjectivité. Cette promotion des préoccupations personnelles à la dignité de problèmes philosophiques risque trop d’aboutir à une sorte de métaphysique pour midinettes.” Le passage ne manque pas d’humour et l’on n’est pas si loin du personnage de « Jean-Sol Pâtre » et de ses idolâtres, si bien raillé par Boris Vian.

Pour toute référence à ce texte, merci de préciser : Laurent Dingli, « Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques », laurentdingli.com, août 2008.
Samedi 9 août 2008

La Chine, fléau du règne animal

Lors de la rédaction de cet article, en 2008, j’avais conservé un fond d’optimisme. Mais, force est de constater, onze ans plus tard, non seulement que la situation ne s’est pas améliorée, mais qu’elle dépasse les pires cauchemars que j’aurais pu avoir. Tandis que l’industrie de la fourrure se porte à merveille, les rhinocéros et les éléphants sont au bord de l’extinction en raison de l’engouement des Chinois pour l’ivoire et de leur superstition en matière médicale.
L’Asie et, au sein de ce continent, la Chine, se signalent malheureusement encore trop souvent par les actes de barbarie et de cruauté commis envers les animaux – que ces derniers soient sauvages ou domestiques, destinés à l’alimentation, à la pharmacopée ou seulement prisés pour leur fourrure. L’objet de cet article n’est pas de stigmatiser la Chine, mais d’informer et de faire pression sur son gouvernement dans le contexte des Jeux olympiques de Pékin. L’arrogance n’est pas bonne conseillère et les insultes se révèlent inefficaces, d’autant plus que des Chinois s’investissent de plus en plus dans la protection animale. C’est par le dialogue, assorti de pressions respectueuses mais fermes, que nous pouvons espérer faire évoluer les choses. Force aussi est de constater, une fois encore, qu’il existe un lien évident entre la violence exercée contre l’homme et celle dont l’animal est la victime. Sans doute la situation est-elle en train d’évoluer, très lentement, grâce à la multiplication des échanges, au progrès de l’information et à la mise en place de partenariats avec les associations. Mais, le chemin à parcourir est encore long et la souffrance, humaine comme animale, requiert des interventions urgentes.

 En Chine, ainsi que dans plusieurs autres pays d’Asie, les chiens et les chats, que l’on consomme, sont traités avec une cruauté inouïe : entassés dans des cages, soumis à des mauvais traitements et à des conditions d’hygiène effroyables, ils attendent la mort au milieu de la terreur et du sang de leurs congénères que l’on dépecent devant eux. On sort les animaux de la cage à l’aide de grandes pinces de fer. Et c’est une bête hurlante que l’on bat à mort devant les autres (1) . Pour la fourrure, les chiens et les chats sont pendus à une corde et on leur arrache la peau sans se soucier de savoir s’ils vivent encore.
Tout, en Chine, est prétexte, pour manifester cette ahurissante cruauté: l’alimentation, la pharmacopée, la fourrure, mais aussi la lutte contre la rage – la plus inepte qui soit dans un Etat prétendu moderne. Ainsi, en 2006 et 2007, pour quelques cas seulement de rage avérés, des dizaines de milliers de chiens et de chats ont été massacrés, sans distinction et avec une violence insoutenable : on abattait les animaux à coup de barre de fer dans la rue, les bien-portants comme les autres, allant même les chercher chez leurs propriétaires. Et, une fois arrachés à leurs maîtres, dont certains étaient en larmes, on les exécutait devant eux. Certains propriétaires, en revanche, se chargeaient eux-mêmes de la basse besogne, afin de toucher la petite prime réservée par les autorités locales à l’abattage. En août 2006, 50 000 chiens furent ainsi massacrés dans le seul comté de Mouding. “Les chiens du comté ont tous été tués, parfois battus à mort dans les rues, sans savoir s’ils étaient vaccinés. « Je promenais mon chien et des policiers l’ont frappé à mort sans explication. » témoignait une femme, encore sous le choc” (2)

Tout le monde sait, aujourd’hui de quelle manière infâme, les Chinois martyrisent les ours à collier dont-ils prélèvent la bile, en leur occasionnant mille souffrances. Selon la WSPA, au moins 12.000 ours sont maintenus en captivités dans les fermes chinoises, vietnamennes et coréennes. Les animaux sont enfermés dans une cage de la taille d’une cabine téléphonique, renversée sur le côté afin de pouvoir extraire leur bile. Les associations tentent d’informer les populations et les Etats concernés sur les alternatives à la pharmacopée traditionnelle dérivée de produits animaux, notamment par l’utilisation de substance de synthèse ou à base d’herbes. Pourtant, malgré l’interdiction du commerce de la bile d’ours par la CITES et l’engagement pris par la Chine, le Vietnam et la Corée, l’exploitation se poursuit sur leur territoire. Un représentant américain, Raoul M. Grijalva doit présenter devant le Congrès un Bear Protection Act 2008 (H.R. 5534) afin d’interdire le commerce de produits dérivés de viscères d’ours, incluant la bile. Une enquête de la WSPA a en effet prouvé la présence de produits illicites dans plusieurs boutiques de médecine traditionnelle chinoise, notamment à Boston, Chicago et New-York.

Même chose pour les requins, décimés, mutilés de leur aileron et rejetés ainsi, encore vivant, dans l’océan. Les associations luttent pied à pied pour modifier les habitudes alimentaires et les méthodes d’abattage. A titre d’exemple, fin juin 2008, sous la pression du Sea Shepherd Conservation Society et de Bite-Back, le groupe de restaurants Hakkasan, l’un des 20 premiers restaurants au monde, a décidé de retirer la soupe d’ailerons de requins de ses menus. Les actions de Bite-Back et Sea Shepherd visent toute entreprise qui fait des bénéfices sur la vente de mâchoires, cartilage, ailerons, dents, et huile de foie, et les encouragent à cesser leurs activités.
Il faut encore ajouter à cette longue liste de maltraitance, les conséquences de l’élevage intensif. Comme le rappelle l’association Act Asia, l’exploitation industrielle de l’animal est en constante progression en Chine. Or, dans le même temps, il existe très peu de loi de protection animale. Sur place, les militants sont le plus souvent isolés et travaillent dans des conditions très dures.
Que dire encore des spectacles pendant lesquels des animaux, “achetés” par des touristes sont jetés à un fauve, pour être dévorés et constituer ainsi un plaisant divertissement ? Une belle école de sadisme et d’indifférence à la souffrance pour les enfants de ces touristes chinois en mal d’émotions fortes.
Ci-dessus : Touriste chinoise giflant un tigre enchaîné et drogué – Le comble de la bêtise et de la lâcheté

Cruauté et extinction des espèces

La cruauté envers l’animal se conjugue parfois avec l’extinction des espèces. C’est notamment le cas du requin et du tigre. Ce dernier est en voie de disparition en raison de la déforestation de son habitat, du braconnage visant à alimenter la pharmacopée chinoise et du commerce de la peau. Presque tout, dans l’animal – sang, abats, graisse, yeux – est censé receler des vertus curatives. La plupart des cinq sous-espèces de tigres sont en voie d’extinction. Le tigre blanc, variété du tigre du Bengale, n’existe plus à l’état sauvage ; le Tigre de Bali (Panthera tigris balica) a disparu, dès les année 1940, et celui de Java (Panthera tigris sondaica ) dans les années soixante-dix, exterminé par les chasseurs alors que son habitat s’était déjà considérablement réduit. A Java (Panthera tigris sumatrae), il ne restait plus en 2007, d’après le WWF, que 400 tigres en liberté. Dans l’île de Sumatra, malgré les lois de protection indonésiennes et la vigilance des associations comme le WWF et Traffic, le braconnage se poursuit et les petits marchés locaux continuent de vendre des pièces anatomiques destinées à l’orfèvrerie, à la pharmacie, ou aux souvenirs pour touristes : dents, griffes, os... (3). Le tigre de la Caspienne (Panthera tigris virgata), s’est éteint, en raison de la déforestation et celui de Chine méridionale (Panthera tigris amoyensis), principalement victime de la pharmacopée chinoise, ne pourra plus subsister à l’état sauvage. Dans le Sud de la Chine, au Vietnam, au Cambodge et en Thaïlande, il ne reste plus que quelques centaines de représentants du tigre d’Indochine (Panthera tigris corbetti).

Quant à la survie du tigre de Sibérie (Panthera tigris altaica), elle est très précaire puisqu’il ne reste que 500 individus vivants encore dans la nature. Le tigre du Bengale, ou tigre royal, (Panthera tigris tigris), est lui aussi menacé à cause de la surpopulation et de la déforestation en Inde. Sous l’impulsion des Gandhi, l’Inde avait entamé un effort significatif de protection de l’espèce, à partir de 1973, mais le gouvernement indien ne parvient pas à enrayer le déclin. En juin dernier, la Banque mondiale a lancé un projet visant à enrayer la disparition du tigre sauvage. (Edicom).

J’allais oublié de mentionner le commerce de l’ivoire auquel la Chine prend une large part, que ce soit sur le plan légal ou illégal. Cet été, la CITES a autorisé Pékin a se fournir auprès de quatre pays africains. Cette décision, très controversée, a été acquise notamment grâce au vote de la Grande-Bretagne. Pour les écologistes, l’entrée de la Chine sur le marché relancera le commerce illégal de l’ivoire et favorisera la recrudescence du braconnage. A noter, que sous la pression des associations comme l’IFAW, la société de commerce en ligne ebay vient de prendre l’engagement de ne plus permettre l’achat et la vente d’objets en ivoire sur son site, décision importante si l’on songe qu’internet constitue l’un des principaux réseaux du commerce illégal. On estime que 20 000 éléphants sont abattus chaque année à cause de l’ivoire de leurs défenses (4).

Le Canada, l’Espagne, l’Egypte, la France et les autres…

A Canadian sealer, in the Gulf of St. Lawrence

Si la Chine est un véritable fléau pour le monde animal, la cruauté reste le triste apanage de l’homme, quelle que soit sa nationalité. En Amérique, le Canada est depuis trop longtemps tristement célèbre pour ses vastes campagnes de chasse aux phoques, une pratique innommable et inutile, qui occasionne de grandes souffrances, malgré les dénégations de ses promoteurs. “Les chasseurs canadiens utilisent des gourdins, des hakapiks (instruments avec une pointe métallique) ou des fusils. Les témoins ont pu voir sur place des phoques lutter contre la mort pendant plus d’une heure, après avoir eu le crâne fracassé. La vision de nombreuses dépouilles sans peau et le son particulièrement horrible produit par les gourdins écrasant le crâne des bébés phoques ont marqué tout particulièrement les observateurs” (5) . Une vidéo, parmi d’autres, publiée sur dailymotion, permet de mesurer la réalité insoutenable de cette pratique. La chasse aux phoques constitue le plus grand massacre de mammifères marins sur la planète. Les phoques sont chassés pour leur fourrure, leur huile, utilisée notamment comme supplément d’oméga 3, et leur pénis, censé avoir des vertus aphrodisiaques, est revendu sur le marché asiatique. Plus d’un million de phoques ont été abattus sur la banquise ces quatre dernières années. Pour la seule année 2008, le gouvernement canadien a fixé le quota d’abattage à 275 000 phoques. Rien n’est pire que la surdité du Canada face aux cris d’indignations qui s’élèvent depuis près de quarante ans, notamment à l’initiative de Brigitte Bardot. Le massacre est aussi pratiqué en Namibie où le quota d’abattage a été fixée cette année à 85.000 otaries. Le 3 juillet dernier, le commissaire européen Stavros Dimas, de passage en France, a annoncé qu’il allait présenter, le 23 juillet, jour de la sainte Brigitte, une proposition visant à interdire l’importation de produits dérivés de la chasse aux phoques au sein de la Communauté européenne.galgo20Cruauté indicible aussi des Espagnols qui n’ont pas de procédés assez barbares pour faire souffrir les galgos, ces lévriers qui ont eu le malheur de perdre une course ou qui, tout simplement, paraissent trop usés pour servir. Alors, on les brûle vif, on leur mutile la truffe, on les pend jusqu’à ce que mort s’ensuive. La cruauté envers les animaux correspond malheureusement en Espagne à une tradition ancienne et toujours vivace. Il suffit d’énumérer les fêtes et célébrations diverses qui donnent lieu à des maltraitances ou à de purs massacres (6).

 Cruauté indescriptible de certains pays arabes comme l’Egypte où les chiens et les chats sont martyrisés et battus à morts, sans parler des animaux qu’on laisse lentement crever de faim, attachés à un pieu, jusqu’à ce qu’ils s’effondrent.
N’oublions pas notre propre pays, la France où, au nom de la tradition, on fait souffrir des milliers d’animaux : les oies et les canards encagés et gavés à vie pour que nous puissions manger leur foie (7). Et les taureaux de nos corridas dont l’agonie et la mort constituent un sujet de réjouissance, comme en Espagne. Il faut encore ajouter à cela les cuisses de grenouilles, importées d’Asie pour approvisionner le marché européen : Jetées et transportées pendant des heures dans des sacs, elles sont placées sur un billot de bois, profondément entaillées à la nuque, coupées en deux et éviscérées. Les grenouilles sont encore conscientes et peuvent mettre un long moment à agoniser, entassées à même le sol. Les membres inférieurs qui ont été sectionnés sont rincés de façon souvent rudimentaire avec de l’eau parfois impropre à la consommation. La peau est ensuite retirée et les cuisses de grenouilles sont congelées pour l’exportation » (8).
Comment agir ? En ne consommant aucun des produits issus de ces pratiques barbares, en soutenant les associations qui luttent pour les enrayer, en écrivant aux responsables économiques et politiques, susceptibles de faire évoluer la situation, notamment dans le cadre des Jeux olympiques de Pékin, pour ce qui concerne la Chine. L’Europe, a fait énormément de progrès en matière de bien-être animal. C’est une école de respect pour l’être humain, non seulement dans sa relation générale au monde vivant, mais aussi dans les rapports qu’il entretient avec ses propres congénères.

* Pour la protection des requins et des écosystèmes marins : vous pouvez signer la pétition sur le site lapetition.be ; agir et vous informer sur le site The Shark Alliance, (voir notamment les récents projets de protection émanant de la Communauté européenne), rejoindre des associations comme le Seashepherd de Paul Watson ou l’IFAW (International Fund for Animal Welfare), association plus généraliste en matière de protection animale.

 * Pour la protection du tigre : La Tiger Watch Foundation tente de protéger les derniers tigres du parc de Ranthambore, dans le Rajahstan indien, en essayant notamment d’assurer la reconversion des braconniers et de promouvoir divers programmes sociaux (école, hôpital, émancipation des femmes, protection de la forêt, etc.) ; voir aussi les sites du Wildlife Conservation India et de l’ONG britannique 21st Century Tiger, la Tiger Foundation, et Save The Tiger Fund (USA). Vous trouverez la description de plusieurs autres associations de protection du tigre sur le site Indian Tiger. L’International Tiger Foundation est une alliance de 35 organisations représentant une centaine d’associations qui se sont fixées comme objectif la préservation du tigre : voir la liste sur le site de STF.
* Pour la protection des ours à collier ou des autres animaux objets de maltraitance en Asie et en Chine : L’association Animal Asia tente de soigner et d’assurer un refuge aux ours à collier qu’elle accueille dans un état parfois critique : certains ne survivent même pas au transport ou meurent quelques temps après. Pourtant, le dévouement de cette équipe permet de soulager bien des souffrances, notamment par la voie chirurgicale. Il faut dire que les blessures de ses animaux sont graves et souvent irreversibles : chair pourrie jusqu’à l’os, plaie ouverte et purulente à l’abdomen, cancer du foie, etc. L’association One Voice, que nous avons souvent eu l’occasion de présenter dans ce blog, déploie des efforts conséquents, notamment pour préserver les populations d’ours en Inde ou alerter l’opinion public et lutter contre la maltraiance en Chine. Pour soutenir l’association et consulter ses autres domaines d’intervention en France comme en Asie, consulter le site de One Voice. L’association oeuvre d’ailleurs en partenariat avec Act Asia dont la mission, essentielle, consiste à former et à soutenir, en Asie, les personnes vouées à la protection animale.

(1) Une enquête menée récemment par One Voice, donne un aperçu des mauvais traitements dont sont victimes les chiens destinés à l’alimentation. Les membres de l’association ont visité, entre autres, l’usine de M. Wang, dans le Jinan, au sud-est de la Chine : “Dans les cages, les chiens s’agitaient de façon pitoyable : ils avaient de bonnes raisons d’être terrorisés. À l’aide d’une longue pince, un ouvrier a attrapé le cou d’un chien et l’a sorti de sa cage tandis que l’animal se débattait, puis il l’a frappé à la tête et au museau jusqu’à ce qu’il perde connaissance. Il l’a ensuite traîné vers la zone d’abattage, il a mis le pied sur la tête du chien avant d’introduire un doigt dans son cou et de le saigner. Pendant que son sang s’écoulait sur le béton, l’animal était secoué de spasmes. Cependant, il était toujours vivant. Le boucher l’a laissé agoniser pendant sept minutes dans des conditions effroyables, le temps de tuer plusieurs autres chiens. Enfin, il l’a frappé à mort et l’a mis dans la marmite en ébullition afin d’en détendre la peau. « La peau ne se détache pas si le chien est encore vivant quand on l’ébouillante », nous a-t-on expliqué. La désinvolture dans laquelle une telle brutalité s’exerçait était presque aussi effrayante que les souffrances qu’elle provoquait. Nous avons vu des chiens amenés pour être abattus, comprimés les uns contre les autres dans des cages transportées sur des motos et sur de petits tracteurs. Les chiens étaient brutalement tirés des cages par le cou à l’aide de crochets en fer, ce qui les faisait hurler et se tordre de douleur. À un moment, un petit terrier a réussi à s’échapper au moment où on le sortait de sa cage. Un des ouvriers l’a brutalement attrapé et tiré à l’aide des crochets en fer, et les cinq ou six ouvriers qui assistaient à la scène ont rigolé en l’entendant hurler de douleur et de terreur. Certains chiens – divers terriers mais aussi des croisements de chiens danois – portaient des colliers, ce qui laisse penser qu’ils avaient été des animaux de compagnie. Compte tenu de sa dimension et de la cruauté de ses méthodes, cette usine est ce que nous avons visité de plus choquant en Chine. Notre chauffeur, un Chinois d’une cinquantaine d’années, en avait les larmes aux yeux. De tous les Chinois que nous avons rencontrés, il n’était pas le seul à être choqué et dégoûté par la façon dont les animaux sont traités dans son pays, ce qui nous laisse espérer que le jour où ce que nous avons vu sera montré à une part suffisamment importante de la population, une cruauté aussi épouvantable ne sera plus permise”.

(2) Voir le rapport effectué pour Traffic par Julia Ng and Nemora, Tiger Trade revisited in Sumatra, Indonesia, 2007. Voir aussi l’article de Sciences et Avenir, La triste fin du tigre de Sumatra.
(4) Voir l’article Return of ivory trade as Britain backs China, de Michael McCarthy and Colin Brown dans The Independent du 16 juillet 2008. Depuis juin 1997, le Bostwana et le Zimbabwe peuvent exporter leurs stocks d’ivoire vers le Japon. Voir aussi, en français, l’article du 14 octobre 2008 de l’IFAW, et la Radio des Nations Unies pour l’interview d’un représentant de la CITES.
(5) Claire Cambier dans Aujourd’hui la Chine.
(6) Voir le site de protection des animaux.
(7) “Le gavage, procédé qui permet de produire du foie gras, génère de grandes souffrances pour les oiseaux. Le foie gras est interdit pour motif de cruauté dans la plupart des pays de l’Union. Qu’est-ce que le foie gras, et comment est-il produit ? Le gavage consiste à enfoncer de force un tube de métal de 20 à 30 centimètres dans la gorge d’un canard ou d’une oie. Pour contraindre son corps à produire du foie gras, l’oiseau doit ingérer en quelques secondes une quantité de maïs telle que son foie finit par atteindre de 5 à 10 fois sa taille normale, et développe une maladie, la stéatose hépatique. Suite au choc du gavage, il est pris de halètements, de diarrhées, de vomissements. Plus d’un million d’oiseaux meurent chaque année en France des blessures et maladies du gavage (statistiques de la filière du foie gras) avant d’arriver à l’abattoir. Pour qu’ils ne puissent pas se débattre quand on leur empoigne le cou, la plupart des plus de 30 millions de canards gavés chaque année en France sont enfermés dans une cage si petite qu’ils ne peuvent pas se déplacer ni même se retourner. Le foie, devenu énorme, compresse leurs poumons et les rend haletants. Le passage de l’embuc provoque souvent des lésions ou des perforations de leur gosier. Peu de gens connaissant la réalité du gavage seraient prêts à infliger volontairement et consciemment de tels mauvais traitements à un oiseau pour un bout de foie gras un jour de fête…” (source : rebellyon.info). Voir l’article d’Yves Miserey dans le Figaro du 15-10-2007.
(8) Voir le dossier Ne mangez pas nos cuisses de l’association Stéphane Lamart.
Pour toute référence à cet article, merci de préciser : Laurent Dingli, “La Chine fléau du règne animal”, Le site de Laurent Dingli, juillet 2008.
Samedi 19 juillet 2008.
Dernière mise à jour : 29 juillet 2008.

Les difficultés de la pêche européenne

Commentaire écrit en réaction de l’artile de Madame Corinne Lepage Les marins pêcheurs victimes des temps modernes.

Pêcheur, Le Guilvinec – 1996 © Laurent Dingli

Lundi 26 mai 2008

Je partage pleinement votre analyse au sujet de la situation des pêcheries et des ressources halieutiques. Cela fait longtemps déjà que nous réclamons un véritable plan de reconversion dans ce domaine, car il serait bien inutile, et même dangereux, de chercher à reculer encore l’échéance. Vous prenez les autres pays européens en exemple. Vous savez, cependant que la situation est loin d’y être toujours idyllique. Le dépassement systématique des quotas, la pêche illégale du thon, effectuée notamment sous pavillon de complaisance libyen constituant quelques exemples des difficultés auxquelles les Etats membres sont confrontés, lorsqu’ils ne cautionnent pas ouvertement eux-mêmes les transgressions comme ce fut le cas récemment de la Pologne. Il me semble que la France fournit un effort de surveillance relativement important dans ce domaine, quoique celui-ci demeure plus qu’insuffisant pour enrayer le pillage. On oppose en outre les faibles quantités allouées aux pêcheurs de la Communauté comparées à la surpêche de pays comme la Russie. Plutôt que d’en faire un argument visant à réévaluer les quotas à la hausse, comme le font les pêcheurs, nous serions bien mieux avisés d’élaborer une véritable protection de la ressource au niveau international. Par ailleurs, tout en comprenant le désarroi des professionnels de la mer, j’avoue avoir été assez choqué par cet énième pillage de supermarchés. Pourquoi le vol caractérisé et la dégradation des biens seraient-ils tolérés pour les pêcheurs ou les agriculteurs et condamnés pour le reste de la population ? Evitons d’en revenir au pur clientélisme de type chiraquien. Enfin, je reconnais bien, dans le texte que vous citez, l’approche assez superficielle du philosophe Michel Serres. En effet, la réalité est un peu plus complexe que l’image d’Epinal du bon paysan ou du bon marin, préservant la nature, opposé au citadin qui n’y connaît rien. Des citadins sont parfois bien plus en avance sur la plan de la protection animale et de la défense générale de l’environnement que certains professionnels pêcheurs ou paysans. L’agriculteur industriel breton connaît peut-être les saisons, mais il ne se préoccupe pas toujours du taux de nitrate présents dans les sols et dans les cours d’eau. Il existe autant de différence entre lui et l’un de ses collègues engagé dans l’agriculture biologique qu’entre un citadin pollueur et un militant écologiste.

Lundi 28 juillet 2008

Pêcheur, Le Guilvinec – 1996 © Laurent Dingli

J’ai discuté hier avec un marin pêcheur breton. Je comprends le désarroi de cet homme. Il exerce l’un des métiers les plus difficiles qui soit et la situation de la pêche française est plus que déprimante. Pour autant, le dialogue a été difficile. Lorsque j’ai évoqué la raréfaction de la « ressource » halieutique, j’ai été confronté à une sorte de déni : les scientifiques disent n’importe quoi, la technique embarquée prouve que les poissons sont bien là, etc. Bien sûr, cet homme était très remonté contre le président de la République, les promesses d’aides n’étaient pas tenues. Il dénonçait aussi la pêche espagnole, un sujet récurrent, comme dans le domaine agricole. J’ai évoqué la question des navires usines affrétés par la grande distribution (Carrefour, etc.), qui ratissent les fonds, mais ce sujet n’avait pas l’air de l’inspirer. J’aurais pu aussi évoquer l’impulsion donnée jadis par l’Europe pour s’équiper et moderniser les flottes à une époque où l’on pensait – où plutôt l’on feignait de croire – que la ressource était inépuisable et qu’il n’y avait qu’à l’exploiter. En somme, il serait bien vain de désigner tel ou tel coupable, tous les intervenants ayant une part de responsabilité dans cette situation dramatique. Il est certain que, pendant des années, les responsables politiques n’ont pas adressé un message clair en direction de ce groupe professionnel, c’est le moins que l’on puisse dire. Le lobbying effectué dans les couloirs de Bruxelles par tous les ministres de le pêche français, quel que soit leur sensibilité politique, a conforté la vision que l’Europe exagérait ses alarmes et fixait des quotas trop importants, alors que dans le même temps, les associations écologistes telles Greenpeace ou le WWF, martelaient que les données de Bruxelles étaient largement sous-estimées. Force est de constater aujourd’hui que leurs alertes étaient fondées. Le manque de courage politique est toujours source de drames et ce sont des gens souvent modestes qui paient aujourd’hui le prix d’années d’incurie. Il faut donc aider les pêcheurs à se reconvertir, peut-être équilibrer les quotas alloués à certains pays et faire pression sur les Etats qui n’appartiennent pas à l’UE, un chantier particulièrement difficile à mettre en oeuvre. Protéger les océans de manière drastique est tout simplement une question de survie. On a beaucoup glosé sur l’Union pour la Méditerranée, mais si elle pouvait seulement atteindre son objectif environnemental, c’est-à-dire freiner l’agonie de ses écosystèmes, elle aura atteint un objectif majeur. Ce type de partenariat, extra-communautaire constituera peut-être, dans l’avenir, une réponse parmi d’autres au défi environnemental.